Le « temps géré » ne revient plus

« C’est quand l’individu n’est plus que la carcasse du temps et que la fatalité prend les habits de la finalité économique, qu’il lui faut alors “gérer son temps” [1] c’est-à-dire le temps qui lui est attribué. Il n’y a pas simplement économie de temps [2], mais lutte pour le temps [3], captation de temps, attribution et redistribution de temps. Ce mouvement traverse toute la société (…). Ces temps abstraits brouillent la vision d’un temps humain réel et ce sont tous les concepts centrés sur l’activité humaine qui perdent leur sens : temps de travail, temps historique, temps de la mémoire. Ce n’est pas un hasard si les gouvernements tentent de compenser cela par une fabrication sociale d’un “temps de la commémoration”. Le succès des livres et des émissions de radio et de télé sur l’histoire va-t-il dans le même sens ou constitue-t-il une résistance à la glaciation du temps historique ? » [4]
Faire pendant au présent perpétuel combiné à la fuite en avant de la vie à crédit pourrait effectivement consister à ranimer le « temps de la mémoire », si l’on sait éviter les pièges du « temps des commémorations ».
En Espagne après la mort de Franco, sous prétexte de ne pas « ranimer la guerre civile », la transition démocratique verrouilla les vingt années suivantes avec un « pacte de silence ou d’oubli [5] », tandis qu’une movida fut servie pour changer les idées et distraire les corps.
Depuis une décennie s’ouvrent les charniers, les archives et les travaux de recherche sur les disparus de la guerre civile parce qu’une partie de la société a exercé une forte pression sur les institutions. Cette campagne de fouilles, de marches, de réunions publiques, d’élévations de stèles, etc. a eu le mérite de citer les noms d’hommes ou de femmes socialement effacés.
Mais ce mouvement pour « la récupération de la mémoire historique » animé par des petits-fils des vaincus de la guerre reste autolimité et tente lui-même de s’ériger en institution. Odette Martinez-Maler [6] estime que « ces figures [los nietos republicanos] qui portent les demandes de réparation participent de façon contradictoire à la construction d’un nouveau récit consensuel sur le passé, en fonction d’enjeux politiques de pacification sociale et de réconciliation » [7].
De fait, les « réapparus » sont maintenant figés dans un statut de « victimes », alors que beaucoup d’entre eux s’étaient engagés corps et âme dans le « temps de l’histoire ». Seuls les plus acharnés parmi les survivants, leurs familiers et amis exhument [8] centralement leur dimension de combattants et dépassent « la rhétorique pathétique pour faire ressurgir la mémoire politique » [9].

Le « temps de la mémoire » doit lui-même laisser de la place au « temps de l’histoire ». Ce ne sont pas les tombereaux de morts qui nous ont mis « l’Espagne au cœur », mais ce qui a été tenté au cours de la dernière expérience révolutionnaire d’envergure d’avant 1945.
Donner à voir un peu de cette épaisseur que forge une vie d’homme engagé peut être une manière de résister soi-même au « processus de glaciation historique du temps capitaliste ». C’est ce que nous avons tenté de faire avec l’appareil de notes des « Fils de la nuit », en entrant parfois dans les infimes détails de l’existence des hommes et des femmes qu’Antoine Giménez nous a fait connaître.

Louis Mercier-Vega a exprimé cela mieux que nous, en 1956 :

Dans les trous creusés au flanc des collines d’Aragon, des hommes vécurent fraternellement et dangereusement, sans besoin d’espoir parce que vivant pleinement, conscients d’être ce qu’ils avaient voulu être. C’est un dialogue avec eux, un dialogue avec les morts que nous avons tenté pour que demeure, de leur vérité, de quoi aider les survivants et les vivants.
(…) Pour beaucoup de révolutionnaires accourus en Espagne de feu et de combat, ce n’était pas un espoir, mais la fin d’un espoir, le sacrifice ultime savouré comme un défi à un monde compliqué et absurde, comme l’issue tragique d’une société où la dignité de l’homme est chaque jour bafouée. Pleinement voués à la réalisation de leur destin individuel dans une situation permettant le don total, peu d’entre eux songèrent au lendemain.
« La dynamite cérébrale de l’Espagne 1936 était séchée au soleil des misères et des révoltes. Elle explosa et se perdit par trop aux quatre horizons de la péninsule et du monde, en laissant debout misère et usines à révolte. Le courage n’était pas seulement assis sur un trépied de mitrailleuse. L’héroïsme ne fut pas dépensé pour les seuls assauts. L’un et l’autre creusaient dans le roc de l’existence de tous les jours et donnaient une armature aux velléités épisodiques des foules. Hier comme aujourd’hui, ils se devaient d’affronter l’absurde que provoquent les équations économiques et les clameurs des cohues changeantes.

Les giménologues, septembre 2009-mai 2010