Josep Llados Tarrago. Autobiographie. 7.

lundi 14 janvier 2008
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Les Allemands.

Les Allemands
 
Mme Delbos, cette vieille patronne pleine de bon sens, me traitait bien, comme tous les autres. Mais l’occupant avait de plus en plus besoin de main-d’œuvre et je reçus ma première réquisition pour aller travailler pour les Allemands ailleurs qu’à Bergerac. Le dimanche suivant, je fis voir mon papier aux dirigeants du football. Ils s’occupèrent de l’affaire et je ne partis pas. Je continuai à travailler à la ferme. À la fin de 1942, je reçus une autre réquisition et ils évitèrent à nouveau que je parte.
Jouant toujours au Enfants de France, il fallut un dimanche que Bergerac Amateurs se déplace à Vichy, capitale de la France non occupée. Je fus convoqué pour participer au déplacement, mais nous les étrangers n’avions pas le droit d’aller à Vichy. Nous étions deux dans ce cas : Carlos Buisau et moi. J’étais inquiet. Je ne voulais pas qu’il m’arrive quelque chose. Dans l’équipe, il y avait deux joueurs qui appartenaient à la police de Bergerac et qui me dirent : « Ne t’en fais pas. Il ne t’arrivera rien. Nous sommes là pour leur expliquer. ». Rien n’arriva et nous revînmes à Bergerac.
Au mois de janvier 43, troisième réquisition. J’en fis part au président de la section football, M. François Rodriguez, français d’origine espagnole. Il avait une petite usine de sacoches et autres articles. En ces années là, tout le monde travaillait directement ou indirectement pour les Allemands. Il me prit dans sa camionnette (personne n’avait de voiture personnelle, à part peut-être les docteurs) et m’emmena à Limoges. Arrivés à la capitale de la Haute-Vienne, devant les bureaux de l’organisation Todt, il me dit de rester là, et il entra. Il dut parler avec quelque chef allemand car il y resta un long moment. Lorsqu’il fut revenu, il me dit : « Mon vieux Llados, il n’y a plus rien à faire ! Ils ont trop besoin de main-d’œuvre ! » Cette organisation Todt, c’était l’entreprise qui construisait tous les blockhaus et les bases sous-marines de la côte atlantique, de la Belgique à l’Espagne. Sorti de ces bureaux et après m’avoir parlé, il me conduisit dans un restaurant de grand luxe. Là, je me sentais tout petit. En 1943, la France avait faim, tout était rationné et il n’y avait presque rien. Mais dans ce restaurant nous mangeâmes bien, beaucoup et longuement. Il paya et nous repartîmes pour Bergerac.
Quelques mots encore sur ce président Rodriguez : dans l’équipe de football de Bergerac, dans les années 1940 à 1943, il y avait des joueurs du nord et de l’est de la France pour cause de guerre. Nous étions deux Espagnols, Carlos Buisau et moi, ainsi qu’un Français d’Afrique du Nord. Pour le Noël de 1943, il invita tous ceux que je viens de citer, autrement dit tous ceux qui étaient loin de leurs familles. Il y avait donc sa femme, sa fille et une petite servante. Ce fut un banquet car, si la plupart des gens ne trouvaient rien à manger, avec de l’argent on en trouvait. À ce banquet, il ne manqua rien. En plus, nous avions l’amabilité et la sympathie de cette famille. Je lui devais bien ce petit hommage.
Revenus de Limoges, je rentrai à la ferme de Saint-Laurent où j’avais mon lit et mes gueilles. Je parlai avec les patrons et le lendemain je repartis pour Bergerac. J’allais voir d’autres copains réquisitionnés comme moi. Nous ne voulions pas partir de Bergerac pour aller faire des blockhaus sur la côte atlantique bombardée par les avions anglais. Un des copains dit : « Il me semble que les Allemands embauchent à Roumagnières, pour cultiver les terres qu’ils ont réquisitionnées autour du camp. »
Nous voilà partis à quelques-uns et, même si nous appartenions au Groupe de Travailleurs Étrangers, les Allemands ne firent aucune difficulté et nous embauchèrent avec un salaire d’ouvrier et des fiches de paye comme les ouvriers français, au lieu des cinq francs par jour à la Compagnie. Entretemps, j’étais allé attendre mon ami Joan qui était allé voir son frère dans le Gers. Comme il avait été réquisitionné aussi, je l’attendais à la descente de son autocar. Je le mis au courant de la situation et il fut aussi embauché à Roumagnières. Nous respirâmes mieux. Notre vie avait changé.[1]
Nous les Espagnols, cela nous arrangea de deux façons : on n’était pas en zone bombardée par les alliés et on avait en plus un salaire très important pour l’époque. C’est vrai que nous étions contrôlés par l’autorité militaire française, mais du moment que l’on était réquisitionné, cette formalité s’arrêta et les autorités françaises s’effacèrent devant les besoins de l’occupant. Nos amis les cadres espagnols de la Compagnie, ou bien du Groupe (car on nous avait transformés en Groupes), nous en voulurent un peu de savoir qu’on était libre avec un salaire. Mais rien de grave, à part cette petite jalousie, nous nous sommes toujours parlé. Cela a disparu en 1945 quand nous redevînmes des travailleurs libres, c’est-à-dire des exilés comme avant.
Les Allemands nous avaient établi une carte d’identité qui s’appelait Ausweis. Je ne connais pas la traduction, mais ça nous permettait, une fois le travail fini, d’aller où nous voulions. Par contre, les cadres étant restés au Groupe, même si tu leur offrais le cinéma, ils ne bougeaient pas du cantonnement du lieu dit « Jean-Vidal ».
Il a fallu abandonner nos patrons français dans les fermes où nous étions placés par l’autorité militaire. Le premier jour de notre embauche, nous prîmes contact avec un caporal allemand et entrâmes en possession de la ferme existante encore au bout du camp, sur la route de Saint-Nexans. Nous parlâmes un peu avec les fermiers et domestiques qui étaient encore là avec leurs enfants. L’Allemand sortit un appareil photographique et fit comprendre qu’il voulait être photographié avec les enfants. Ils dirent oui, et la photo prise, on vit la joie sur le visage de ce caporal. Car lui aussi était marié et avait des enfants. Cette photo, c’était pour l’envoyer à sa femme, puisqu’il était mobilisé loin de chez lui. Cet Allemand père de famille était un brave type qui aurait été mieux chez lui.
Nous commençâmes à travailler. Entre autres travaux qu’ils nous demandaient, il y eut le repiquage du maïs. Nous le fîmes, mais nous étions convaincus que ce maïs ne donnerait rien. Je compris qu’ils voulaient faire une expérience, et l’expérience échoua. Il ne donna aucune panouille [épi].
Le caporal fut remplacé par un adjudant qui se faisait appeler « inspecteur » et de son nom Petzolt. Habillé en militaire avec les galons appropriés, je suppose qu’en réalité il devait être ingénieur agronome. Il prenait ses repas avec le commandant de Roumagnières. Dans ce camp d’aviation, non seulement les Allemands organisaient l’agriculture autour, mais il allait devenir une école de pilotage. À ce moment-là, il y avait beaucoup d’ouvriers travaillant à faire l’esplanade actuelle devant les hangars et à construire les pistes. En attendant, les avions de l’école décollaient et atterrissaient sur l’herbe et ils avaient fini par faire des ornières. C’est là que nous entrions en action avec des dames pour lisser cette boue remuée, sans oublier de nous écarter à l’approche des avions.
Cet inspecteur Petzolt nous fut présenté par un Français alsacien du nom de Merlet. Pas méchant garçon, il devait avoir très peur car il avait à peine quarante ans, et quand on sait que les Lorrains et Alsaciens étaient enrôlés de force dans l’armée allemande... Ça devait le préoccuper pas mal. La présentation fut très rapide. Merlet traduisit en disant qu’il était venu pour diriger l’agriculture des terres réquisitionnées autour du camp et l’entretien du terrain d’aviation, et qu’il espérait qu’on travaillerait en bonne entente. Nous lui dîmes que nous étions venus nous embaucher à Roumagnières pour travailler la terre, sans lui dire que nous étions réquisitionnés. Il dit : « C’est bien » et il n’y eut aucun problème. Ce fut un grand soulagement : à Bergerac, j’avais déjà mes habitudes, et sur la côte, les Anglo-américains bombardaient.
À la ferme de Roumagnières, avec cinq autres copains dans la même chambre, j’avais un lit mais pas de draps. Toujours les mêmes couvertures. Grâce à l’Ausweis, ou laissez-passer, personne ne pouvait nous réquisitionner, et c’était là le plus important pour moi. J’avais mon salaire, je continuais à jouer aux Enfants de France, donc il y avait longtemps que je n’avais pas été aussi bien. Pour travailler autour du camp, on avait une paire de bœufs et deux chevaux. Les bœufs furent affectés à un copain, le cheval de travail à un autre et le second à l’inspecteur. Attelé à une petite calèche, il lui servait à venir nous voir sur notre lieu de travail. Il lui servait aussi à se déplacer de Roumagnières à Bergerac avec une fille nommée Annie, sa chérie. Ce cheval avait au cou un harnais à grelots et on l’entendait d’assez loin, mais l’inspecteur Petzolt avait son côté malin. Un jour d’hiver et de brouillard, il enleva les grelots. Nous avions fait du feu car il faisait assez froid et, sans qu’on l’entende arriver, il se présenta à nous qui étions tous autour du feu, même l’interprète. À nous, il ne dit rien. Mais à l’interprète, il lui chanta Manon un long moment. Il se tranquillisa et ce fut fini. Au printemps, on planta des Kartoffeln ou pommes de terre dans les terres labourées, des oignons et des carottes, des épinards, des salades et bien d’autres choses comme des tomates.
À Roumagnières, il y avait de plus en plus d’ouvriers. Ils faisaient bétonner le devant des hangars, et d’autres faisaient la piste de la longueur du camp, environ deux kilomètres à cette époque. Et ils firent bâtir bien d’autres choses nécessaires à l’école d’aviation. Bien entendu, nous allions manger à la cantine existant au camp. Vu le grand nombre d’ouvriers, il fallait bien qu’ils mangent quelque part. On n’y mangeait pas beaucoup et elle laissait à désirer. C’est vrai qu’à cette époque on ne trouvait pas grand-chose, alors on nous donnait quelques betteraves rouges en salade et un plat de purée de légumes. Si on voulait un autre plat il fallait payer dix francs de l’époque. Alors nous eûmes l’idée d’en parler à Petzolt en pensant que nous mangerions mieux à la cantine des soldats allemands. Nous en parlâmes à l’interprète puis à l’inspecteur et nous y allâmes. C’est-à-dire qu’une charrette partait à 11h30 de la ferme vers le château du Terme. Ce château était planté sur la route de Bergerac à Roumagnières à la première côte à droite. À gauche, c’est actuellement Desmartis. Les soldats ne mangeaient guère mieux que les ouvriers.
Quelques mois étant passés, ce que nous avions planté avait grandi et grossi au point d’en ramasser sur ordre de Petzolt pour le porter à la cuisine des forces d’occupation. Mais auparavant nous nous servions d’une façon camouflée. Cela nous aidait à garnir mieux notre estomac.
À la fin de l’hiver, sur l’herbe du terrain de Roumagnières, ils nous faisaient épandre de l’engrais avec une machine attelée à des animaux. Quelquefois, dans la machine, il y avait de l’engrais, mais d’autres fois il n’y en avait pas, et ils faisaient la manœuvre aller-retour sans rien. Certains sacs passaient à un agriculteur de la commune voisine des terres du camp, bien entendu en échange de quelque chose, mais je n’étais pas censé le savoir. Entre Espagnols, il y avait une certaine complicité, mais la réalité était qu’il ne fallait à aucun prix que les non-Espagnols le sachent. Nous étions foncièrement contre les Allemands depuis la guerre d’Espagne. 
Les dimanches, pas de cuisine allemande. Alors nous allions manger, Charles et moi, chez Flores, un compatriote d’une soixantaine d’années et du même groupe que nous. Il habitait et travaillait à Monbazillac chez Demadellan. Nous allions manger chez cet ami, sa femme et ses deux enfants, mais il fallait apporter quelque chose, car ils n’avaient rien. Mon ami Charles et moi eûmes l’idée d’aller ramasser pendant que Petzolt prenait son repas avec le commandant. Et nous voilà partis couteau et sac en main à récolter épinards, salades, poireaux et carottes. Il avait plu et tout était mouillé. Arrivés à notre chambre, nous posâmes le sac mouillé et à moitié garni à l’alèse de la fenêtre. Et à la poignée de cette fenêtre, il y avait une glace qui nous servait à tous pour nous raser. Un copain eut besoin de se raser. Le sac le dérangeant, sans que nous l’ayons vu, il l’attrapa sans regarder dedans et le mit dehors sur l’appui de la fenêtre. Un moment après, lorsque Petzolt revint de manger, il fit un tour aux écuries, accompagné de Merlet, l’interprète. Ils virent ce sac et l’inspecteur demanda à Merlet d’aller voir ce que c’était. Il lui dit ce que le sac contenait et en un éclair Petzolt devint très rouge et entra dans une très grande furie.
Il faut dire qu’en ces années 42, 43 et 44, un homme ne valait pas cher, surtout s’il avait fait quelque chose contre eux. Il comprit en un instant que le contenu de ce sac était un vol. Il criait comme s’il était devenu fou. Nous étions une dizaine d’Espagnols à les avoir combattus en Espagne. Je suppose donc que nous étions plus ou moins mal vus par eux. Et, le temps qu’il parcoure une vingtaine de mètres, je pensai à ce qui pourrait m’arriver. Si on ne se dénonce pas, ils sont capables de nous emmener tous. Alors je pris la décision de dire que c’était moi. Mon ami Charles resta muet bien que de quatre ans plus vieux que moi. L’inspecteur arriva en criant très fort, et je dis : « C’est moi qui suis allé le chercher ! » Il me fit dire par l’interprète de ne pas bouger. Charles se faisait très petit. Il ne disait rien. Aujourd’hui, il dit qu’il ne se rappelle presque pas, alors que Carlos Buisau, un camarade présent que ça ne regardait pas, vient encore de m’en parler.
Une fois traduit ce que Petzolt avait dit, à peine quinze minutes s’étaient-elles écoulées, que trois Feldgendarmes de la Kommandantur de Bergerac arrivèrent. (Elle était située à la place de la Banque Populaire. C’était alors un hôtel.) Me voilà embarqué, assis entre deux gendarmes, un samedi de foire du mois de novembre. On me fit descendre de voiture, une petite coccinelle, et entrer dans la Kommandantur. On me fait entrer dans une chambre vide, et j’attends. Et j’attends au moins vingt minutes. Peut-être que je trouvai le temps long ! Puis vint un Allemand avec une casquette d’officier. Je n’ai jamais su son grade. Il ne parlait pas trop bien le français et moi non plus, mais je le compris très bien ! Il commença par me dire :
« Alors, vous êtes au courant du système D ? »
Moi, je ne savais pas ce que cela voulait dire. Je ne l’ai appris que quelques années après. Il vit certainement que je ne comprenais pas. Il continua :
« Vous savez que ça peut être considéré comme un sabotage contre la Wehrmacht ? »
Là, j’ai bien compris ce qu’il me disait. Je lui dis :
« Je suis jeune et j’ai faim ! »
Il me répondit :
« Oui, tout le monde a faim ! Et quelques autres paroles pas méchantes ni coléreuses. Bon, me dit-il, vous partez, vous allez directement à Roumagnières et vous vous présentez à l’inspecteur Petzolt ! »
Et je sortis. Rappelez-vous que j’ai respiré à fond et que rien ne m’aurait arrêté : droit vers le faubourg et la route de Roumagnières. Lorsque j’arrivai au premier tournant, au lieu dit « La Quérille », voilà Petzolt et Annie, sa chérie. Avec le cheval et la petite calèche, ils allaient au trot à Bergerac. Lorsqu’il me vit, il se mit à rire, mais vraiment à rire de bon cœur. Il s’arrêta et je lui dis que la Kommandantur m’avait ordonné de me présenter à lui, et que c’était ce que je faisais. Tout en rigolant, il leva la main d’un geste gentiment menaçant et me disant : « Attention ! Attention ! » Ils repartirent en riant plus ou moins tous les deux, et mon aventure finit ainsi.
 Je ne saurais jamais vraiment pourquoi je m’en étais sorti si bien. J’ai beaucoup réfléchi à cette affaire, et je trouve trois choses qui ont pu me favoriser. Premièrement, le vol n’était pas vraiment important et l’indulgence joua en ma faveur. Deuxièmement, la spontanéité avec laquelle je me déclarai coupable. Mais je pense que c’est le troisièmement qui joua le plus. Et j’en reviens aux travaux que nous faisions à Roumagnières. La plus grande partie du camp d’aviation, c’est de la terre et du foin que l’on coupait par tranche. L’inspecteur ordonna de faire un tas pour le mettre comme les paysans de par ici. Personne ne se sentait capable de le construire ni de prendre cette responsabilité. Vous vous imaginez tout le foin de Roumagnières ?
Après beaucoup de palabres entre les Espagnols et l’interprète, qui disait que c’était l’ordre de l’inspecteur, je me décidai. Je m’étais fait une idée pour avoir travaillé à la campagne et vu comment les patrons faisaient pour la paille. Alors, foin ou paille, pour la construction du tas, c’était la même chose. On choisit un emplacement, et le foin commença à arriver. Alors que j’étais le plus jeune, je traçai un carré de dix mètres de côté. Vu la grandeur de la surface, deux copains me poussaient le foin et je donnais la forme au mallat - c’est le mot qu’emploient les paysans du Bergeracois - et, jour après jour, le foin arrivant avec la charrette et les bœufs, on était en plein dans le foin avec fourches et râteaux. Le tas montait et il prenait la forme que j’avais imaginée. J’étais très content. Personne ne me disait rien, de faire comme ceci ou comme cela. Ni l’interprète, ni Petzolt qui, en revenant de son repas de midi, s’arrêtait et faisait le tour du mallat. Jamais de commentaires. Ainsi les jours s’écoulèrent. Je me tenais renseigné de ce qu’il restait de foin pour commencer à donner une autre forme au tas. Si, jusqu’à une hauteur de 2,50 mètres je l’avais monté au carré, à partir de là il fallait lui donner une forme réduisant à quatre pans, pour finir toujours plus petit et en pointe à la fin.
Il resta la valeur d’une demi charrette de foin. Cela ne fut pas un problème car les bœufs le mangèrent par la suite. Quand tout fut fini, nous fûmes très contents. L’interprète, qui faisait fonction de chef de travaux, me dit : « Bien, Llados ! » Et on n’arrêtait pas d’en faire le tour en faisant tomber les quelques poignées un peu décrochées tout en peignant les parois verticales. On le regardait sous tous les plans. On nettoya bien tout le tour, et Merlet put aller au rapport et dire à l’inspecteur que la meule de foin était finie. Et lorsque Petzolt m’y vit, en levant le pouce, il dit : « Gut ! Gut, Llados ! » C’est pour cela que je dis que c’est ce qui contribua peut-être à me sauver des représailles des Allemands. Je sais que Petzolt mena voir cette meule, faite en somme par ses ouvriers espagnols, au commandant du camp. Moi, j’étais très fier, car je n’avais que vingt-trois ans, mais on peut croire que l’inspecteur l’était autant que moi.[2]
À Roumagnières, tout était construit de frais : les nouveaux hangars, l’esplanade, la bretelle pour aller sur la piste. L’école d’aviation continua encore un moment, juste le temps prévu pour le stage de formation. L’envol se faisait sur la nouvelle piste, et l’atterrissage à côté, sur la terre. Un beau jour, le stage fut fini et l’école aussi. Mais au camp, venaient des avions plus gros qui faisaient escale à Bergerac ou venaient charger ou décharger quelque chose. Il n’en venait pas tous les jours et, lorsqu’il en arrivait, ils les éparpillaient sur le terrain par mesure de précaution au cas où les alliés viendraient bombarder. Nous avions déjà eu des alertes, mais pas de bombardements. Lorsqu’il y avait une alerte, les Allemands nous faisaient partir vers Saint-Nexans, et bien contents que nous étions ! L’alerte passée, nous revenions au travail sans nous presser. Constatant que les alertes étaient de plus en plus fréquentes, nous finîmes par comprendre que cela devenait dangereux. Alors, nous cherchâmes et trouvâmes une maison dans les environs, entre deux et trois kilomètres du camp, au lieu dit « Le Bridet ». Il est situé sur la vieille route de Monbazillac, à la première petite côte vers la droite. Comme nous avions l’Ausweis, nous partions le soir après la débauche avec quelques belles pommes de terre dans la musette. Nous revenions à l’embauche le matin, sans problème pour passer le contrôle militaire existant sur toutes les routes donnant accès au camp. Nous avions loué cette petite maison à quatre copains : bien entendu Charles et moi, plus deux autres dont je ne me rappelle plus le nom. Je ne me souviens pas de ce que nous payions pour cette maisonnette.
Tout allait très bien pour nous à cette époque-là par rapport à d’autres, même à de jeunes Français qui étaient partis forcés de travailler en Allemagne. Un ami qui s’appelait Serre, et avec qui je jouais au football, n’en revint pas.
En 42, 43 et 44, les Allemands voyaient des maquisards partout. Un jour, alors que nous avions débauché et que nous étions revenus à notre maisonnette, se présenta un Allemand disant que nous étions des maquisards. Nous lui répondîmes : « Non ! Nous arbeiten Airplatz à Roumagnières ! » Les palabres durèrent un moment, il se calma et nous pûmes lui faire voir notre Ausweis. Il finit par dire « Gut ! Gut ! » et il partit. Cela aurait pu tourner mal car, bien entendu, il était armé. Heureusement que ses gestes avec son arme ne dépassèrent jamais une certaine limite de danger pour nous, car nous aurions été obligés de le tuer et de partir au plus vite vers un groupe de résistance. Tout rentra dans l’ordre et nous pûmes continuer notre petite vie malgré tout assez tranquille, à part les alertes de plus en plus fréquentes.
Un autre après-midi de fin juin, début juillet, après la débauche, nous arrivâmes à la maisonnette et le paysan avait moissonné. Les gens étaient encore par là, et parmi eux il y avait une jeune femme enceinte. Ils nous dirent qu’ils avaient fait sortir des lapins en moissonnant. L’envie de manger du lapin se manifesta en moi certainement assez fort pour me prendre par la main et aller faire un tour sur la partie moissonnée. Et voilà qu’il en sort un, et que je me mets à courir derrière lui. Évidemment, ce n’était pas un gros lapin, d’environ trois mois. Celui-ci s’aplatit et je l’attrape. Cela m’encourage et je recommence après l’avoir porté à mes amis. Puis un autre et ainsi trois. Ce qui, quoique petits, nous faisait une bonne bouffe. La femme enceinte, toujours là, m’en demanda un. Chose que je refusai catégoriquement. Que voulez-vous, en ce temps-là, on ne voyait de viande nulle part. J’étais ignorant de ce qu’étaient les envies des femmes en état de grossesse - je n’avais jamais entendu parler de ça dans ma jeune vie - ; aujourd’hui que je le sais, je m’en veux. J’espère qu’elle m’a pardonné, mais je ne suis pas certain que je le lui aurais donné si j’avais connu les caprices des femmes en cet état.
En tant qu’ouvriers chez les Allemands, nous présentions de petites revendications telles que celle de manger à la cuisine allemande, comme je l’ai raconté plus haut. Un autre jour, nous demandâmes une augmentation de salaire, et elle nous fut accordée aussi.
Le dimanche, nous quittions tous la maisonnette. Chacun allait rejoindre aux fermes les patrons qu’on avait avant d’être embauchés par les Allemands. Les uns à Ste-Eulalie-d’Eymet, Jean chez Coolen, et moi je ne retournais pas chez les miens. J’allais chez M. et Mme Imbert. Je les aidais le dimanche matin, puis on mangeait, et je prenais ma bicyclette et je partais jouer au foot. Le soir, après le match, je mangeais chez mes amis Siméon. Puis je retournais dormir à la maisonnette. Le lundi, on était tous présents à l’embauche à Roumagnières. Les copains qui habitaient avec nous revenaient toujours le lundi de chez leurs anciens patrons avec quelque chose à manger. Un petit boudin, quelques œufs, etc. Mais comme chacun dirigeait son économie comme il voulait, ils se le mangeaient, et bien tranquilles. Après tout, ça valait bien d’avoir travaillé le dimanche. Jean et moi n’avions rien. Il n’y avait que les pommes de terre et d’autres petits légumes que l’on prenait aux Allemands sur les terres que nous cultivions et que nous mettions en commun. S’y ajoutait parfois de la viande provenant d’abattages clandestins que nous vendait un dénommé Sarry.
Au printemps, un jour avec un autre compatriote, on nous envoya sarcler des fleurs autour des baraques des petits gradés de la Wehrmacht. C’était là des femmes et des jeunes filles. Comme il faisait très beau, les fenêtres étaient ouvertes et, de temps à autre, ces employées féminines y sortaient. Elles cherchaient à échanger quelques mots et nous aussi, le tout en riant. Il y en avait une que je trouvai très jolie, avec ses yeux bleus et ses cheveux à moitié dos. En principe, elles étaient intouchables. Souvent, elles étaient la chérie d’un de leurs gradés ou de quelque milicien français au service des Allemands. L’image de cette jeune fille resta quelques semaines devant mes yeux. Rien de grave. Nos chemins n’étaient que parallèles pour le moment, car il se passera quelques années entre 1943 et 1950 avant que je sois de nouveau à Bergerac, après une excursion de travail dans les bois de Casteljaloux.
Au bal de la Halle-aux-Grains, je la revis en haut de quatre marches. Elle n’était plus la même, les cheveux longs avaient disparu, et elle avait eu pas mal de déboires. Je l’invitai à danser, et c’est ainsi que commença ma nouvelle vie. Deux ans après, on se maria. Le jour de notre mariage, je reconnus celle qui devenait ma fille, Jacqueline que j’aime, et qui me rend le même amour filial que ses autres quatre frères et sœurs.
Les alertes sur Bergerac, Roumagnières et la poudrerie avaient lieu assez souvent maintenant. Je crois que c’était un 5 mai, un dimanche que cette alerte sonna. Les gens couraient en tous sens, désorientés, avec la peur au ventre. La police et les pompiers de Bergerac criaient et faisaient rentrer les gens aux abris, car il y en avait quelques uns. D’autres allaient dans la cave de leur maison. Enfin, chacun s’abritait comme il pouvait. Et voilà les avions anglais volant à très basse altitude, venant du sud-ouest en suivant la Dordogne. Des avions très légers, il y en avait à double carlingue, en tout sept ou huit. C’est ce jour-là qu’ils lâchèrent une bombe sur le vieux pont. Heureusement qu’elle tomba sur la corniche en enlevant un morceau de pierre. Ils suivirent leur vol, bombardant au passage la poudrerie qui travaillait pour l’occupant. Les trois-quarts de la production du pays étaient du reste pris par les Allemands.
Puis ce fut une autre alerte, un dimanche matin aussi. Il paraît que c’étaient des avions américains, moije dis alliés. Il en passa entre 150 et 200 par vagues successives, et il semble qu’ils volaient à l’altitude de 5000 mètres. Le passage de ces vagues ne fut pas une réussite, car ils lâchèrent des bombes un peu partout. Il en tomba à Roumagnières, c’est un fait, sur l’esplanade devant les hangars. Il y a encore des traces. Mais il en tomba encore davantage en dehors, par exemple à Monbazillac. On peut remarquer, sur le bord de la route qui va du village vers le cimetière et Malfourat, deux petits monuments avec les noms des victimes. Puis il en tomba en haut de la côte de La Palanque. Celles qui tombèrent au camp d’aviation firent deux ou trois victimes françaises. Les gens sortirent des abris et on commença à se poser des questions. Les uns disaient qu’il y avait beaucoup de morts à Roumagnières, les autres à la poudrerie, en somme personne ne savait rien encore.
Je dois dire que, lors du premier bombardement, les avions anglais étaient en promenade. Pas un coup anti-aérien ne fut tiré par les Allemands. C’est vrai que la Wehrmacht était déjà saignée au début de 1944. Les avions qui volaient à 5000 mètres auraient pu descendre à 300 mètres, personne ne leur aurait rien dit, au moins à Bergerac. Mais ce fut aussi une grande joie car on voyait déjà que cette guerre ne durerait plus longtemps.
 
Nous, nous continuions à travailler mais nous prenions la situation à Bergerac très au sérieux. Venant du côté de Toulouse et Agen, était arrivée la fameuse division allemande « Das Reich », de triste souvenir. Faisant étape quelques jours dans notre ville, elle avait pris quelques otages qui furent relâchés trois jours après. Les hommes qui se trouvaient seuls étaient pris pour des maquisards. Passés ces quelques jours de repos, la division entreprit la montée vers le front où les alliés avaient débarqué. Mais en passant à Oradour-sur-Glane, ils enfermèrent les gens dans l’église et firent brûler tout le village. Parmi ces victimes, se trouvaient environ 25 hommes et femmes, réfugiés espagnols comme moi. Après avoir passé tant de péripéties pendant la guerre d’Espagne, il fallut qu’ils périssent brûlés vifs à Oradour-sur-Glane.
 
Libération
 
Un jour du début du mois de juillet 1944, on arriva au camp pour embaucher et, de loin, on s’aperçut qu’une grande colonne de fumée montait vers le ciel. On se demandait ce que c’était, et au fur et à mesure qu’on avançait on se disait que c’était au camp que quelque chose brûlait. En effet, pas trop loin de la maison d’habitation du commandant, les Allemands avaient fait enterrer une cuve d’essence de 30 000 litres, et le maquis la sabota la nuit en y mettant le feu. Les Allemands ne pouvaient rien faire pour sauver l’essence, et ils la laissèrent brûler. Cela dura une semaine.
Nous savions dans quelle situation se trouvait la Wehrmacht : les Alliés avaient débarqué en Normandie et en Provence. Et nous, toujours présents au travail, nous attendions. Bien sûr, nous aurions pu partir et grossir un groupe de Résistance. En ce qui me concerne, je me disais que je m’étais sorti indemne d’une guerre et je ne me sentais pas disposé à prendre le fusil une autre fois. Mon ami Henri Sellares venait d’Eymet travailler à Roumagnières. Et, sans rien dire à personne, un beau jour il ne vint plus. En cette fin juillet, il voyait plus que moi la situation se dégrader. Nous attendîmes de toucher la paye du 15 août, et le 16 mon ami Joan ne voulut pas me suivre. Il partit chez les Coolen, ses anciens patrons, et moi, avec les amis dont les patrons se trouvaient du côté d’Eymet. J’attachai mon petit baluchon au porte-bagages, et une paire de canards bons à manger pendus au guidon du vélo, nous prîmes la route d’Eymet jusqu’à Ste-Eulalie. Là campait un groupe du maquis, les FFI du Commando Augustin Comte, Bataillon Bertrand Alexandrie. Et comme mes compagnons de fuite ne firent rien pour que je passe la nuit dans l’une des fermes où ils allaient, je déposai les canards, dont je ne vis plus une plume, et je passai trois jours dans ce groupe. Finalement, le troisième jour, ne me sentant pas l’envie d’avoir une arme entre les mains et de peut-être risquer encore ma vie, je pris de nouveau mon vélo et m’en allai à La Palanque, lieu-dit des environs d’Eymet où je savais que mon ami Sellares habitait. Il y soignait un cheval qui était resté là depuis qu’une section de mon groupe 648 avait été déplacée dans cette propriété militaire. C’était une remonte de chevaux, un haras, mais de tout cela ne restait qu’un vieux capitaine français du nom de Dourceneau. Mon ami lui expliqua mon cas et il n’y eut aucun problème pour dormir. Je pus obtenir une nouvelle carte de rationnement car le secrétaire de mairie était un antifasciste et résistant de l’ombre bien placé. À La Palanque, nous faisions un peu de jardinage pour le capitaine et pour nous, rien de bien difficile, puis ce fut la libération du Sud-ouest. Le capitaine arriva en uniforme avec tous ses galons et le drapeau français. Il nous dit : « Il faut mettre le drapeau ! » Et nous nous dirigeâmes vers un vieux mât qui existait depuis aussi longtemps que le haras. Le capitaine était très content, car quatre ans sans drapeau, pour un militaire de carrière, ça devait être long !
La libération se faisait dans tout le sud de la France. Le bataillon Bertrand Alexandrie fit des prisonniers, et comme il y existait des bâtiments assez importants, La Palanque devint un camp de prisonniers, et nous, les deux Espagnols qui étions là, fûmes intégrés aux FFI. En plus de nous engager au bataillon alors que nous ne demandions rien, on nous remit des mitraillettes. Je n’essaierai jamais la mienne. Nous avions 52 Russes engagés dans la Wehrmacht, 5 Allemands et 2 Polonais. On organisa la cuisine et les travaux de la propriété de La Palanque, et on me mit coordinateur des travaux. D’autres les surveillaient.
À deux cents mètres passe le Dropt, un ruisseau. Comme c’était l’été, l’après-midi après le travail on les emmenait s’y laver, puis ils rentraient dans les bâtiments où ils mangeaient. Plus ou moins. Certainement qu’ils auraient mangé plus, et j’en connaissais un bon bout sur ce sujet. En somme, d’autres étaient pires qu’eux. J’aurais pu avoir de la rancune envers les Allemands et les Russes. Eh ! bien, non ! Je ne leur fis jamais ni un mauvais geste ni une mauvaise parole. Ma philosophie était la suivante : un homme sans défense, on le respecte.
Une nuit, un soldat allemand eut mal au ventre et il n’eut que le temps de sortir. Le lendemain matin, il me guetta pour m’expliquer ce qui lui était arrivé. Ce pauvre homme maigre, chétif et malade pouvait à peine tenir debout. Je ne sais pas comment il s’était occupé de ce qu’il avait fait, mais il avait tout fait disparaître. S’il ne me l’avait pas dit, je n’en aurais rien su. C’était un soldat allemand.
J’ai toujours aimé chanter pour moi, mais j’aime aussi entendre chanter les autres. Tous les prisonniers étaient dans leur logis provisoire. Ils avaient eu leur petite pitance. Ils fumaient s’ils avaient du tabac puis, comme dans tous les regroupements d’hommes, on se rassemble par affinité si l’on se sent bien avec quelqu’un, et surtout si on est du même village ou de la même région. C’est ce qui se produisait aussi avec les Russes. Alors, dans les veillées du soir, ils commençaient à chanter des airs populaires de leur pays. Je crois que c’étaient les mêmes chaque soir. Ils oubliaient ce qu’ils étaient. Alors, mon inutile outil pendu à l’épaule, j’allais faire un tour parmi eux rien que pour les écouter de plus près. Ils n’avaient même pas le regard agressif. Un soir, alors que je m’en allais, l’un d’entre eux m’interpella. Il parlait encore moins bien le français que moi, mais il allongea le bras gauche et me fit voir la belle montre qu’il avait. Il fit signe qu’il voulait me la donner et je me dis qu’il pensait, en faisant ce geste, obtenir une petite place privilégiée. Je n’avais peut-être pas raison, mais je refusai cette montre. Pourtant, moi-même, je n’avais pas eu les économies nécessaires pour m’en acheter une. Il garda sa montre et n’eut pas de place privilégiée. Ils en avaient beaucoup bavé, c’est certain. Faits prisonniers par l’armée allemande chez eux en Russie, puis mourant de faim dans les camps en Allemagne, ils devinrent des soldats de la Wehrmacht pour survivre. Et les voilà à nouveau prisonniers, mais du maquis français. Cela fait beaucoup trop, et ce n’était pas le pire pour eux. Cela allait arriver un peu plus tard.
La France était presque entièrement libérée, et dans les zones libres les choses se réorganisaient. La France et la Russie étant des pays alliés, un ambassadeur russe s’installa à Bordeaux. Il contrôla tous les soldats russes faits prisonniers par les maquisards français, et, un jour d’automne, l’autorité russe prit en charge ses ressortissants. Ces gars chantèrent certainement leurs dernières chansons d’après souper dans la tranquillité de La Palanque car, d’après la rumeur, Staline fit fusiller tous ceux qui s’étaient enrôlés dans l’armée allemande, et je crois qu’il en fut ainsi. Les 5 Allemands et les deux Polonais restèrent quelques jours, puis ils furent transférés dans d’autres camps. Il nous restait trois Français considérés comme miliciens pro-allemands, et le maire d’Eymet. Ils furent transférés à la prison de Bergerac.
Le bataillon Bertrand Alexandrie n’ayant plus rien à faire à Eymet partit pour la pointe de Graves où il existait une poche de terre encore occupée par l’armée allemande. On nous demanda à Sellares et à moi si on voulait les suivre. N’ayant pas l’âme guerrière, nous déclinâmes l’invitation et nous restâmes comme personnel nécessaire à La Palanque, toujours rattachés au bataillon.
Cela nous permit de continuer à manger au château du Terme où s’était installée la cuisine des chefs depuis l’arrivée des prisonniers. Petits chefs, mais chefs quand même.
Un jour arriva une triste nouvelle. Un gars du bataillon faisant fonction de lieutenant trouva la mort par accident, en manœuvrant une bombe à main. On le transporta chez sa famille à Eymet. Se posa la question de comment on devait transporter le corps de sa maison à l’église. Il fut finalement décidé qu’on le porterait à bras. Du groupe de huit ou dix que nous étions furent désignés six hommes. Sellares et moi en faisions partie. Je me demande encore aujourd’hui pourquoi nous, alors qu’il y en avait qui étaient ses amis. Nous fîmes notre devoir en la circonstance.
 
Fin de la guerre
 
Les prisonniers partis, de toutes les poches que les Allemands tenaient sur la côte, de la pointe de Graves à Royan, une était encore tombée. Pour beaucoup du bataillon il fallut faire un choix, c’est-à-dire être carrément intégrés à l’armée française représentée par De Gaulle, ou rentrer chez soi. Chacun fit ce qui lui convenait le plus. En tous cas, le groupe dont nous faisions partie et qui restait à La Palanque fut dissous à la fin de l’année 1944. Mon ami et moi restâmes à la même place et au début 1945, nous redevînmes travailleurs libres. C’était grand temps, nous le désirions tous et nous nous mîmes en quête de travail.
Dans la France de ce temps-là, c’était encore un peu la pagaille, et surtout dans les ports, les bateaux américains débarquaient de tout. Nous sûmes qu’à Marseille il y avait beaucoup de travail à débarquer ce matériel. Nous voilà partis une fois de plus baluchon sur le dos. Nous prîmes un billet de train pour Marseille via Marmande. En arrivant à la capitale phocéenne, on aurait dit deux oiseaux perdus. Nous prîmes une chambre dans un petit hôtel dont un Espagnol rencontré dans le train nous avait donné l’adresse. En disant qu’on venait de sa part, on se renseigna sur les possibilités de trouver du travail. On nous dit qu’il était possible qu’on nous embauche au port. Mais tout le monde parlait du marché noir avec la fauche qui se faisait au déchargement des bateaux américains. L’ambiance qui régnait nous déçut tellement que nous rebroussâmes chemin vers Eymet, notre base de départ. Quelques jours d’attente à La Palanque. Il fallait trouver de l’ouvrage et nous sûmes par la rumeur publique qu’on embauchait beaucoup de travailleurs à Casteljaloux dans les scieries dans les bois. Nous voilà repartis : Eymet, Marmande, et nous prîmes l’autocar pour rejoindre à 22 kilomètres cette petite localité déjà infestée d’Espagnols comme nous. Quelqu’un nous donna une adresse, nous y allâmes et nous fûmes embauchés pour travailler dans une scierie. Nous faisions l’affaire car nous étions jeunes et solides. Nous prîmes possession de la baraque en bois qui nous était destinée et, le lendemain, nous commençâmes à accrocher les billes de bois aux chariots pour être délignées et transformées en planches. À faire ce travail, nous étions forcément pleins de résine collant aux mains et aux vêtements à la fin de la demi-journée. À midi, on mangeait à la table commune avec tous les ouvriers de la scierie. Une femme était chargée de faire la bouffe. D’ailleurs toute sa famille était employée à la scierie. Les jours passèrent et, au bout d’un mois, mon ami Sellares ne fut plus en mesure de résister. Il retourna à Eymet et nous nous quittâmes donc à mon grand regret.
Je continuai à la scierie où je m’aperçus que quelqu’un désossait les têtes de pins et les transformait en mètres cubes. Je commençai à me forger l’idée que ce nouveau travail irait mieux pour moi et mon tempérament. En plus, je savais me servir de la scie, de la hache et de la serpe. Me voilà à la recherche d’un patron que je trouvai facilement car ce qui manquait le plus c’étaient des ouvriers pour faire cette transformation des têtes de pins en bois de chauffage. J’étais payé un prix fixe au mètre cube. Plus j’en faisais, plus je gagnais. En faisant ce travail très dur, je pus faire réparer mes dents en très mauvais état et m’acheter le nécessaire, dont de la toile, pour me faire un très joli costume sport. En compagnie d’un copain, nous allâmes à Bordeaux et je revins avec cette toile qui se transforma un peu plus tard en un beau costume marron légèrement foncé. Pour me le faire faire, j’allai à Montauban où il y avait des amis de mon village. Le costume, fait par un tailleur pour hommes professionnel, fut très réussi. Je payai et je rentrai à Casteljaloux où je fis des jaloux et des conquêtes féminines.
Là, en faisant ce travail individuel, je pouvais donner ma pleine mesure en rendement, et je m’étais donc bien remonté de pied en cap en passant par les dents. Par conséquent, je pouvais me permettre d’aller à la fête le samedi et le dimanche à Casteljaloux où l’ambiance était complètement espagnole de toutes les régions.
Le samedi, en arrivant de la brousse, j’allais à ma chambre qu’un copain m’avait offerte, je me changeais et j’allais me laver dans un établissement de bains-douches. Revenu à la chambre, je me mettais un peu plus propre, et j’allais souper dans un restaurant ouvrier pas trop cher à la clientèle exclusivement espagnole. Ça parlait fort, ça riait et ça chantait. Cela peut se comprendre après tant d’années de privations, la guerre chez nous et puis en France. Nous étions jeunes, donc la joie explosait de partout. Après dîner, le bal où on pouvait juste se remuer. La salle petite était plus que pleine, archi-comble. La jeunesse féminine ne dédaignait pas de danser avec nous. C’était la folie provoquée par l’allégresse. Je m’aperçus vite que quelqu’un du sexe opposé s’intéressait à moi. Cela ne loupa pas et je n’en dirai pas plus sur cette personne. 
Les samedis et les dimanches passaient comme un jeune homme libre peut les passer. La semaine, c’est-à-dire du lundi après-midi au samedi midi : la scie, la hache et la serpe en main et sans perdre une minute. C’était la belle vie de travail et de plaisirs. Les samedis et dimanches se passaient très bien, et d’autres personnes de l’autre sexe s’intéressaient à moi. Je fis de mon mieux les deux nuits par semaine à Casteljaloux.
Puis arriva le jour de la fin de la guerre. Partout en France ce fut la grande explosion de joie. Et à Casteljaloux, ça se passa comme ailleurs : des bals sur les places publiques où l’on dansa jusqu’à l’aube. Fatigué, épuisé, je rentai à ma chambre où je n’eus pas le temps de me déshabiller, je dormais debout. Le lendemain, je recommençai comme tout le monde. Comme il y eut plusieurs jours de fête pour célébrer l’armistice, le patron pour qui je travaillais, et qui avait une scierie entre Allons et Houeillès, mit ses camions au service de ses ouvriers pour qu’ils aillent faire la fête à la scierie, en plein bois. Il prépara un buffet auquel nous fîmes honneur. Après le buffet, dans l’ambiance musicale, on commença à danser une danse où les femmes allaient chercher les hommes et où, à la suivante, les hommes allaient chercher les femmes. Je fus invité, puis j’invitai, et danse après danse, une femme terriblement bien présentée m’accapara. C’était une intime de mes patrons dont le mari, M. Kennel, représentant de la scierie, n’était pas là. S’il y avait des copains qui ne dansaient pas, ce n’était pas mon cas. Certainement qu’en l’absence de son mari, elle fêta la fin de la guerre en dansant avec un jeune et beau bûcheron. Cette fête de la fin de la guerre fut inoubliable. Puis tout rentra dans l’ordre et dans le calme.
 
En ce temps, le rationnement existait pour tout : pain, sucre, beurre, viande. Mais à Casteljaloux, j’ai toujours cru que les autorités fermaient les yeux à cause des travaux dans les forêts, en commençant par moi. À partir d’un certain moment, je m’achetai deux fausses cartes de pain en plus de celle que la mairie me donnait. Je portais les trois cartes à ma boulangère et elle me fournissait le pain dont j’avais besoin. Toute la population française et étrangère faisait de même. Après, j’en eus deux officielles et une fausse. Ma boulangère était obligée de savoir qui me donnait la deuxième vraie carte. C’était la femme du contrôleur du ravitaillement. Elle avait fait le nécessaire pour que l’on fasse connaissance en dansant. Je laisse courir votre imagination, et elle ne se trompe pas.
J’étais donc doublement travailleur libre car je ne dépendais d’aucune entreprise. J’arrêtais de travailler le samedi à midi. Douche, restaurant, bal, plus ou moins de femmes, et le lundi matin, achat du nécessaire pour la semaine. On trouvait de tout, bien entendu plus cher. Panier plein, direction la forêt ; manger, et après manger la scie, la hache et la serpe. Plus rien n’existait jusqu’au samedi midi.
Après la libération de la France, dans tout le pays se reconstituèrent les partis politiques et centrales syndicales exilés de la Guerre d’Espagne. À Casteljaloux se forma le syndicat de la CNT. Comme on était beaucoup, le syndicat était très important. Moi, j’assistais à toutes les réunions. Il y avait des militants chevronnés en 1946/47. Moi, un des plus jeunes, j’écoutais les discussions en pensant toujours à la libération de l’Espagne du franquisme. On forma les Jeunesses Libertaires dont je devins le trésorier. On organisa des bals avec des tombolas. Nous fîmes quelques sous qui servirent à ceux qui étaient en prison en Espagne.
De temps en temps, je retournais à Bergerac et je m’arrêtais à Eymet chez le copain qui était avec moi à la scierie. À Bergerac, j’atterrissais à La Cavaille chez les Imbert qui m’accueillaient toujours cordialement. Un jour, alors que je passais quelques heures à Eymet avec mon ami Sellares, celui-ci me mit au courant qu’il se montait un centre de formation accélérée à Bergerac. Cela tomba à pic car je commençais à me dire que ce travail en forêt ne pouvait pas durer toujours. Sellares m’indiqua ce qu’il fallait faire pour entrer dans ce centre. Je le quittai et allai me faire inscrire au bureau de la main-d’œuvre. Et là, je trouvai M. Flamant en tant que chef de ce bureau. Il me connaissait puisqu’il était le président du district de football du temps où je jouais aux Enfants de France. Il m’inscrivit et me dit qu’on m’enverrait une convocation. Je la reçus un mois après à Casteljaloux.
 


[1] J’ai déjà parlé du football aux Enfants de France et de ce que ce sport fut pour moi. Comme tous les gamins de mon village, entre 8 et 16 ans, donc de 1928 à 1936, je jouais mal chaussé et souvent pieds nus sur des cailloux et avec un mauvais ballon dont la taille était sans importance. Voilà les généraux espagnols appuyés par toutes les classes de privilégiés qui se soulèvent après avoir juré fidélité à la République. Le peuple ouvrier leur fait front, et c’est la guerre, la moitié de l’Espagne contre l’autre. Cela dura trois ans, sans toucher ni voir un ballon. Condamnés que nous étions par le capitalisme, et la Russie se désintéressant de nous, nous perdons la révolution et la guerre. Nous sommes bien forcés de passer en France qui nous ouvre plus ou moins bien la frontière par le lieu dit « La Preste », tout près de Prats-de-Mollo. Puis ce sont les camps de concentration, entre autres. Trois semaines après, par camions, un certain nombre d’entre nous est transféré au camp n°1 d’Agde où on nous avait construit des baraquements pour 250 hommes. Et un beau jour apparut un ballon sur l’esplanade. Dans ce camp, j’ai vu de très bons matches et de très bons joueurs.
Après le travail en CTE et la débâcle, je me retrouve au camp de Bergerac où une équipe se forme très tôt dans la compagnie, pour nous amuser. Je fus sollicité pour en faire partie. J’étais toujours le plus jeune. Il y avait de bons joueurs et des chevronnés. C’étaient entre autres des jeunes de Barcelone, de Calelle, de Tarragone et moi qui sortait de mon cher village d’Alcarràs. Ils organisèrent un match contre le football-club de Bergerac qui se termina par un match nul après avoir dominé de la tête et des pieds. Puis un autre contre La Force auquel nous nous rendîmes avec charrettes et chevaux, et dont j’ai oublié le résultat. Puis nous jouâmes contre les Enfants de France. Dans cette équipe, comme dans toutes celles de France et de Navarre, il y avait une vedette. Il était aviateur de son métier et très beau garçon à ce qu’il semble. En plus, il était un sacré gaillard, un ailier droit, alors que j’étais arrière gauche. On était forcément en contact à chaque fois qu’il recevait le ballon. Je me rappelle même lui avoir pris le ballon à mi hauteur car il s’était baissé sans toucher le ballon du front. Je crois que la vedette passa un mauvais après-midi. Il y avait des copains chevronnés qui me conseillaient. Et c’est là que les Enfants de France me firent demander par mon ami Carlos Buisau.
Je dois raconter une anecdote de la fois où les EF organisèrent le match contre notre équipe espagnole du GTE. Sur les prospectus collés aux vitrines annonçant le match, il y avait tous nos noms et surnoms et les clubs dans lesquels nous avions joué en Espagne. À moi, ils m’attribuèrent le Football Club de Lérida, alors que je n’avais même pas joué dans l’équipe de mon village. Cela me fit rire pas mal.
En pratiquant le foot à Bergerac, j’ai fait beaucoup de connaissances. Certaines ont disparu, d’autres existent encore, et nous nous en réjouissons lors de nos rencontres. Ah ! Ce passé ! Ah ! Ces souvenirs ! Pour mémoire, voici les noms de clubs dont j’ai porté les couleurs : équipe du GTE 648 ; Enfants de France de Bergerac ; FC Casteljaloux ; FC Captieux ; FC Les Travailleurs de Bergerac et FC Couze-Lalinde.
 
[2] Je dois reconnaître, sans vouloir me vanter, que lorsqu’il s’agissait de travailler et de survivre, les initiatives et les idées venaient très vite à mon cerveau. Mon premier souvenir dans ce domaine remonte à mes quinze ans. Mon frère, de trois ans mon aîné, et moi devions planter des pommes de terre. Là-bas, on mettait les pommes de terre en rangs et on les enterrait en faisant un sillon à côté. Ce sillon se remplissait d’eau lors de l’irrigation. Mais attention ! Le paysan catalan, il a son orgueil à propos de ces « caballons », et il fallait qu’ils soient bien droits, autrement c’était critiquable. Par contre, si c’était bien fait les gens disaient, par exemple : « Lo Toño les a bien faits, les « caballons » p143 de patates ! » C’était notre problème du jour : qui allait les faire ? Mon frère hésitant beaucoup, je les entrepris, mais mes « caballons » furent très très critiquables !
À San Cornelio, pendant la guerre de chez nous, je pus constater le même sens de l’initiative, alors que nous étions en file indienne et que l’ennemi commença à nous tirer dessus. Instantanément, je me sortis de la file. C’est peut-être ce qui me sauva la vie.
Puis sur les chantiers de plâtrerie, en travaillant en équipe avec mon ami Cordoba (de son vrai nom, Villanueva), lorsque l’on construisait un échafaudage difficile ou dangereux, sans que je lui impose rien ou qu’il y ait la moindre mésentente, je me rendais compte tout en travaillant qu’il disait toujours oui aux allusions ou aux idées que je proposais. Alors, cela se transforma en habitude, toujours dans une bonne entente.
Et puis, lorsque je devins artisan, j’avais aussi des idées et ma logique. Je ne veux pas dire que les autres n’ont pas d’idée, mais moi, c’est moi et je suis certainement bien petit par rapport à certains autres.
 

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