Josep Llados Tarrago. Autobiographie. 6.

lundi 17 décembre 2007
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Premier printemps et Bergerac.

Printemps.

Le climat du mois de mars, sans être chaud, était un peu meilleur, alors on allait à 400 mètres où passait un ruisseau dans lequel on lavait nos frusques et on faisait notre toilette plus approfondie. Le tout sans savon, rendez-vous compte ! On admirait - moi au moins - les premières petites fleurs des prés. Par exemple les jolies pâquerettes, parmi les premières plantes qui sortent au printemps, et on revenait à la ferme dans son petit coin. Quelquefois, on écrivait à nos parents restés à Alcarràs. Ma mère, mon grand-père et ma petite sœur lisaient mes lettres quand ils étaient ensemble. Et le soir après souper, il fallait les lire plusieurs fois à mon grand-père. Mon cher grand-père.

Comparée à la Retraite d’Espagne, la vie était devenue presque belle avec le printemps, les chansons del Cli, les dialogues comiques entre les dénommés Cli et Krapof principalement, et bien d’autres qui se découvraient des vocations théâtrales. Mais on gardait toujours un œil sur la politique internationale, par laquelle nous étions très concernés. Rendez-vous compte : nous étions apatrides réfugiés en France. Ceux qui comme moi n’avaient pas pu embarquer pour un pays d’Amérique Latine qui nous recevait avaient toutes les raisons d’être inquiets. Cette inquiétude nous la ressentions tous, car le peuple espagnol avait été le premier à dire non au fascisme et le fascisme triomphait partout en Europe. Les démocraties avaient fait dans leur culotte devant Hitler et Mussolini en pleine expansion. Alors nous nous posions des questions du genre : « Que deviendrons-nous si l’Allemagne envahit la France, vu que nous l’avons combattue en Espagne ? » Les Allemands étant ceux qui vinrent en renfort des forces noires de l’Espagne à la tête desquelles était Francisco Franco Bahamonde.

On continua à aller au travail, travailler un peu, revenir. En avril, nuits froides, mais belles journées ensoleillées. La température ambiante devenait donc agréable, mais la température internationale, elle, chauffait fort et nous au milieu. Alors, à cause cette situation, les soirées de la ferme de Fays se dissipèrent petit à petit jusqu’à disparaître complètement.

Le dimanche : toilette, linge, secouer les couvertures plus que mauvaises, repas à midi et promenade sur les chemins environnant le cantonnement. Une fois, on s’interrogea avec Jean et on se dit : « Le soleil est de la partie. Et si on allait jusqu’à Montmorillon ? » Par simple curiosité, car il était hors de question d’entrer dans un bistrot boire une bière. Et nous allâmes à pied à cette ville se trouvant à peu près à 10 kilomètres. On avait le temps jusqu’à la soupe du soir. Nous y allâmes en nous promenant et retournâmes tout tranquillement, fatigués mais contents.

Comme dans un groupe il y a toutes sortes de caractères, la famille d’Espagne de certains amis leur avait envoyé des habits et des costumes. Étant bien habillés, ils décidèrent d’aller danser à Availles-Limouzine. Lorsque l’autorité le sut, on nous dessina des limites à ne pas dépasser. On était semi-libres et on appréciait beaucoup la danse, et cela dura trois samedis soirs de suite.

Il nous était arrivé, avec Carles, d’aller ramasser des topinambours pour manger comme ça, tendres. Mais on considérait que l’on commettait un vol. En plus on n’était pas outillé et nous étions vite fatigués. Quand on en avait trois ou quatre, on repartait, on les lavait, on les pelait puis on les croquait. Que voulez-vous, quand on a faim, on mange des choses qui en temps normal sont difficiles à avaler, comme les betteraves que j’avais mangées pendant la guerre en Espagne dans les Pyrénées...

C’est à la ferme de Fays que je reçus le premier courrier de ma famille, ma mère, mon grand-père et ma petite sœur, qui me combla de joie. Mais ils ne pouvaient rien me raconter de mes deux oncles qui avaient été mis en prison, moins encore des voisins du village emprisonnés, et ne parlons pas de ceux qui avaient été fusillés seulement parce qu’ils pensaient différemment ou pour des responsabilités infimes. Ils étaient considérés comme des personnes défavorables au régime franquiste. Et comme la force est à celui qui a les armes, c’est comme cela que s’installèrent quarante années de dictature et que le peuple espagnol est arrivé à perdre son identité sociale. Car ces longues années de peur ont fini par s’incruster dans les esprits et ce sera très difficile de s’en sortir ou de réagir.

Pour en revenir à ce premier courrier, je dois dire que ma famille savait que j’étais vivant car, au début de mon arrivée au camp d’Agde, la Croix Rouge nous avait donné des cartes que j’envoyai, ainsi que d’autres rares lettres car je n’avais pas d’argent pour acheter des timbres. Je m’empressai de répondre à cette première lettre. À la ferme, par le fait d’avoir un peu d’argent, les timbres ne me manquèrent plus jamais et ils eurent de mes nouvelles et ma première photo faite à Fays en noir et blanc. C’était le printemps de 1940.

 

De la ferme au chantier, entre décharger des traverses de chemin de fer et décharger de grosses fermes métalliques, nous montions les voies là où l’aplanissement était fini. Cela consistait à commencer par mettre les traverses à 70 centimètres les unes des autres et, lorsqu’il y en avait une bonne étendue bien régulières et parallèles, on mettait les rails. Le chef d’équipe français, rougeaud de figure, était un brave type. Il savait que la main d’œuvre qu’il avait n’était pas du tout expérimentée pour cette sorte de travail, alors il nous recommandait souvent de faire attention à ne pas nous faire mal. Les rails étaient longs de plusieurs dimensions allant de 2 à 10 mètres. Par exemple, les aiguilles de changement de direction ne faisaient que 2 mètres. Pour transporter les rails, il existe des grosses tenailles conçues pour deux hommes, un de chaque côté. Mais nous n’en avions pas. Alors c’est avec nos mains que nous les soulevions, tous du même côté, et que nous les déposions sur les traverses. On se reposait un peu et nous les mettions en place dans une sorte de petite encoche pratiquée auparavant. Les rails étaient alors à 2 centimètres de la voie solidement établie de manière définitive. Le chef d’équipe était là, surveillant toutes les manœuvres. Il mettait un petit bout de fer d’une épaisseur de 8 à 10 millimètres, et on poussait le rail jusqu’à buter sur la cale. Et lentement nous allions en chercher un autre. Avant que nous soyons tous accroupis, il fallait un certain moment, et quand tout le monde était finalement prêt, au son d’un « Io, hop ! », rail en l’air. Et ainsi de suite. Quand on en avait mis une certaine longueur, on entreprenait la pose des tire-fonds. Ce sont des vis à large tête, longues de 18 centimètres et épaisses de 2. Les uns les posaient, les autres les pointaient aux trous prévus dans les traverses et les derniers les boulonnaient à deux avec de grosses clés sans serrer à fond. Cette besogne finie, venait l’alignement de la voie. Traverses et rails ne faisaient alors qu’un seul bloc. À ce moment-là, on prenait des barres à mine, une équipe de cinq hommes de chaque côté de la voie. Le chef d’équipe, à cent mètres en arrière sur l’ancienne voie, commandait la manœuvre avec la voix et des gestes des deux bras. On avançait au fur et à mesure, jusqu’à ce qu’il considère que c’était bon. Journée finie, retour à pied à notre ferme.

 

Comme je l’ai dit auparavant, plus de soirées amusantes et davantage de commentaires sur la politique internationale, car on était certain de la catastrophe guerrière qui arriva. Nous, les petits combattants de la guerre/révolution espagnole, savions qu’il allait y avoir la guerre. Messieurs les chefs des gouvernements anglais et français, Chamberlain et Daladier, mettaient de plus en plus genou à terre devant les exigences d’Hitler et Mussolini et leur cédèrent tout ce qu’ils demandaient. Tout fut inutile car Hitler annexa l’Autriche et les démocraties lui cédèrent le pays des Sudètes en Tchécoslovaquie. Et comme l’appétit vient en mangeant, il passa un accord avec la Russie soviétique et les deux pays se partagèrent la Pologne en occupant chacune son morceau.

Nous étions tous préoccupés de voir la tournure que cela prenait.

Une fois le pacte Ribbentrop (Allemagne) - Molotov (Russie) signé, l’Allemagne était tranquille à l’Est. Un beau jour, avec l’excuse du corridor de Dantzig, elle brisa les frontières polonaises et la l’ URSS en fit autant. Ce fut d’abord une guerre surtout entre Allemands et Polonais. La petite armée polonaise fut vite mise au pas de ses deux puissantes voisines. Et nous, on se demandait où ça s’arrêterait et ce que nous allions devenir.

Une fois la Pologne maîtrisée par l’occupation russo-allemande, la France et l’Angleterre, du fait des accords existants, déclarèrent la guerre à l’Allemagne. La France le fit par la voix du ministre des Affaires Étrangères, le Périgourdin Georges Bonnet. Et le calvaire de la France commença ainsi que le nôtre, comme si on n’avait pas déjà eu notre dose.

Les troupes franco-anglaises s’engouffrèrent vers la Belgique pour porter secours à la Pologne. L’Allemagne n’avait engagé que peu d’unités en Pologne et prit l’initiative d’attaquer le nord de la France. Elle prit dans son étau toute l’armée alliée et fit des milliers de prisonniers, surtout français. Les Compagnies de Travailleurs Étrangers, qui étaient composées de réfugiés espagnols comme moi qui faisaient les fortifications, furent faites prisonnières. On était des paramilitaires mais les Allemands ne les reconnurent pas comme militaires. Et ils les envoyèrent en camps de concentration au lieu de les envoyer en stalags : Mauthausen, entre autres, où il en disparut 8000, dont deux de mon village que je connaissais très bien.

Tout le monde sait que le dictateur Franco qui a tenu le peuple espagnol 40 ans sous sa botte était très ami avec Hitler. Il lui devait la moitié de sa victoire sur les Républicains qui de ce fait avaient combattu l’Allemagne. En conséquence, cette dernière ne fit pas de cadeau aux prisonniers des Compagnies affectées aux fortifications du nord de la France. Les chars allemands furent très vite dans toutes le villes du nord jusqu’à Paris. Nous étions entre Poitiers et Limoges. En ces jours de débâcle sur les routes de France, c’était le désespoir et l’incertitude. Visages sombres, enfants et vieux pleurant, charrettes, vieilles voitures, bicyclettes souvent volées pour aller plus vite : c’est ce que nous vîmes. Car nous étions encore à la ferme de Fays, nous demandant si on allait nous laisser là ou nous donner l’ordre de retraite. Le capitaine, on ne le voyait pas trop souvent mais il suivait les événements en détail. Il était tout à fait renseigné sur la situation militaire et conscient de sa responsabilité vis-à-vis de sa compagnie. Ce capitaine de réserve d’environ 65-70 ans, avec des cheveux coupés à la Christophe Colomb, nous réunit et nous tint ce langage :

« Espagnols de cette compagnie sous mon commandement, la France est en danger. Les troupes allemandes sont à Poitiers. Vous savez ce qu’est la guerre. Vous êtes considérés comme des travailleurs. Nous allons entreprendre la retraite. J’espère et je compte sur vous pour faire les étapes de cette retraire en bon ordre. Tous les jours, je vous indiquerai le parcours et les kilomètres. À l’arrivée, vous aurez de quoi manger plus ou moins et un couvert pour dormir ! »

Je lui ai toujours tiré mon chapeau car ce peut-être septuagénaire tint sa parole malgré les grandes difficultés. C’est l’unique capitaine auquel je dirais encore aujourd’hui de bon cœur : « Mon capitaine. » Je n’ai jamais connu son vrai nom, mais celui que nous lui avions donné à cause de ses longs cheveux c’était « Lo Grenyut ». Une grenye étant une mèche de cheveux, et plusieurs mèches, ou grenyes, le grenyut.

Donc, l’ordre de retraite nous fut donné. Nous fûmes nombreux à la faire ensemble, mais certains prirent d’autres directions vers chez des parents, des amis, des connaissances ou bien simplement une ville. Mais le gros de la compagnie resta groupé. Je fis cette route très longue à partir de Fays côte à côte avec Joan qui avait eu les pieds gelés à Teruel et à qui manquaient les orteils d’un pied. Et du sud de la Vienne, presque toujours par des routes secondaires jusqu’à St-Julien-de-Lampon, aux confins de l’est de la Dordogne et du Lot-et-Garonne, il ne resta jamais en arrière. Mais pendant ce trajet à pied, que de souffrances pour certains. J’ai vu des pieds avec la peau décollée de la chair. Il est impossible de décrire la souffrance de ces copains. Lorsqu’ils s’arrêtaient, pour reprendre c’était inouï ce qu’ils souffraient. Mais la peur d’être pris par les Allemands était la plus forte, alors ils marchaient. Plutôt mal que bien. Lorsque notre parcours journalier nous obligeait à prendre un morceau de route nationale, on voyait la grande pagaille sur les routes vers le sud de la France : des voitures abandonnées, des motos, des bicyclettes, des charrettes, des gens en complète détresse, des militaires qui voulaient passer alors que tout était encombré, et des chevaux qui ne tenaient plus debout. Et des avions allemands qui étaient les maîtres du ciel et équipés de dispositifs de sifflets en plus des mitrailleuses. Ces pauvres gens abasourdis, terrifiés, ne savaient pas quoi faire. C’était très, très triste. Nous avions un peu d’expérience, alors dès qu’on entendait l’aviation, nous quittions la route et on se camouflait du mieux possible. Puis on reprenait la petite route secondaire. Nous n’eûmes aucune perte. Les étapes variaient de 35 à 45 km par jour avec toujours quelque peu à manger à l’arrivée et un fenil pour dormir sans berceuse.

L’armistice entre l’Allemagne et la France était signé lorsque nous arrivâmes à St-Julien-de-Lampon, petite localité agricole à la limite est de la Dordogne. Pendant la retraite, pour traîner moins de poids, certains avaient jeté leur musette au bord de la route avec quelques misères dedans. Pour mon ami Charles et moi, pas de problème aux pieds ni nulle part physiquement. Je dus abandonner une veste en laine à laquelle je tenais beaucoup mais elle était pleine de poux. Puis je récupérai au bord de la chaussée deux chemises neuves qui me rendirent bien service. Nous arrivâmes à St-Julien au début d’août. Les cuisines s’installèrent. Nous mangions très peu mais nous ne faisions absolument rien. Nous avons eu de la chance car à St-Julien passe la Dordogne et il y avait une jolie petite plage où les gens du pays allaient se baigner l’après-midi. Comme nous n’avions pas de slip, on se mettait à l’ombre des peupliers et on regardait. Surtout les filles et les femmes, il faut bien le dire. Et à l’heure de la petite pitance, plus personne au bord de l’eau. Ainsi nous passâmes environ un mois. Ce sont les meilleures vacances sans soucis de ma vie.

Bergerac

 

 L’autorité militaire fit ses calculs pendant tout ce mois écoulé. Après l’armistice, des troupes de l’armée française firent halte à Bergerac avec des chevaux presque squelettiques et des charrettes. Tous ces soldats furent démobilisés et ordre nous fut donné de quitter notre malgré tout petit paradis qu’était cette petite plage du bord de la Dordogne. Une fois de plus, nous ramassâmes nos guenilles et en route sans rien savoir de notre nouvelle destination. Nous montâmes pour la deuxième fois dans un train. Par les fenêtres nous voyions des petites gares et des villages pas très grands que l’on ne connaissait pas, et de temps en temps nous apercevions une rivière. Bien entendu, je peux dire maintenant que c’était celle qui est devenue ma chère Dordogne. Finalement, le train s’arrêta en gare de Bergerac. Nous avions l’ordre de ne pas descendre des compartiments, alors on regardait par les fenêtres. Nous avions l’impression que c’était une ville importante. Trente minutes après, le train bouge et se met en marche en direction de Bordeaux, toujours sans savoir où on nous emmenait.

Sur ce qui suit : ceux qui sont Bergeracois et qui voyagent par le train vers Bordeaux savent qu’après le passage à niveau du Bout-des-Vergnes et celui de la route de La Force, il y a un morceau de ligne droite d’environ un kilomètre.

Le convoi s’arrête à nouveau et là, en plein champ, on quitte le train parmi les chardons, les ronces et les broussailles. On n’était pas trop rassuré sur notre sort. Nous rejoignons la route parallèle à la voie. Ordre de formation en colonne par trois et sac au dos, nous nous mettons en marche à pas libre mais en ordre en direction du passage à niveau du Bout-des-Vergnes. Là, nous empruntons la rue Valette, et aussitôt ce qui se présenta à mes yeux fut cette longue rue droite et au fond la grande cathédrale. Nous pensions de plus en plus que Bergerac était une grande ville - depuis que l’on a bâti cette grande tour, on ne voit plus maintenant que la pointe du clocher. Nous arrivâmes place Bellegarde et là nous bifurquâmes à droite par la rue St-Esprit, le quai, la montée, et nous tournâmes encore à droite pour traverser le vieux pont. Puis place de l’Église de la Madeleine, tout droit rue Bergrain. Nos yeux regardaient dans toutes les directions. On aurait dit plutôt une colonne de prisonniers, à part que nous n’avions pas de soldats pour nous encadrer. Et nous continuâmes sur la route d’Agen. Au lieu-dit la Queirille, au premier tournant, nous prîmes la route de Faux, et à partir de cette bifurcation à un kilomètre, il y a la propriété nommée La Clautre et un hangar vide dans le pré. Là, nous faisons halte. Carles et moi avons la chance de dormir dans le hangar et les autres dehors à la belle étoile jusqu’à l’arrivée de tentes de campagne. Ce hangar, à chaque fois que je passe par cette route, les souvenirs m’envahissent et je l’admire. Même si nous dormions sur le sol sans paille ni foin, dans des lits de terre, cela fait partie de mes souvenirs gravés dans ma tête de façon ineffaçable.

Cette escale au lieu-dit la Clautre, propriété de la famille Mari bien connue à Bergerac, n’était que provisoire car quelque trois semaines après, nous déménageâmes pour nous installer à quatre kilomètres de la ville sur la route de Bordeaux au lieu-dit Petit-Coudou, entre route et rivière. Là, tout le monde s’installa à couvert avec de la paille pour matelas. On était assez bien et nous avions des repas réguliers, contrairement à la Clautre où nous n’avions pas eu grand-chose. La vie s’organisa au nouveau cantonnement. Comme militaires français, nous avions un nouveau capitaine nommé Gisels, deux adjudants et un sergent. Ces militaires étaient originaires des parties de la France occupée par les Allemands. Les troupes de l’armée française en retraite avaient été cantonnées au champ militaire, morceau de terrain qui comprend maintenant la piscine couverte, la salle Anatole France et toute la plaine des sports. Y avaient même atterri de petits avions de l’époque. C’est dans toute cette plaine, appelée aussi champ de manœuvre, qu’avaient été cantonnées ces troupes avec les chevaux et tout leur matériel dès la signature de l’armistice avec l’Allemagne. Le peuple français avait alors retrouvé un peu de sérénité tout en se demandant ce que serait la France sous l’occupation. 

Un jour, une de nos sections fut transportée à ce terrain militaire pour récupérer les chevaux, les charrettes ainsi que le reste des matériaux. Les charrettes, les fourragères et le matériel tenaient encore la route, mais c’étaient les chevaux qui ne tenaient pas debout. Eux aussi payèrent un lourd tribu à la retraite qu’ils venaient d’accomplir. D’ailleurs, il y en eut qui ne purent s’en sortir et nous dûmes en enterrer une quinzaine. C’étaient tous des Percherons.

Il faut que je raconte une anecdote qui m’est arrivée lorsque nous nous sommes présentés à la porte du terrain militaire. Le garde de l’entrée était un Polonais, car dans l’armée française il y avait des soldats polonais. En ce temps-là, j’étais entre le blond et le rouquin, et voilà que ce soldat de garde se dirige vers moi et me demande : « Polonais ? » Je lui réponds : « No, español ! - Polonais ? - No, español ! » Et ainsi quatre fois de suite. Je n’ai pas pu le faire démordre et je pense qu’il est resté avec ce qu’il croyait : que je ne voulais pas lui dire que j’étais polonais.

La récupération des chevaux et du matériel roulant permit de démobiliser les soldats appartenant aux villes et aux villages de la zone non occupée qui allait d’Hendaye jusqu’au nord de la France. Tous ces chevaux en plus ou moins bon état nous furent affectés. Avec le temps, la moitié mourut. On faisait un trou de 2, 50 m de long sur 1 de large par 2 de profondeur et, les pauvres, on les balançait dedans, on les recouvrait de terre, et au suivant. À moi, on m’en affecta un blanc. Ils étaient tous blancs ou gris. Une nuit, il se coucha et ne put pas se relever. Nous y allâmes à cinq Espagnols et nous l’aidâmes à se mettre debout et la journée, il pacageait par-ci par-là. Le capitaine faisait étendre l’avoine dehors sur une toile. Pendant le jour, si quelqu’un le voyait, il en chassait mon cheval et le soir, dès qu’il se couchait, comme il ne pouvait se relever seul, il n’y avait plus de danger pour l’avoine. Mais il faut croire que les jours de pacage lui donnèrent un peu de force, et une nuit il trouva celle de se lever et de filer droit à l’avoine. Il s’en mit une ventrée telle que je crus qu’il allait éclater. Ordre fut donné de le rentrer à l’écurie et de l’attacher comme les autres qui y mangeaient de la paille et du foin. Les chevaux qui avaient récupéré déjà un peu commençaient à faire quelques cabrés.

Le charbon devenait rare, alors les plus costauds, attelés à une fourragère ou à un chariot, commencèrent à faire des transports de bois. Le matin, quelqu’un leur donnait à manger de bonne heure et à huit heures les chevaux désignés étaient attelés par leur responsable. On prenait la route de Bergerac (la Poudrerie, Creysse, Mouleydier), et au milieu des Tuilières, on tournait à gauche et on faisait notre chargement de bois de chauffage de chêne à la ferme des Merles. On redescendait, et c’était midi. Il y avait quelqu’un au cantonnement qui était désigné pour nous amener la pitance de midi avec un cheval léger et un cabriolet comme ceux que les paysans avaient à cette époque pour aller en ville. Il n’y avait pas autant de voitures que maintenant, et, avant de rejoindre Tuilières et la route, nous mangions tranquillement notre repas, pleins de joie et ayant pour nous l’insouciance de la jeunesse. Même si nous manquions d’argent et d’habits civils, on nous faisait confiance, car aucune surveillance militaire ne nous accompagnait. Cela nous faisait un grand bien de voir enfin que nous méritions la confiance. De plus, nous étions en contact avec la population et nous étions enfin utiles à des fins humanitaires.

À partir du moment où mon cheval avait mangé de l’avoine à s’en faire presque éclater, il fut sauvé, et mes copains le baptisèrent comme de bien entendu Llados. Cela lui fit tellement de bien que, quinze jours après, on me donna l’ordre de l’atteler à une charrette individuelle. Il se laissa bien harnacher, mais il fut impossible de lui faire prendre le chemin derrière les autres attelages en partance pour la corvée de bois. Pour l’inciter et lui faire comprendre qu’il fallait suivre les autres, rien à faire. Finalement, je montai dans la charrette avec un bâton. Il tournait à gauche et à droite et faisait tout sauf prendre ce chemin. Alors je commençai à le frapper juste pour lui faire comprendre que ce n’était pas lui le plus fort et qui allait faire la loi. Seulement - et je me reproche encore cela aujourd’hui -, je le frappais toujours au même endroit, et au bout de huit jours il eut une bosse de trente centimètres de circonférence. J’en suis peiné encore aujourd’hui, mais pour lui faire entendre raison, cela durait bien une trentaine de minutes. Puis il prit le chemin et la route, et on rattrapa les autres. Car ce cheval était noble et généreux, avec un pas long, franc et décidé. Il y a un autre reproche que je me fais vis-à-vis de ce cheval. C’est en allant vers la rue du Marché - rue de la Résistance, aujourd’hui -, une camionnette venait du côté des urinoirs et s’en allait vers la rue de la BNCI et le palais de justice. Je crus qu’elle avait le temps de passer et je n’ai pas retenu mon cheval. L’angle arrière gauche de la camionnette a touché un peu sa narine. Comme les gradés ne s’occupaient pas des animaux, tout se passa bien, sauf pour mon cheval qui garda ce coup à ses narines, le pauvre.

Mais je n’allais pas m’occuper encore longtemps de lui. Le capitaine de ma compagnie, vu les besoins de pacage des chevaux, entra en relation avec certains voisins de notre cantonnement du Petit-Coudou. Il conclut un marché avec Monsieur André Imbert, de la Cavaille. M. Imbert céda un pré pour que les chevaux broutent, et moi j’étais destiné à travailler chez lui. C’était un peu l’inconnu car je ne parlais pas le français. On me donnait cinq francs par jour que j’allais toucher toutes les fins de mois à la Compagnie. La famille Imbert était composée du père, de la mère et de deux garçons. M. Imbert s’était fait blesser à une épaule pendant la guerre de 1914, mais cela ne le gênait pas tellement et il en profitait un peu pour ne pas trop travailler. Autrement dit, il justifiait son temps, mais sa femme était une vaillante. Ils étaient petits propriétaires. Je suis arrivé dans cette famille, je crois bien, pour les vendanges de 1940. Nous voilà partis avec les bœufs, la charrette, les cuviers que nous avions chargés, les paniers en bois et les ciseaux. Sans oublier les bouteilles pour boire, car dans le petit groupe il y avait toujours quelqu’un d’assoiffé. Certains étaient derrière la charrette, marchant à pied, la patronne assise à l’arrière avec d’autres. Moi, n’osant pas monter, je suivais à pied, et après quelques jours je montais aussi. J’admirais mieux ainsi le paysage des fermes et des vignes. Nous allions à St-Laurent-des-Vignes car le frère de M. Imbert et sa famille y habitaient. Il était soi-disant communiste, donc me reçut avec une sympathie modérée. Nous voilà dans les vignes, la charrette au bout des rangs. En patois, ils appelaient ça la virado, c’est l’espace qui fait besoin pour tourner avec les bœufs lorsqu’ils travaillaient ou labouraient les vignes. Chacun son panier et ses ciseaux. Moi, étant le plus jeune, je me suis retrouvé comme le Père Noël, avec la hotte sur le dos. Le patron disposa le personnel et les rangs à prendre, et les vendanges commencèrent. Bien entendu, je faisais toujours de mon mieux. Le patron était resté près de la charrette à une roue de laquelle il avait attaché les animaux. À la troisième hotte vidée, il m’apprit la technique du vidage. Il s’était rendu compte que la vendange me frottait un peu le cou et l’oreille, alors il me fit comprendre qu’il fallait plus courber mes reins. De fait, cela marcha mieux.

 

À ce groupe réduit de sept à huit personnes appartenaient deux jeunes filles et leur maman. Elles étaient des réfugiées lorraines ou alsaciennes très sympathiques. Avec elles, j’échangeais quelques paroles. Le français commençait à entrer dans ma tête, et mon univers s’agrandissait. Ce temps-là était beau malgré tout, sans trop d’argent et sans trop de soucis à part ma famille de l’autre côté des Pyrénées. Le pantalon que je portais me faisait presque deux tours de ceinture. Si toutefois je n’étais pas trop mal physiquement et de tête, question habillement, c’était lamentable. J’avais alors une couverture très mince et certainement pas très propre. Je m’en fis faire un pantalon idéal pour être un peu plus propre le dimanche et chaud pour l’hiver. Lorsque je suis arrivé chez les Imbert et leurs fils de 7 et 9 ans, je leur fis comprendre qu’il fallait me parler en français, car je m’étais rendu compte qu’ils parlaient patois entre eux, langue pour laquelle j’ai maintenant beaucoup de sympathie et que je parle à l’occasion, car ce sont les racines de l’Occitanie. Alors, quand ils s’adressaient à moi, ils le faisaient en français. C’est ainsi qu’au bout de quelque temps, lorsque je leur parlais, mon langage était très drôle car j’en disais une partie en catalan, une en patois et une autre en français, et l’espagnol n’était pas oublié non plus. J’ai commencé à me faire comprendre, puis je me suis perfectionné en français.

Monsieur et Madame Imbert sont décédés depuis déjà pas mal d’années, et tous les ans pour la Toussaint je ne suis pas tranquille tant que je n’ai pas porté un petit bouquet de fleurs sur leur tombe au cimetière de St-Laurent-des-Vignes. Et je ne la trouve entretenue qu’à cette occasion. Je pense que ce besoin moral que je ressens envers eux vient de ce qu’ils ont été les premières personnes à me traiter comme un être humain. À aucun moment je n’ai vu le moindre signe de discrimination envers moi. Cette affection vient peut-être de ce que ce comportement envers ma personne m’a trouvé à une période très précaire de ma vie.

Vendanges de 1940 finies, et quelques travaux aux champs de fin de saison, j’ai ordre de revenir au cantonnement. On nous a occupés à charrier du bois que l’on livrait aux postes officiels : préfecture, hôpital et autres...

Le printemps arrive et on me fait savoir que je retourne à la maison Imbert. Nourri, logé et blanchi, je travaille chez eux. À la fin du mois, la paye. À cinq francs par jour, faites le compte. Je ne dépensais pas tout, car la vie m’avait appris à savoir en garder. En été, nous avons fait tous les travaux, même le dépiquage [battage à la machine] dans les autres fermes, puis les vendanges. En hiver, j’allais me laver à la pompe en me levant le matin. Puis j’allais à l’étable d’où je sortais les bouses des vaches et des bœufs à la brouette et les mettais sur le tas de fumier. Puis je me mettais à nettoyer les animaux avec la brosse et d’autres outils en finissant par le lavage de la queue. Enfin, nous allions déjeuner. Après déjeuner, s’il pleuvait, je sciais du bois à couvert, sinon j’allais arracher des topinambours et des raves que je lavais dans un bac. Je les portais ensuite près de la chaudière pour les faire cuire pour la bacade [pâtée] des cochons, des poules et même des bœufs. Le patron les prenait chez un maquignon et il était payé au kilo pris en plus pendant leur séjour chez lui. Le patron taillait la vigne et moi je sortais les sarments, je les mettais en gavelles puis on en faisait des fagots que l’on transportait à la maison avec la charrette et les bœufs. C’était la base du chauffage, avec quelques souches. J’y suis resté environ une année. Puis vint un ordre selon lequel tous les réfugiés du Groupe de Travailleurs Étrangers étant occupés dans les fermes de la commune de Bergerac devaient regagner le cantonnement pour être affectés dans d’autres fermes hors de la commune. Aux regrets de la famille Imbert, et même au mien, je les quittai. À mon regret parce qu’à la Cavaille j’étais tout près du cantonnement, lieu de retrouvailles avec les copains, et très près de Bergerac. Comme j’étais à pied, cela faisait bien mon affaire, et je me posais la question d’où j’allais être affecté de nouveau.

Je passai quelques jours à « Jean-Vidal », tout près de Bergerac, rive gauche de la Dordogne. Puis on m’annonça de me préparer car j’allais chez un autre patron aux mêmes conditions que chez les Imbert. Mon transport se fit le dimanche des Rameaux avec la même petite charrette que celle qui nous avait apporté les repas lors des transports de bois. Je croyais alors que le mot Tilbury était le patois « Tilbouri ». J’ai atterri un peu plus loin que l’aérodrome de Roumagnières, à moitié côte en montant à L’Abadie. Ce n’était pas une ferme, mais une maison pas vieille, chez M. et Mme Boyer, des vieux d’environ soixante-dix ans. Je pris contact. Chose vite faite puisque c’était encore difficile de s’expliquer. Bien sûr, j’avais fait des progrès au contact des Français. Je descends mes gueilles [guenilles] et on m’amène à ce qui était ma chambre, dans la partie vieille à vingt mètres de la maison, une chambre de commis. Mais cela faisait mon affaire, car cela représentait l’indépendance pour les jours de fête quand j’étais amené à rentrer tard dans la nuit. Je jouais au football aux « Enfants de France ». Je redescends avec la même charrette et le copain qui m’avait amené. Je mange au cantonnement puis je pars jouer au foot. Je fis part à mes dirigeants que j’étais trop loin pour venir à pied, jouer et repartir après. M. Javerzac, dirigeant des « Enfants de France » et ayant un magasin de cycles, me prêta une bicyclette bien équipée avec même la lumière et des pneus. À ce moment-là, les pneus, c’était difficile à trouver. Quand j’étais en panne, il me la réparait. Le lundi, on fit plus large connaissance avec les nouveaux patrons et avec un neveu qu’ils avaient chez eux, bien plus jeune que moi et qui commençait à travailler. Le patron, vu son âge, ne travaillait pas. Il nous donna des ordres et nous commençâmes. Du fait d’avoir parlé et pris contact mieux que la veille, nous étions en retard pour l’embauche. Les jours suivants, l’habitude c’était la pointe du soleil levant. Le déjeuner : quatre bouts de pain dans de l’eau claire, un œuf au plat, une tranche de pain épaisse de deux centimètres, un verre de vin rouge et c’était fini, on retournait au travail. Ainsi passèrent quinze jours, le patron ne nous embêtait pas pour le travail, le repas de midi était un peu plus abondant et le soir comme au déjeuner. Je commençais à sentir que mon corps n’était pas normal. J’y mettais ma meilleure volonté et je sentais que la faiblesse s’emparait de moi. Depuis l’embauche le matin jusqu’au couchant, j’avais l’impression que mon corps tremblait de partout. Pas à l’extérieur, c’est à l’intérieur que j’avais la forte impression que tout tremblait. Je commençais à ne pas être content de mes nouveaux patrons. Je prenais patience en espérant que cela irait mieux. J’arrêtais de travailler de plus en plus souvent car je commençais à être vraiment faible. Et voilà que le premier mai arrive. Autant par fatigue que pour respecter cette date symbolique, j’avais décidé de ne pas travailler. Pour une fois, le patron voulait labourer un peu avec le petit tracteur pour semer du maïs. C’est ce qu’il me fit dire par son neveu. Moi, je lui réponds que c’est le premier mai et que je ne travaille pas. Il me répond textuellement : « Si tu ne travailles pas, tu ne manges pas ! » Et moi : « Je ne mange pas ! » Je les laissai lui et son neveu, pris la bicyclette et descendis au cantonnement où je mangeai à midi et le soir. En même temps, j’allai voir l’adjudant français qui s’occupait de nous qui travaillions dans les fermes. Il y allait périodiquement pour demander si tout allait bien, aussi bien à nous qu’aux patrons, et quelquefois il rentrait de la tournée rond comme un cercle de barrique. Je lui expliquai la situation. Il me dit : « Je monterai demain après-midi voir M. Boyer. » Et en effet, il monta pour voir à arranger le problème. « Llados ! Reste-là dehors, j’entre avec eux. » Je ne sais pas ce qui s’est passé mais, lorsqu’il est sorti, il m’a tapé sur l’épaule et m’a dit : « Llados ! Je te sors d’ici ! » J’étais content ! M. Boyer vint me voir. Il savait que je savais travailler la terre. Je ne connaissais pas toutes ses habitudes, mais il s’était rendu compte aussi de ma bonne volonté. Il me dit : « Ne partez pas ! Je vous donnerai davantage à manger, et je vous payerai en plus des cinq francs ! » Je lui répondis que c’était trop tard et je m’en suis allé. Le jour même, on lui amena un autre compatriote à qui j’expliquai le motif de mon départ. Il commença par dire à M. Boyer qu’il ne savait pas travailler la terre, et il ne le garda pas. Et ces gens restèrent seuls dans les champs avec leur jeune neveu.

Il faut que je fasse un petit commentaire. Loin de moi de vouloir le critiquer, mais cet adjudant brave type aimait boire un coup. Et je pense que M. et Mme Boyer ne lui offrirent rien pour qu’il soit tant décidé à me sortir de là. Puisque après ils voulurent me donner plus à manger et me payer davantage...

Rentré au cantonnement à nouveau, à nouveau l’incertitude. Quelques jours de repos et je me demandais où l’on allait m’envoyer encore. Et ce fut quelques jours plus tard que l’on m’emmena à St-Laurent-de-Vignes, au lieu-dit la Senissone, chez M. Roque. Il cultivait avec sa belle-mère une propriété qui appartenait au même propriétaire que celui de notre cantonnement. Ils étaient donc métayers. Cette famille se composait de Paul Roque, veuf, sa belle-mère, la belle-fille de sa belle-mère, Lise Delbos dont le mari était prisonnier, son petit garçon prénommé Bernard et un autre d’un mois qui plus tard est devenu le chef cuisinier Popol Delbos, bien connu dans le Bergeracois et par les Bergeracois. Mon nouveau patron était un homme très vaillant, et la belle-mère, malgré son âge entre 65 et 70 ans, n’avait pas longtemps les deux pieds dans le même sabot, comme on dit par ici. Grande, maigre et très croyante, tous les dimanches à la messe à St-Laurent. Et bien entendu, au bout de deux mois, ses voisines, étant encore plus cathos que ma patronne, menèrent la conversation sur moi à la sortie de la messe.

Elles s’étonnaient qu’un Espagnol ne fréquente pas l’église, car par ici on croit que les Espagnols sont fourrés à messe et à vêpres. Et j’en passe. Un jour, Mme Delbos prit le courage de me demander ceci : « José, pourquoi n’allez-vous pas à la messe le dimanche ? On pourrait y aller tous les deux. Après, on reviendrait en se promenant. » Je lui répondis avec mon peu de français que je n’allais pas à l’église. Et ce fut fini. J’imagine qu’à la sortie de la messe le dimanche suivant, ses amies fidèles du bon dieu et du curé durent se dire : « C’est bien un Rouge sauvage ! » Déjà qu’elles ne m’estimaient pas, là ce fut le comble pour elles mais personne ne me fit jamais aucune réflexion.

J’ai appris une chose de cette patronne que j’ai mise plus tard en pratique. Elle disait souvent : le travail bien organisé est moitié fait. Et moi, plus tard sur mes chantiers de plâtrerie, la première chose que je faisais était de m’organiser. Merci Mme Delbos !

À ses heures, M. Roque se transformait en maquignon. Il fréquentait les quelques foires des environs. À Bergerac, à cette époque-là, elles avaient lieu une fois par mois le samedi. Et un vendredi soir en dînant, il dit à sa belle-mère en patois :

« Duma, enem porta une baco a la fiero. (Demain, nous porterons une vache à la foire.)

La quelo ?

- La Blanqueto ! Répondit le gendre.

Le lendemain, je la nettoyai, lui lavai la queue et la voilà propre. Après avoir déjeuné, nous voilà partis à la foire de Brageirac (Bergerac), moi avec la corde devant et lui avec un petit aguyadel derrière. L’aguyadel, c’est un bâton long ou court au bout muni d’une pointe affûtée. On piquait les fesses de l’animal pour le faire avancer. La vache fut vendue vers 10 heures trente et il m’expliqua qu’il fallait que je l’amène tout seul à une ferme juste avant d’arriver à Liorac, à droite. Il me dit : « Quand tu arriveras, ils te feront manger et tu reviendras à pied. La ferme, je la trouvai. On prit la vache et j’attends encore que l’on me dise : « Il est presque treize heures, venez manger quelque chose ! » Voyantqu’on ne me disait rien, je rebroussai chemin le ventre creux. Liorac - St-Laurent-des-Vignes, ça doit faire une vingtaine de kilomètres. J’arrivai vers seize heures à la ferme de St-Laurent, et ils eurent vite compris avec la figure que je faisais. Ils me donnèrent à manger et j’expliquai que personne ne m’avait rien dit pour le repas. C’est vrai qu’en 1942, ce n’était pas facile pour la bouffe. Je leur ai pardonné.

Chez Roque, pour manger, je voyais qu’ils faisaient ce qu’ils pouvaient. En plus de notre ration de pain, le patron de chez Fauvel, à la Cavaille, lui en vendait sans ticket contre du blé car c’était un moulin et une boulangerie en même temps. Et sinon le soir après souper, on moulait du blé avec le moulin à café à main et la patronne le transformait en une sorte de pain. Avec en plus des pommes de terre bouillies, on garnissait notre estomac et je ne tremblais plus avant le déjeuner du matin. Cependant je travaillais plus que chez les Boyer.

Cette Mme Delbos, dont le mari était prisonnier en Allemagne, lorsque celui-ci a été mobilisé, la famille se mit d’accord pour qu’elle vienne vivre avec sa belle-mère et son beau-frère à la ferme de St-Laurent-des-Vignes. Elle arriva avec Bernard, l’un de ses fils et l’autre, Pierrot, atterrit chez ses parents à elle qui habitaient au lieu-dit La Baume. Mais lorsque j’arrivai dans cette famille, il y avait un nouveau-né tout petit mignon, Jean-Paul.

Les jours passèrent et on se connaissait mieux. Les jours où cette dame ne travaillait pas à l’usine, elle donnait un petit coup de main à la ferme, et quelques fois on était appelés à travailler ensemble. Au bout de trois ou quatre mois, en travaillant, elle me raconta comment arriva en ce monde le petit Paulo, dit plus tard Popaul.

Une femme qui souffrait l’inimaginable, c’était la belle-mère. Car elle était veuve, avait perdu sa fille à trente-quatre ans et son fils était prisonnier. Elle ne se plaignait jamais. Il faut croire que sa croyance en dieu lui donnait des forces.

 

Comme je l’ai écrit bien avant, pour m’habiller c’était plutôt juste. Et je fis part un soir en dînant que je voulais m’acheter un costume, car malgré tout j’avais économisé un peu. Ce n’était pas tout d’avoir l’argent. Il fallait fournir du vieux linge à recycler. Une capote militaire, une vieille veste, deux guenilles, deux culottes et ce fut bien. La jeune femme et moi partîmes à bicyclettes que nous posâmes chez elle en arrivant à Bergerac où elle avait gardé son appartement. Et nous voilà partis avec le baluchon de vieilleries pour la rue du marché. Nous entrâmes dans un très beau magasin, chez Chanterel. Elle expliqua le motif et ils nous sortirent deux ou trois costumes. Je les essayai, la jeune femme regarda et me dit : « José, celui-là te va bien ! » C’était un bleu foncé. Nous donnons les vieilleries, je paye je ne sais plus combien et nous voilà partis. Rappelez-vous que le dimanche, quand je sortais, j’étais un peu content !

Les jours et les mois passaient et moi je connaissais presque toute la jeunesse de St-Laurent car c’est moi que le patron envoyait dépiquer à la saison. Et comme on dépique à la batteuse chacun son tour, j’avais fait toutes les fermes des environs. De plus, il y en avait qui savaient que je jouais au football aux Enfants de France. Cela aida à créer un petit courant de sympathie. J’étais convenable physiquement, bien vu et accepté parmi les jeunes. Lorsqu’on se rencontrait on se parlait car j’avais progressé en français.

St-Laurent-des-Vignes, c’est le village que je préfère des environs de Bergerac. Je l’aime par les souvenirs que j’en ai gardés. Un au moins vaut son pesant d’or. Oui, je le dis, c’est pour moi une chose impossible que de calculer sa valeur. Tout au long de ce récit, j’ai parlé de ma misère et de mes besoins. Car même si j’avais un petit costume dont j’étais très fier, il me manquait beaucoup d’autres choses inutiles à énumérer sinon on n’en finirait plus. À la ferme, point de douche. Tout le monde se lavait selon ses habitudes et comme on pouvait et quand on pouvait. On se lavait les pieds tous les soirs, les uns après les autres. Souvent la même eau servait pour quatre personnes. Heureusement qu’au football il y avait des douches quand on jouait à Camp Préal. Mais lorsqu’on jouait à la campagne, dans les petits villages, on se lavait dans une mare ou dans un petit ruisseau s’il y en avait un pas trop loin. Et s’il avait plu : dans un fossé...

Le samedi après-midi on ne travaillait pas, donc j’étais libre. Quelqu’un de St-Laurent m’avait repéré, et moi je n’en savais rien. Un samedi, vers quatorze heures, je vis passer une traction-avant noire. C’était un bon-papa de St-Laurent qui emmenait ses filles à Bergerac. Elles faisaient en promenade la rue du Marché - maintenant rue de la Résistance - et à l’heure des cinémas, elles allaient voir le film qui leur convenait le mieux. En voyant passer la voiture, je me dis : « Ils doivent être riches, ces gens-là ! » Car c’était peut-être les seuls dans la commune à posséder la voiture dernière sortie. Les deux jeunes filles, je les connaissais de vue et de loin. Car, considérant qu’elles n’étaient pas pauvres comme moi, en plus de la mauvaise réputation qu’on avait faite aux Rouges espagnols, il était hors de question même de penser à leur adresser la parole. Bien sûr, je faisais la rue du Marché, moi aussi. Mais c’était pour passer le temps et regarder les jeunes filles, comme tout jeune homme doit le faire sous toutes les latitudes et dans toutes les promenades du monde. Je m’aperçus un jour que l’une des deux me regardait d’une façon un peu plus persistante que d’habitude, et un samedi on se dit : « Bonjour ! » Un autre, il y eut le « bonjour ! » plus quelques paroles. Et il arriva un jour qu’elle largua sa sœur et nous fîmes quelques pas côte à côte en échangeant quelques mots avec difficulté, puis elle rejoignit sa sœur pour le cinéma. Jusqu’au samedi suivant, il n’y avait plus la possibilité de parler, même si elle passait sur la route et que je travaillais pas loin. Elle levait le bras pour me saluer, et c’était déjà beaucoup. Bien sûr, le samedi nous parlions de plus en plus. On quittait sa sœur et la rue du Marché, et on essayait de trouver un petit endroit plus ou moins dissimulé. Elle ne me dit pas non lorsque je l’embrassai. Elle était contente. Et moi, donc ! C’était tout à fait inespéré pour moi, cette petite relation. Je n’avais pas vu mes parents depuis quatre ans, alors une jeune fille qui te comble de baisers et d’affection... Le peu de temps que nous étions ensemble, je nageais dans la joie et le bonheur. Vous ne pouvez pas savoir le petit scandale que cela aurait provoqué à St-Laurent si notre relation était arrivée à être du domaine public. Pour elle et sa famille, cela aurait été une honte. Bien entendu ses parents, protestants, finirent par le savoir. Mais s’ils essayaient de dissuader leur fille d’entretenir cette relation, elle ne l’entendait pas de cette oreille. Ses parents ne me dirent jamais rien, mais moi je disais à Edith que cela ne pourrait jamais marcher. Moi le mal famé sans raison, moi le misérable déguenillé, l’Espagnol. En plus, il me manquait une dent devant. Je lui disais que ses parents ne voudraient jamais me voir, mais j’avais la jeunesse de mes vingt ans, ma solidité physique, mes cheveux blonds châtains et mes yeux bleus. Tout cela avait ravagé son existence.

Elle qui avait été élevée un peu sous surveillance, à partir de l’âge de vingt ans ses parents avaient donné un peu plus de liberté à leurs filles. Et je me suis trouvé domestique dans une ferme à cinq cents mètres du bourg où elle habitait une maison récemment terminée. On aurait dit un château car c’était une grande famille. Que je sache, elle avait quatre frères et deux autres sœurs. Quand je passe au village aujourd’hui, je la regarde toujours.

Pour elle, d’une façon manifeste, c’était l’amour naissant avec la force que rien ne peut arrêter. Pour ma part, je ne pouvais pas arriver à croire que ses parents m’accepteraient un jour. On continuait à se voir rien que le samedi. C’était peu, mais nous étions contents car c’était le secret entre sa première sœur, ses parents et nous.

Un samedi, elle envoya sa sœur seule au cinéma et elle resta avec moi pour une promenade au bord de la rivière. Et je revenais toujours à la même idée, c’est-à-dire qu’elle allait avoir beaucoup de problèmes avec sa famille. Ce jour-là, elle me répondit textuellement : « S’ils ne veulent pas, eh ! bien, nous ferons un enfant ! » Je crois que ces paroles dites avec le cœur plein d’amour me firent peur, car je n’avais pas de salaire, moi. Et à vingt et un ans, j’avais plutôt envie de vivre une vie de jeune homme.

Depuis six ans après la guerre de chez nous, encadré militairement en France sans avoir de salaire, j’étais loin d’être mentalement prêt pour avoir un enfant et tout ce qui s’ensuit. Si pour elle c’était le vrai amour, moi j’étais plus tiède du fait de ma condition. Ce n’était pas encore l’amour vu que j’avais comme un frein en moi. C’était justifié car en admettant que nous ayons fait un enfant et que ses parents l’aient mise dehors, je ne pouvais lui offrir ni un toit, ni un sou. Et je n’avais pas d’amis ni de famille à qui demander de me prêter de l’argent. Cela se passait en 1941-42, et je ne suis devenu travailleur libre qu’en 1945.

Mais ce n’est pas pour tous ces problèmes que les relations avec Edith se sont rompues. Elle était beaucoup plus mûre que moi. Elle, c’était la tête calme et posée, sachant ce qu’elle voulait et ce qu’elle faisait. C’est sûr qu’elle méritait l’amour de l’élu de son cœur, c’est-à-dire moi. Malencontreusement un dimanche, je suis allé au cinéma avec une petite compatriote dont quelqu’un m’avait fait faire la connaissance. Ce n’était pas du tout de l’amour, mais à la sortie de la séance, voilà qu’Edith sortit aussi. On se regarda. Ses jolis yeux me parurent très durs. Et c’est là que s’arrêta notre belle histoire, car ni l’un ni l’autre nous n’essayâmes de nous expliquer. Ce fut peut-être mieux comme ça. Mais je me culpabilisais terriblement et je m’en veux encore. Je lui demande pardon de l’avoir fait souffrir sans qu’elle le mérite. Je sais qu’elle est décédée dans un accident de voiture. Je l’ai appris des années après que cela lui soit arrivé. Mais la vie pour certains a aussi un revers, comme une médaille. Et pour moi, le revers c’est cette personne-là qui était disposée à tout y compris à affronter les foudres de ses parents pour me garder. Je ne sais pas à quel point nous aurions pu être heureux.


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