Josep Llados Tarrago. Autobiographie. 2.

dimanche 8 juillet 2007
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Mon père avait déjà été fournier alors que je n’étais pas né ou trop petit pour m’en souvenir.

Le père Llados fournier
 
Mon père avait déjà été fournier alors que je n’étais pas né ou trop petit pour m’en souvenir. Nous ne savions pas pourquoi il avait arrêté. Mais, quand mon frère et moi commençâmes à travailler, on reparla de la question dans la famille. Lui ne voulait pas, car il savait ce que cela représentait de travail et manque de sommeil. Ma mère, tout en comprenant son mari, ne disait pas grand-chose. Mon grand-père, mon frère et moi insistions, mais ne nous rendions pas compte, jeunots comme nous étions, du travail que c’était. En réalité, ce qui décida mon père fut qu’il n’était plus seul pour aller faire du bois et le transporter. Pour commencer, il fallait aller aux champs tous les mois faire du bois pour la semaine de tournée. Ça représentait pas mal de fagots. Je l’ai vu faire ça sans gants, ni même y penser alors qu’il s’agissait d’argelagues [épineux]. Chaque feuille est une épine acérée, et je ne sais toujours pas comment il faisait. Je n’ai jamais oublié ce martyre, et pourtant nous en prenions moins, beaucoup moins que lui, mon frère et moi.
Le fournier devait se débrouiller pour faire le bois, le transporter et le stocker dans le grenier du four le dimanche matin, après que le précédent le lui avait laissé propre. Ils se relayaient ainsi à quatre, une semaine chacun, pendant l’année que durait le contrat. La nuit du dimanche au lundi, il allait frapper aux portes de ses clients pour qu’ils mettent la masa de pâte en route. Lorsqu’il considérait que le moment était venu, il commençait à chauffer le four. Et sans thermomètre, à l’œil, il savait s’il était à point pour cuire le pain. Il nettoyait le four de ses cendres avec un demi sac de toile humide attaché solidement au bout d’un manche de trois à quatre mètres, le mouillant dans l’eau qui se trouvait au pied de la bouche. Chaque femme amenait son pain, et le fournier l’enfournait en rangées à l’aide d’une longue pelle en bois. Il remplissait jusqu’à ce que le four soit plein en laissant un espace entre chaque famille. Il fermait ensuite la bouche du four et surveillait la cuisson. Une fois le pain cuit, il le retirait à l’aide d’un grand crochet métallique cloué au bout d’un manche. Les pains étaient comptés et payés... en pain, à la “ puge ”. La puge représentait quarante pains. Ce qui fait que ma mère n’avait plus besoin de faire le pain comme avant. Je me demande encore comment les mains de mon père pouvaient résister en manipulant ses manches brûlants. Tout cela ne nous empêchait pas de manger fréquemment du pain rassis mouillé à l’eau.
Les forners [les fourniers] avaient une réputation accordée par la rumeur publique. Sans que les autres soient mauvais, quelques familles attendaient un jour ou deux, en empruntant du pain aux voisins, jusqu’à la semaine de mon père. Je n’invente rien, ni ne parle par sentiment filial. C’est ce que disaient les gens, et je reconnais qu’ils pouvaient avoir leurs préférences.
 
Adolescence
 
J’entrai dans ma quinzième année et, avec mon frère de dix-huit ans, nous commençâmes à travailler à la journée aux semailles de maïs pour un villageois. Nous avions quatre kilomètres de marche à faire. Nous commencions au lever du soleil, équipés d’une bourse pleine de grain à la ceinture et d’un pieu en bois. Tous les paysans avaient les mêmes. Nous déjeunions à huit heures pendant la pause de trente minutes, et nous reprenions jusqu’à midi en nous arrêtant deux fois pour boire. Fin avril et début mai, il faisait déjà chaud. Nous nous arrêtions à midi pour manger et reprenions à deux heures jusqu’au coucher du soleil, après deux pauses pour boire, régler les cordeaux et tirer des rangs bien droits. À la fin de la journée, il nous restait encore quatre kilomètres de marche pour le retour à la maison. Ces journées de semailles, en tant que jeune journalier, furent pour moi des jours de grande souffrance. Moi qui n’avais jamais travaillé pour les autres, je n’étais pas encore habitué à une tâche aussi dure. La preuve en est que je m’en souviens encore, car le mal que me faisaient mes reins m’a marqué pour la vie. Le soir, après le dîner, je ne pensais ni aux amis ni à sortir. L’homme pour qui nous travaillions s’appelait Ramon del Ros, et l’argent que nous avions gagné, nous l’avons donné à mon grand-père dès que nous l’avons touché, car c’était lui le comptable de la famille. C’était la coutume en ces temps lointains. Ce n’était pas pire qu’aujourd’hui.
Ce qui fait que mon grand-père paternel, en tant que responsable de famille, donnait le dimanche à mon père comme à nous de l’argent pour la fête. Je ne sais pas combien il donnait à mon père, mais à nous il ne donnait pas beaucoup. Ainsi, nous ne pouvions aller au bal en plus d’aller au cinéma. C’était l’un ou l’autre. Et très souvent ce n’était ni l’un ni l’autre, dans le but de garder un peu d’argent pour le cas où se présenterait une occasion plus intéressante. Il était complètement exclu de demander de l’argent en dehors des fêtes.
À l’adolescence, les sentiments personnels se réveillent, et mes yeux commencèrent à regarder les filles de mon âge. Sur environ trois ans, trois d’entre elles attirèrent mes regards. Celle avec qui j’allais au pain n’en faisait pas partie. J’étais très timide et j’avais un complexe : en ces temps juvéniles, j’étais grassouillet. Alors, je me contentais de les regarder et je ne leur ai jamais rien dit. L’une dansait très bien le tango avec son frère. Elle a sûrement compris quelque chose à cause de l’insistance de mes regards. Mon cerveau commençait à faire des vagues et à vivre d’illusions. Ça fait partie de la vie.
Je viens de parler de l’adolescence. Je pense que je me suis montré précoce car, alors que depuis petit je dormais dans la chambre du milieu avec ma tante (sœur de mon père), elle a dû se rendre compte de quelque chose. À la maison, on commença à me dire que j’irais dormir dans la grange avec mon frère, et mon oncle quand il était là. J’étais content : j’avais fini d’être un enfant.
Il est certain qu’entre copains on s’influence sans le savoir. Et les miens étaient plus âgés que moi d’un, deux ou trois ans. Partout où ils allaient, j’allais aussi. Un dimanche après-midi, ils eurent l’idée d’aller à Lérida, et bien entendu nous visitâmes les maisons de vices et de plaisirs. J’étais le troisième, à quinze ans, avec deux autres de dix-sept ans, et je savais à peine de quoi il s’agissait. Ce fut ma première expérience sexuelle. Je reconnais que c’était de l’inconscience, et je peux affirmer haut et fort que je ne suis jamais retourné voir ce genre de femmes.
 
La C.N.T.
 
Au village, sans que je le sache, existait un syndicat de la Confédération Nationale du Travail (Confederación Nacional del Trabajo : CNT). Il était constitué d’un groupe de jeunes impatients de vingt à quarante ans. Comme on se connaissait tous à Alcarràs à cette époque, l’un d’entre eux me contacta et m’invita à aller au syndicat. On y trouvait des livres, des revues et autres lectures mais pas d’alcool, et les fumeurs étaient quasi inexistants. Je me rendis compte que l’ambiance y était plus saine que dans une taverne ou un café. Je me rendis à ce syndicat un soir que je ne savais pas où aller sans que ça me coûte un centime. Ceux qui étaient présents m’accueillirent aimablement et me dirent : « Regarde ! Sur la table, il y a des journaux, des revues et des livres ! » En les parcourant avec curiosité, je trouvai dans une revue un article qui traitait de sexualité. J’y appris combien de maladies on pouvait attraper en fréquentant les maisons closes. Cet article que je lus a compté pour toute ma vie, et je n’ai donc plus jamais eu de relations avec cette classe de personnes.
 
À cette époque, il y avait beaucoup de cafés et encore plus de tavernes. Je n’ai jamais entendu parler de bibliothèque ! Ce que j’ai appris au syndicat, sans que personne ne m’y oblige, m’a suivi toute ma vie. C’était l’action culturelle anarcho-syndicaliste partout où la CNT était présente. Ce qui n’empêchait pas ses adversaires de toujours la critiquer. Au contraire des tavernes et des cafés où la fumée et l’alcool produisaient une atmosphère irrespirable, au syndicat j’étais dans un lieu sain où je pouvais lire et apprendre ce que j’ignorais. Je pris alors la carte de la CNT et elle ne m’a plus jamais quitté.
Le syndicat fut fondé en 1934, et je pris la carte au début de 1936. J’étais le plus jeune adhérent, et de loin. Les plaisantins du village nous appelaient « Los del sindicato del Cremadis ». Le cremadís, c’est la cendre qui reste après un feu. Alcarràs était à majorité de la « Izquierda Republicana de Cataluña », la Gauche Républicaine de Catalogne ou « Esquerra ». On comptait aussi les gros propriétaires qui faisaient travailler leurs terres : bien vêtus, bien nourris, à la messe le dimanche, bien vus par le curé. C’était une petite minorité. Le syndicat, de création récente, devait compter au maximum une quarantaine d’adhérents. C’est une approximation.
Le 14 avril 1931, des élections bien organisées et réglementées donnèrent à choisir entre la monarchie et la république. Le peuple vota pour la république. La masse des gens était pleine d’illusions, d’autant plus que c’était déjà la deuxième. On l’appela « la République des Travailleurs ». Ces mêmes travailleurs se rendirent vite compte que cette République n’avait pratiquement rien de « travailleuse ». La désillusion des ouvriers augmenta et les grèves reprirent. Le peuple déçu, les Droites revenues au pouvoir, les ouvriers du nord de l’Espagne descendirent dans la rue. Ce même gouvernement et les généraux qui avaient juré fidélité à la République et à son drapeau en terminèrent avec le soulèvement ouvrier et des centaines d’entre eux périrent.
Le mécontentement était très grand : grèves, sabotages et ouvriers emprisonnés, jusqu’à trente mille de toutes obédiences, syndicats dissous. Cette période où la droite avait pris le pouvoir s’appela « el bienio negro », les deux années noires.
Lors des nouvelles élections du 16 février 1936, le peuple se souvint de ses emprisonnés et ce fut un nouveau triomphe des partis de gauche. Les prisonniers furent libérés à la grande joie des foyers ouvriers.
Les ouvriers, plus que mécontents des gouvernements républicains successifs, commencèrent à se mettre en grève dans de nombreuses entreprises. Au petit syndicat d’Alcarràs, les garçons qui étaient les mieux informés commencèrent à être inquiets de la situation plus ou moins explosive deux mois avant le 18 juillet 1936. Moi, j’étais dans l’inconscience totale !
Tous les soirs après dîner, j’allais passer deux heures avec les amis du syndicat. Ceux qui avaient une radio commencèrent à écouter ce qui se disait de la situation. À la CNT, on n’avait pas de poste, on n’avait que des rumeurs. Le temps passant, l’inquiétude montait, les syndiqués étaient sur le qui-vive jour et nuit. Je ne sais pas d’où elle venait, mais quelqu’un amena une radio au local, et naturellement nous écoutâmes les informations. Celles-ci étaient sombres malgré le soleil ardent de ce mois de juillet. C’est par cette radio que nous apprîmes que l’armée s’était soulevée dans les territoires coloniaux du Maroc et ensuite dans les capitales d’Espagne, alors que tous ces généraux avaient juré fidélité à la République. Les militaires ne furent pas les seuls à investir les rues, les forces réactionnaires suivirent de façon concertée avec les privilégiés de l’Espagne brune. Les ouvriers n’étaient pas contents du gouvernement républicain, mais ils l’étaient encore moins des réactionnaires. Ils affrontèrent l’armée et ses conjurés. Résultat : l’Espagne s’embrasa de toutes parts. Et ce bien que les gouverneurs aient reçu l’ordre de ne pas armer les gens pour défendre cette même République. Avec peu d’armes et beaucoup de volonté, la moitié du pays resta entre les mains du Peuple. Ne serait-ce qu’en Catalogne, on ne vit pas l’ombre d’un ministre descendu dans la rue. Nous autres, au syndicat, attendions en nous demandant ce qui allait se passer. On combattait très durement dans les capitales.
C’était déjà le soir du 19 juillet, quand nous vîmes entrer Monsieur le maire d’Alcarràs, Jusep Colom. Il nous dit de rester sur nos gardes car la Guardia Civil patrouillait dans les rues. C’était un maire de l’Esquerra Republicana de Catalunya, et cette initiative fut très appréciée par les hommes du syndicat. Une fois le maire parti, les amis me conseillèrent de rentrer chez moi car j’étais le plus jeune. Ce que je fis quelques minutes plus tard. Au village, tout était calme, mais au fond d’eux-mêmes les gens étaient plus qu’inquiets. Devant le danger que représentait la Guardia Civil, les compagnons de la CNT abandonnèrent le local pour se réunir ailleurs. Ils veillèrent toute la nuit en écoutant les informations contradictoires que donnait la radio. En fin de compte, la Guardia Civil ne fit aucun mal ce soir-là à Alcarràs. Avec sa propre radio, c’est elle qui était le plus au courant de la situation. Elle avait certainement reçu l’ordre de se replier vers l’Aragon, parce qu’en Catalogne la puissante CNT et les forces antifascistes qui se joignirent à elle donnaient tous les signes de la victoire. On ne vit aucun garde civil armé dans les rues du village.
À Alcarràs, la joie de la victoire ouvrière dans les grandes capitales se propagea. Un grand nombre de personnes ouvrit les portes de l’église et en sortit tout ce qu’elle contenait : chaises, bancs, saints et robes de curé. Ils empilèrent le tout sur le parvis et firent un immense fogueral [feu de joie]. Ce fut le désordre qu’on ne peut contrôler dans ces moments-là, car on aurait pu garder les chaises et les bancs. Cela veut dire que ce Peuple avait compris que les curés ou les représentants de l’Église Catholique Apostolique et Romaine tiennent deux langages : aux pauvres, ils disent qu’il faut souffrir sur la Terre pour mériter le Ciel, et de l’autre côté ils sont d’accord avec les Capitalistes et prennent le parti des riches. C’est ainsi qu’en ces instants-là, la population d’Alcarràs se comporta comme une crue du Segre qui emporte tout sur son passage, et elle emporta le contenu de l’église.
La grande victoire ouvrière en Catalogne était principalement l’œuvre de la Confédération. L’Esquerra était constituée de gens modérés et généralement de bonne situation sociale et ne bougea pratiquement pas lors des combats. Le président de la Generalitat de Catalunya [Généralité de Catalogne], Lluis Companys, appela le Comité Régional de la CNT une fois que celle-ci eut triomphé en laissant beaucoup de morts dans les rues de Barcelone. Il leur dit textuellement : « C’est vous qui avez gagné. Si vous le voulez, je m’en vais. » Les représentants de la CNT lui répondirent qu’il resterait car il pouvait être utile. La Catalogne était donc contrôlée par la CNT et cette vague victorieuse atteignit Alcarràs. La municipalité céda la direction du village à un comité formé par les hommes de la CNT.
 
Révolution
 
À cause de la secousse provoquée dans le pays par ceux qui avaient toujours eu l’estomac rempli, au moins dans la partie républicaine régnait un immense désordre. Ceux de droite se faisaient invisibles. Le comité ordonna d’aller chercher les escopettes et autres armes s’il y en avait chez les « douteux ». La CNT, n’ayant pas de local, réquisitionna la Cal Ereu, énorme maison appartenant au Comte de Torre Grossa. De très nombreux ouvriers adhérèrent à la CNT. Les jeunes du comité œuvraient avec la meilleure volonté au milieu du désordre de ces journées cruciales. Ils formèrent une sorte de milice avec des hommes du syndicat et quelques uns de l’Esquerra. Tout le village était mu par l’envie de vivre d’une façon plus juste et plus humaine. On créa une salle de cantine pour les miliciens et ceux qui étaient employés dans les travaux d’intérêt public. Tout ce qui était cuisiné et consommé dans cette cantine était réquisitionné dans les maisons et les mas de gens de droite, tendancieux, ou sympathisants de la réaction. Le président élu de notre comité, membre du syndicat, s’appelait Pere Tudo et il avait 40 ou 45 ans. Les autres membres élus à l’assemblée du syndicat étaient : l’Anelo, le Juano, le Juanet del Picat, le Jaume del San (mort à Mauthausen) et deux autres dont le nom m’échappe.
Passé les premiers jours, la réalité était qu’il y avait la moisson à faire, que l’on devait toujours se ravitailler et s’occuper des malades. Les petits propriétaires continuaient comme avant. Mais la récolte des plus ou moins riches, ceux de droite en fait, fut récupérée par le Comité et entreposée. C’est à cette période que je vis pour la première fois une batteuse à céréales et que j’y travaillai. Et c’est à la cantine populaire que je mangeais avec tous ceux qui assuraient quelques gardes sans être payés mais seulement nourris. Le calme revint et nombreux furent ceux qui partirent pour le front.
La situation des gens de droite était très périlleuse à cette époque. Non que la population ait voulu leur faire le moindre mal, mais le Comité fit enfermer vingt-six personnes, je crois, dans l’église qui servait de prison. Dans ces premiers temps confus, il existait certains groupes ambulants qui pratiquaient la « justice directe » et qui disaient aux habitants des villages qu’ils traversaient que ceux de droite étaient de mauvaises gens. Quelqu’un fit savoir à l’un de ces groupes que le Comité d’Alcarràs détenait un certain nombre de personnes dans l’église. Un soir, ils se présentèrent au village. Quelqu’un avertit le jeune Comité dont les membres présents accoururent à la porte de l’église distante d’une centaine de mètres. Le compagnon Tudo, président du Comité, se posta devant ladite porte, et c’est là que commença une discussion entre les représentants du village et les justiciers. Ces derniers voulaient emmener les prisonniers. Tout cela se transforma en une âpre dispute, et heureusement que les habitants et les miliciens qui n’étaient pas de garde sur la route arrivèrent. Finalement, Tudo leur dit : « Avant de vous en prendre à ces gens, c’est moi que vous devrez tuer ! » Cette nuit-là, la moindre étincelle aurait pu provoquer de nombreuses morts. Les détenus entendaient tout ce qui se passait au-dehors, et parmi eux se trouvait un vieux curé. Ce vieux curé disait et répétait : « Livrez-moi et laissez les autres tranquilles ! » Après de nombreuses tergiversations, le curé fut livré. Le groupe se calma et emmena mosén Ramón [le père Ramon] à trois kilomètres du bourg où il fut abattu au bord de la route. C’est le genre de choses terribles qui arrivent dans ces temps de confusion. On aurait du mal à l’imaginer. Alcarràs devrait ériger un monument en l’honneur de ce jeune Comité qui eut le courage et l’humanité de ne pas permettre un crime encore plus grave. Toutes ces familles, fussent-elles de droite, ne méritaient pas la mort. Mosén Ramón, par la générosité de son sacrifice, contribua aussi à calmer les esprits et à éviter une plus grande catastrophe. J’en éprouve de la compassion pour lui et son grand âge.
À Alcarràs, durant ces jours de feu, trois hommes furent tués. Trois de trop : le lieutenant « Mata Cabres », Mosén Ramón et M. Ricardo. Je ne pense pas qu’ils aient été natifs du village, mais cela ne change rien. Cela fait toujours trois morts.
- Le lieutenant Mata Cabres, ainsi nommé par les villageois, n’était donc pas originaire d’Alcarràs. Selon la rumeur, il était compromis dans le soulèvement militaire contre la République. Lors du procès à Lérida qui jugera les tueurs de son mari, sa femme déclarera que ce n’étaient pas des habitants d’Alcarràs qui l’avaient tué, mais ceux d’un village voisin. Paroles rapportées par José Cami, datant du jour du procès.
- Mosén Ramón : je pense qu’il était d’Almenar. Il a été tué uniquement parce qu’il était curé.
- M. Ricardo : j’ignore d’où il était. On est allé le chercher dans un village jusque dans les Pyrénées. À ce que je sache, il ne faisait pas de politique, il était maquignon. On l’amena au bourg, où il passa la nuit. Le lendemain matin, lors de son transport vers la prison de Lérida, il sauta de la voiture. Un jeune milicien manqua de sang froid et l’abattit. Ainsi mourut M. Ricardo.
Ces trois sont de trop, mais il était alors impossible de contrôler les agissements de tout le monde. Il régnait un grand désordre et une grande violence.
 
Je vais tenter d’expliquer un peu ce qu’était la situation dans mon village deux ans avant le soulèvement des traîtres à la République. Les limites de la commune d’Alcarràs jouxtent entre autres celles de Montagut, 5068 hectares, propriété des Chanoines. Dans le mouvement de réforme agraire créé par l’avènement de la République, il se forma à Alcarràs un Comité d’Expropriation qui n’obtint jamais satisfaction. Cependant, la majeure partie des Colons qui travaillaient sur les terres de Montagut versait son impôt au Comité, alors que ceux qui étaient un tant soit peu de droite le payaient aux Chanoines. Ce qui était un vrai safarancho. Ma mère, jusqu’à son mariage, et ses frères avaient travaillé sur les terres de Montagut. Ces derniers restèrent Colons et vécurent une relative misère dans des masures sans portes. Malgré cette vie de privations, ils restaient fidèles à leurs exploiteurs et payaient leurs maîtres. Ce qui fit qu’ils se retrouvèrent prisonniers dans l’église avec les gens de droite. Je suppose que l’ignorance les avait empêchés d’y voir plus clair. Quand le Comité les libéra au lendemain de la nuit tragique, ils rentrèrent chez eux et il ne leur arriva rien. Lorsque les troupes franquistes arriveront, deux de mes oncles seront de nouveau jetés en prison. Malgré toutes mes questions posées à la famille vingt-trois ans plus tard, nul n’a jamais su pourquoi. Certains paysans qui avaient été membres du Comité d’Expropriation furent fusillés par la justice de Franco. C’est là une vraie injustice, car ils méritaient encore moins la mort que les premiers prisonniers de l’église. Au vu de ce qui précède, on peut être sûr que, si les franquistes avaient pris les gamins du Comité qui sauvèrent les premiers détenus de l’église, ils les auraient fusillés deux fois. El Juano fut ainsi exécuté.
 
Quand j’écris ces pages, de nombreuses années sont passées. Et comme les fruits, les gens mûrissent. Je dis que trois morts à Alcarràs, c’est trop. Mais je dois le répéter : dans ces premiers jours, l’Espagne s’embrasait de toutes parts. Là où les républicains s’imposèrent, ce furent les réactionnaires qui payèrent. Mais il faut dire que ceux-ci, de famille en famille, d’année en année, de siècle en siècle, ont toujours vécu l’estomac plein et dans le confort, tout en payant le moins possible leurs serviteurs. Mais parlons de ce qui se passait là où triomphait la réaction et ses alliés. Son objectif principal : emprisonner les ouvriers qui luttaient contre les patrons et toutes les classes d’exploiteurs, et les fusiller. C’est ainsi qu’aux arènes de Badajoz ils tuèrent plus de deux mille ouvriers à bout portant, coupables d’avoir lutté pour donner un peu plus de pain à leurs enfants. Ils tuèrent aussi de grands hommes comme Federico García Lorca, ce poète du Peuple. Le franquisme, occultant sa trahison et sa grande responsabilité, passera quarante ans à mettre dans la tête des gens vivant sous la terreur de sa répression qu’il ne fallait plus parler de tout ça. Je pense que chaque camp a ses responsabilités. Ainsi, on pourra faire la véritable Histoire de l’Espagne, de la Catalogne et d’Alcarràs. Il est vrai qu’à Alcarràs trois hommes considérés comme des réactionnaires perdirent la vie pour une raison ou une autre. Quand la justice de Franco s’appliqua, on emprisonna beaucoup de monde au village et ils furent nombreux à être condamnés à trente ans de réclusion. Beaucoup sortiront grâce à leurs relations ou aux pesetas versées en pots-de-vin. Mais la liste des républicains fusillés compte quatorze noms. Et ceux-là méritaient moins que ceux de l’église d’être fusillés. Ceux-là travaillaient dur pour donner du pain à leur famille, ils mouillaient leur chemise.
Pendant les premières années de la dictature, la justice de Franco condamnait à mort avec grande légèreté et rapidité. Un jour, on devra élever un monument de plus à Alcarràs pour rappeler cette injustice et ceux qui sont morts en exil à cause de cette dictature. C’est nous les exilés qui avons raison. Nous, les oubliés de notre village, qui valons autant que les autres.

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