Après le Camp de Septfonds, « SERVANAC »
Un beau récit de l’anarchiste espagnol Volga MARCOS CALVO

Extrait du Bulletin 2014 de « La Société des Amis du Vieux Saint-Antonin ». B.P. 20 - 82140 Saint-Antonin Noble Val, dans le Tarn-et-Garonne.
Site : http://amisduvieuxstantonin.org

« SERVANAC - Hommage de réfugiés espagnols du camp de Judes » *. Par Emma Delzars

« Dans les années 1943/45, des réfugiés espagnols du camp de Judes à SEPTFONDS ont travaillé à SERVANAC et gardé en mémoire l’aide, la sympathie, la convivialité que leur ont prodiguées les habitants du hameau de SERVANAC. L’un d’eux, Volga MARCOS CALVO** a, des années plus tard, témoigné de ces sentiments dans la revue Umbral de septembre 1969, puis, en octobre 1981, dans Le Combat Syndicaliste, sous le titre : « SERVANAC ».

Premier récit paru dans la revue Umbral en septembre 1969 (revue libertaire mensuelle d’art, lettres et études sociales). Traduit en français en 2014.

Début : « Quand je te sens près de moi j’éprouve un bien être, une sensation de jeunesse, comme si toi seul retenais les années. Les contretemps passés pour me retrouver dans ta chaleur et dans ton sein végétal, n’ont fait que renforcer la tendresse immense que je te porte. Confine Minerve amour étemel de mon esprit, tu as sans cesse été un chant de cristal, car seul le souvenir d’une image précieuse fortifie le coeur, insuffle du courage, faisant courir dans la forêt du temps les tremblantes petites gazelles de mes songes. Donne-moi ce que tu voudras petit village de rêve. Je briserai le silence de vingt-cinq années pour m’imprégner de tes paysages et dresser en Acropole tes humbles maisonnettes. Chacune de tes pierres léchée par la pluie, caressée par le soleil ou recouverte du blanc suaire de l’hiver, chaque mur sinueux, écroulé est un doux passage de la jeunesse.
Un quart de siècle nous fut nécessaire pour laisser passer toute une génération et revenir au temps perdu comme une antinomie cosmologique incompréhensible, imposée à la raison de la réalité. Servanac se situe en haut d’un chemin entre Septfonds, Saint-Antonin et Caylus, triangle formé par la nationale 126 et les départementales 5 et 19. Sur la carte Michelin 79, il faut le regarder à la loupe, perdu entre des chemins sinueux et des signes topographiques. Des maisonnettes éparses ou regroupées, adossées aux murs noircis ou recouverts de mousse, un pauvre clocher pointu, un grand cimetière avec plus de population enterrée que de mortels à l’extérieur.
Carte postale vivante, ciel bleu, horizon vert tendre, crêtes et feuillages, crinières touffues, végétation fruitière et la gamme de couleurs de ses pâturages. On peut compter les familles, les troupeaux, les chiens, le tintement des sonnailles, les aboiements des mâtins de bergers, la voix de bronze des cloches, l’horloge de l’église marquant les heures, sonnant le temps aux quatre points cardinaux, le gazouillis radieux des oiseaux mêlé aux joyeux ébats des enfants de l’école, à l’image d’une symphonie rustique et villageoise de vie tranquille.
Ainsi s’écoulent les quatre saisons de l’année avec orages et périodes paisibles, sécheresses tenaces, impitoyables ou pluies légères de passage. Vents sonores pliant les branches ou douces brises. De même se succèdent les familles, les habitants solitaires, changeant des visages épuisés par d’autres plus jeunes jusqu’au dernier voyage pour les uns ou vers d’autres horizons de promesses pour les autres. Servanac comptait ses enfants, inscrivant leur nom sur des croix ou des pierres tombales, pérennisant les victimes des guerres 14-18 et 39-45 sur un même monument aux listes symétriques : sur la première, Delbord Joseph, etc...etc..., sur la seconde, les déportés : Aliès Denis, Alfred Hébrard, Charles Tabarly, Didier Vayssière et le jeune homme assassiné par les nazis, sur ses propres terres de labour pour défendre sa mère.
Il y a sur ce monument des profils allégoriques, un symbolisme de gratitude et d’amour pour la jeunesse perdue dans le dédale de la cruauté hitlérienne, sympathiques jeunes gens, sains et joyeux qui ont laissé leurs noms gravés à jamais dans un petit village tranquille comme les milliers et les milliers que nous trouvons dans les villes et les hameaux de France. Ceux de Servanac nous touchent davantage parce que c’étaient nos amis et, jamais ils ne nous ont considérés comme des étrangers. Nous tous, les Espagnols, dès que nous sommes sortis du camp de concentration de Septfonds pour nous intégrer aux travaux de la terre, des bois et à toutes les activités pénibles de la région ; ils nous ont toujours appelés par notre prénom.
Nous aimions le village parce que le Midi de la France avait compris nos vicissitudes. Durant les années de la Résistance contre l’envahisseur, les Espagnols luttèrent dans les bois de Sainte Sabine, Cazals, Laussier, abandonnant leurs haches, leurs socs de charrues, leurs masses de carriers et tous les outils de leurs rudes travaux pour empoigner le fusil, manier la dynamite et le pistolet avec l’espérance de poursuivre la lutte en Espagne et de la libérer de sa tragique existence imposée par le fascisme.
Servanac fut pour nous comme le nid chaleureux de l’amour que nous portions à son terroir, à son ciel bleu, aux orages même, comme si tant de profonde souffrance nous avait vaccinés contre les infortunes du moment, comme si chaque jour surgissait du miracle de l’inspiration un poème virgilien parce que nous savions que chaque Espagnol était un fragment historique de notre Espagne perdue. »

Lire la suite ici : https://doc.savsa.net/bulletin-2014-servanac-hommage-de-refugies-espagnols-du-camp-de-judes

Deuxième récit
« Servanac » : paru dans Le Combat Syndicaliste numéro 1141 – Solidaridad Obrera 8 octobre 1981. Le réfugié espagnol Volga Marcos travaillait dans le village de Servanac.
Traduit par les sœurs Emma Delzars *** et Violette Sanz, filles de Manuel Sanz, qui combattit dans la colonne Durruti et y a connu Ricardo Sanz (ils n’étaient pas de la même famille).

Extrait : « C’est le 17 novembre 1944 que nous sommes arrivés à Servanac avec notre jeunesse prématurément usée, mais disposés à survivre malgré les souffrances de cette époque. […] Servanac nous apprit l’amour et l’indépendance. Nous aimions ce village comme une petite patrie. La patrie est le lieu où l’on se sent bien. […] Nous n’oublierons jamais Madame Donnadieu, la généreuse institutrice qui nous faisait apporter par les enfants les restes de la cantine de l’école, ni la famille Rignac de Montpalach, Mimi, Francisco Saura, Monsieur Boures, ses enfants et petits enfants, la famille Tabarly, le malheureux Felipe, Monsieur Delpech, directeur de la fabrique de chaux de Saint Antonin, et tant d’autres dignes d’être cités ainsi que tous ceux, gravés au cœur des pierres, victimes de l’envahisseur. »

La suite dans le PDF joint.

Les giménologues 30 juillet 2020.

NOTES

*https://www.randogps.net/randonnee-pedestre-gps-tarn-et-garonne-82.php?num=48&meta=CAMP%20DE%20JUDES

** Écrivain, poète et dramaturge, Volga Marcos Calvo est né le 29 novembre 1916 a Palencia. Il s’intéresse à la littérature de manière autodidacte à son adolescence, et commence à écrire en 1934. Il combat pendant la guerre civile dans l’armée républicaine, puis s’exile en France début 1939. Du 10 août 1948 jusqu’à sa retraite en 1981, il travaille dans les usines Renault à Billancourt en qualité d’OS. En 2000 il publie aux éditions de la Nerthe son autobiographie sous le titre : La blouse blanche. On trouve de nombreux articles de lui dans différentes publications périodiques, la plupart libertaires, comme Bohemia, Boletín Confederal, Le Combat Syndicaliste, Despertad !, Humanismo, Inquietudes, Renault Histoire, Solidaridad, Solidaridad Obrera, Terra Lliure, Tierra y Libertad, Umbral, etc.
Il a publié les ouvrages suivants : Dificultad inexistente (1937), El imperio maldito (1946), Sinfonía infinita. Odio de ultratumba : drama lírico de metempsicosis (1953), Poemario patético. Preludio inmortal a Federico Lorca (1955), Girándula. Narraciones (1958), etc. Bien d’autres restent inédits : Ensayos humanistas. Remembranzas, Hontanar, El pan de la cólera, La rodada infinita. Volga Marcos Calvo est mort en 2004.
Source : http://www.estelnegre.org/anarcoefemerides/2911.html(extraits traduits par les giménologues)

*** Emma Sanz a elle-même écrit un livre de souvenirs :
https://letracteursavant.com/apero-dedicace-avec-emma-sanz-delzars-le-9-septembre-a-18h30/
Elle écrit : « Mon père poursuivra le combat contre le nazisme dans les maquis du Lot et Garonne et du sud de la Dordogne au sein du bataillon Bertrand, puis à la Pointe de Grave, avec le bataillon Libertad, une des composantes de la Brigade Carnot. Ils libéreront la forteresse de la Pointe de Grave et Royan avec l’aide des chars de la 2e DB du général Leclerc, de l’aviation américaine et canadienne et le soutien de la Marine française. » La guerre finie, à Montauban et dans les communes de l’Honor de Cos et de Lamothe- Capdeville, sa famille tentera de reconstruire une nouvelle vie dans ce pays qui deviendra le sien.
Dans certaines familles on n’a jamais parlé parce qu’il fallait s’intégrer à tout prix et tourner la page, explique l’auteur. Notre démarche a été différente. Nous avons toujours vécu avec deux langues et deux cultures. C’est ainsi que nous nous sommes construits, tels que nous sommes. »