Josep Llados Tarrago. Autobiographie. I.

dimanche 24 juin 2007
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Au printemps 1936 apparaît le personnage d’Antonio Gimenez. A la veille du coup d’Etat militaire, il travaille avec des copains sur la propriété agricole de Vallmanya dans la commune d’Alcarràs, près de Lérida. Il va y croiser un jeune de 17 ans, Josep Llados, aujourd’hui réfugié en France. Il se trouve que nous l’avions contacté pour nous entretenir avec lui de son expérience de milicien sur le front d’Aragon. Et voilà qu’en lisant aujourd’hui le manuscrit de Gimenez un petit moment de sa jeunesse est remonté à sa mémoire.
Nous publions ses mémoires sur ce site en les y faisant paraître par chapitre durant l’été 2007.

Je me souviens très bien de Tony, nom pas très courant dans la région. Il n’était pas du village. Je ne savais pas d’où il venait. Il avait des amis de son âge dont je ne faisais pas partie. Il était petit, pas très costaud et parlait plus ou moins catalan. Il faisait figure d’intellectuel par rapport aux autres et parlait peu. C’était ce qu’on appellerait aujourd’hui un marginal. Un jour, il a disparu, certainement lors des événements de juillet 36 .

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MÉMOIRES - JOSEP LLADOS TARRAGO

 

Ma vie. Mes amours

 

 
Introduction
 
Le cardiologue Jean-claude Andrivet, très connu à Bergerac, était un de mes bons clients en matière de plâtrerie. Et à l’approche de ma retraite, c’est moi qui devint son client. De visite en visite, surveillant un peu de tension qu’il m’avait trouvée la première fois, il me demanda un jour : « Monsieur Llados, est-ce que vous urinez bien ? »
- Il y a des fois où ça s’arrête et puis ça revient, lui répondis-je. Il me conseilla immédiatement de faire une radiographie de la prostate. Elle montra une forme plutôt développée et le Dr Andrivet me poussa à prendre rendez-vous avec le chirurgien Denis Lange. Il venait tous les quinze jours de Bordeaux à la polyclinique. Je lui apportai les radios, il les regarda, lut la lettre du radiologue et me dit : « Il faudra vous faire opérer. Ce n’est pas urgent mais ce doit être fait. » La conversation se termina ainsi.
Le matin suivant, j’allai voir un autre médecin, un généraliste, qui m’ordonna une série de piqûres. Mais en sortant de son cabinet, j’avais pris ma décision. Je ne fis pas faire les piqûres. Je retournai voir le Dr Lange pour l’opération. Il me proposa une date et il m’opéra dans sa clinique Tivoli à Bordeaux.
La première opération eut lieu le 10 juin 1986. Tout se passa bien. Treize jours de clinique avant de quitter la chambre n° 253. Lange vint me voir et me dit qu’il restait des adhérences. Je lui demandai si c’était cancéreux, mais il ne me répondit jamais ni oui, ni non. Mais un mois plus tard, lors d’une visite à Bergerac il me déclara directement : « Mr Llados, vous devez vous faire opérer encore une fois ! ». À peine avait-il terminé sa phrase que je lui demandai aussi directement que lui la date de la seconde intervention. Elle eut lieu le 8 septembre suivant, et on m’attribua la chambre n° 256. Le 15 septembre, j’eus l’idée de raconter ce qui s’était passé dans ma vie. Je commençai à travailler un peu tous les jours durant les trente-deux que je passai à la clinique.
Il y a eu d’autres opérations depuis celle-là : une hernie, un grain de beauté transformé en mélanome très dangereux, un ganglion à l’aisselle droite, conséquence du mélanome, et l’opération de la cataracte aux deux yeux. Tout ça en dix-huit ans en 2004, et je suis toujours là ! Le cardiologue Andrivet me posa la bonne question et me donna de bons conseils. Lange aussi fit tout ce qu’il fallait ainsi que le chirurgien de mon mélanome. À tous les trois je garde une estime spéciale.
 

Enfance à Alcarràs

 

José Llados Tarrago ne demanda pas à venir au monde, mais il naquit dans une partie de la Terre nommée Espagne, dans une région nommée Catalogne à dix kilomètres de Lérida.
Mes grands-parents du côté de mon père s’appelaient Ramon Llados Rives et Carmen Companys Castany. Et du côté de ma mère, JosepTarrago Perete et Maria Serre Eres. Tous paysans d’origine. Ce qui fait que mon père s’appelait donc Ramon Llados Companys et ma mère Teresa Tarrago Serre.
Mon père avait deux frères et deux sœurs, plus jeunes que lui. Ma mère avait trois frères, plus jeunes aussi. Mes grands-parents paternels étaient de petits propriétaires d’une petite et vieille maison et de quelques hectares de terre que mon père travaillait chaque jour puisque, étant l’héritier, il devait s’occuper traditionnellement de ses parents jusqu’à leur mort. À la mort de mon grand-père, une dot fut donnée aux deux fils cadets et à moi. À ce moment, j’étais déjà exilé en France. Mon père, qui faisait vivre toute la famille pour la plus grande part en travaillant dur, tomba malade d’un cancer de l’estomac. Sa vie se termina le 14 octobre 1937.
Revenons dix ans avant la mort de mon père, dans cette petite maison de trois chambres. Il y en avait une pour mes grands-parents, une pour mes parents et la dernière pour une sœur de mon père encore célibataire avec qui je dormais tant que j’étais enfant. Mon frère dormait dans la chambre de mes parents. Il n’y avait aucun problème et nous nous entendions tous bien.
Je dois faire savoir quel était le rôle de ma mère à la maison. Elle n’avait jamais le temps de s’arrêter étant donné qu’elle devait laver le linge de six à sept personnes, faire la cuisine, soigner les cochons, les poules et les lapins, faire la vaisselle et le ménage, repasser, coudre et raccommoder les pantalons, et un tas d’autres choses dont je ne me souviens pas. Ma mère, dans mon souvenir, était forte sans être grosse. Et, comme elle avait trois frères plus jeunes qu’elle et que sa propre mère devint veuve jeune, elle dut commencer à travailler très, très tôt avec de longues journées. Ce qui n’était pas de son âge.
Nous n’étions pas riches, loin de là. Mais l’acharnement de mon père à travailler la terre qu’ils possédaient pour subvenir aux besoins de la famille, bien secondé par ma mère, nous permettait de manger à notre faim. Nous étions vêtus et chaussés correctement. Heureusement que ma mère savait coudre à la main et à la machine !
Comme nous avions des cochons, nous en tuions un pour nous. Celui-ci avait été bien engraissé avec du bon grain et des légumes. Il nous servait pour toute l’année. Souvent, le dimanche, ma mère nous faisait du lapin au riz, et nous nous en gavions tous. Le savoir faire de ma mère était grand dans de nombreux domaines. À la maison, les repas suivaient les saisons comme chez tous les paysans du monde. Même les bêtes mangeaient des fruits quand c’était la saison ! Ma maman, en plus de tout ce dont j’ai parlé, faisait aussi le pain, comme tous les habitants du village. Le fournier établissait des tours et passait dans les maisons à une, deux ou trois heures du matin pour réveiller celles qui faisaient la pâte. À huit heures, il la mettait dans un panier, enveloppée de pièces de toile propre, et nous l’emportions au four. Là où il faisait bon. Nous laissions ensuite la pâte reposer pendant environ deux heures sur des tables. Passé ce délai, ma mère et moi retournions au four et nous fabriquions des petits pains d’environ deux cent grammes. Ils nous duraient dix à quinze jours et il y avait des fois où ils étaient bien secs. Ensuite, nous formions les pains que nous mettions en rangées de six sans qu’ils se touchent sur des toiles appropriées. Cela terminé, nous les laissions reposer plus ou moins deux heures. Le fournier calculait approximativement le temps nécessaire pour chauffer et nettoyer le four, temps pendant lequel le pain serait à point pour être cuit. Selon le degré de chaleur du four, le pain cuisait plus ou moins vite. Quand le fournier le sortait du four, chacun le sien, nous le mettions dans de grands paniers de canavelle [sorte de roseau. Nous payions le fournier à raison de deux pains par puge, la puge représentant quarante pains.
Il se passait autre chose dans ce fameux four, car nous rencontrions presque toujours les mêmes voisins du village. Une autre femme se faisait aider par sa fille, du même âge que moi, dix ou onze ans. Nombreuses étaient les autres mères dans le même cas. Et comme les femmes aiment rire et parler, nous entendions souvent les mêmes mots, la fillette et moi : « Et ceux-là, quand allons-nous les marier ? » Et elle comme moi ne savions plus où nous mettre. Nous baissions la tête de la honte qu’elles nous faisaient. Nous n’avions jamais parlé ensemble, et nous nous perdîmes de vue en grandissant. Je n’ai plus pensé à elle et, la guerre terminée, elle et sa famille sont restées au village pendant que j’étais en exil en France [1].
 
J’ai commencé à fréquenter l’école primaire à l’âge de quatre ans. Tout au long de ma scolarité, il m’arrivait de prendre et de manger une ou deux des patates brûlantes que ma mère faisait bouillir pour les poules. Et c’est toujours cuites de cette façon que je les préfère.
À l’âge de huit ans, les jeudis où il n’y avait pas école, et certains dimanches matin, mon père commença à nous emmener à nos parcelles, mon frère et moi. C’était autant pour que notre mère soit un peu tranquille que pour nous initier aux travaux des champs. Nous ne faisions pas grand-chose. Nous allions souvent au bord du Segre dont nous étions riverains. Il y avait un barrage apportant de l’eau à un canal qui s’appelait la Secle de baix [le Canal d’en bas]. Le dimanche, le grand-père nous donnait un peu d’argent pour aller au cinéma. Il ne nous donnait pas beaucoup, et je dépensais encore moins ! Je prévoyais que, s’il se présentait quelque chose d’intéressant un jour, j’aurais les moyens d’y aller.
À l’âge de 11 ans, à l’école avec deux autres amis, je n’ai jamais su pourquoi, mais toujours est-il que le maître nous punit. À midi, les élèves sortirent de classe pour rentrer manger chez eux, et nous, nous restâmes enfermés et oubliés... Ma mère s’inquiéta de ne pas me voir rentrer, et à deux heures, heure à laquelle l’école rouvrait, le maître nous fit sortir. Ce fut le fait marquant du jour.
À l’époque de mes treize ans, on sortait de l’école à seize heures trente, après le goûter. Quand les jours commençaient à rallonger, je devais aller à deux kilomètres du village avec ma faucille et mon sac pour couper et ramener de l’alfalfa [luzerne]. Nous élevions des lapins dans un appentis indépendant derrière la maison. Mais à la sortie d’Alcarràs, en direction du champ d’alfalfa, se trouvait le terrain de football où je m’arrêtais pour jouer avec les copains. Et quand je m’en rendais compte, il était déjà tard et cependant impossible de rentrer les mains vides. Parfois, les paysans quittaient leur travail quand j’allais au champ, certains me disaient : « Où vas-tu ? Il va faire nuit ! » La peur commençait à me saisir, mais il était hors de question de rentrer sans alfalfa.
Arrivèrent mes treize ans. Quand nous partions avec la jument et la charrette, nous faisions tout notre possible pour que notre cousin José vienne avec nous. Certains après-midi, il venait avec son père si celui-ci ne travaillait pas et mon frère et moi en étions très contents. Mon oncle allait à la pêche entre le canal et le Segre, au choix. Pendant ce temps, Ramon, José et moi le plus jeune mangions des figues, des cerises, des pêches, en plus de jouer ensemble. Il se trouve que, sans le vouloir, nous finissions toujours par faire pleurer José sans savoir comment ni pourquoi...
À l’école, malgré toute ma bonne volonté, je n’appris pas grand-chose. Il est vrai qu’il n’y avait qu’un maître pour plus de cinquante élèves de tous âges et de tous niveaux. Ceux qui comme moi étaient un peu « limite » sortaient de là à quatorze ans avec peu de chose dans la cervelle. L’école terminée, je pris le chemin du travail aux côtés de mon père et de mon frère, mon aîné de trois ans. Nous allions au lieu-dit le Plà [la plaine] ou au Graninell, selon ce qu’il y avait à faire. C’étaient deux petites parcelles appartenant à mon grand-père paternel. Elles étaient suffisantes pour faire vivre la famille et elles étaient irrigables. Au Plà, nous semions des céréales et de l’alfalfa et cultivions une petite vigne. Il y avait aussi des amandiers et des oliviers. Bon an mal an, nous récoltions cent sacs d’amandes émondées de quatre décalitres chacun. Cela représentait deux mois entiers de travail. Les oliviers donnaient beaucoup moins mais assez pour faire de l’huile pour l’année. Par malheur, le froid en tuait environ tous les dix ans, et à cause de cela ces deux espèces d’arbres ont presque disparu. Toujours au Plà, à deux kilomètres du village, nous avions un lopin de vigne que nous travaillions comme il faut. Mais nous ne récoltions pas assez de raisin pour faire le vin de l’année, alors nous achetions de la vendange pour compléter.
Pour faire le vin, les paysans de mon pays se groupaient en fonction de la capacité du trull [le cuvier]. C’était une sorte de cuve enterrée et bien aménagée à laquelle chacun amenait sa vendange et recevait en retour la quantité de vin correspondante. Quand c’était le moment, après avoir nettoyé le trull, chacun amenait sa vendange, et nous, les jeunes, la piétinions avec allégresse sur de solides poutres au-dessus du trull, puis nous l’y faisions tomber. Quand tout le monde avait livré sa part, on recouvrait avec des planches et, matin et soir, on remuait la vendange pour éviter que le moût en fermentation tourne à l’aigre. Après plusieurs jours, ce qui flottait restait au fond et le vin clair apparaissait. Il fallait attendre qu’il refroidisse pour le goûter. Au bas de la cuve se trouvait un gros robinet qui entrait en action lorsqu’on avait décidé de soutirer et de partager le vin. Un gros fagot de branchage faisait fonction de filtre au fond de la cuve et empêchait la râpe de coller au robinet. Le préposé habituel au soutirage du vin n’était autre que mon voisin immédiat, l’oncle Llas. Il faisait cela tous les ans et répartissait les litres de vin suivant la quantité de vendange apportée au trull. Il vivait dans la misère avec sa sœur. Ces très braves gens avaient un lopin de terre qu’ils ne cultivaient pas et où poussait un cerisier. Les toutes premières cerises étaient pour mon frère et moi quand nous étions petits. Il fallait les chercher dans les plis de la faixe [ceinture] qu’il avait autour des reins. Et plus on s’affairait, plus il riait malgré son âge et les privations. L’oncle Llas était un rescapé de la guerre d’indépendance de Cuba. Il avait eu beaucoup de chance et c’est peut-être cela qui l’a poussé à ne presque plus travailler. Lui et sa sœur vivaient de quelques oiseaux qu’ils tuaient et de quelques heures de travail qu’elle effectuait. Ils dormaient sous le toit sur de la paille mais ils avaient un très grand cœur. Quelquefois, quand ils avaient tué quelque chose, par un petit trou existant entre nos deux maisons, ils nous invitaient à venir le manger. Et on le trouvait toujours meilleur que chez nous alors que ma mère cuisinait très bien. C’était sûrement le changement de cuisine.
Le vin était emporté sur le dos dans des botes [outres] de peau un peu comme les Bédouins dans le désert. Le vin tiré, on sortait la râpe et on la passait à la presse. Ce qui en sortait était d’une qualité inférieure et on le partageait équitablement. C’est ce qu’on appelait la prensat. Le tout fini, le trull lavé, les planches en ordre, le robinet enlevé et soigneusement enveloppé pour l’année suivante, la récompense : la lifara, un repas entre eux. Je ne crois pas me souvenir qu’il y ait eu des « elles ». À la fin de la lifara, certains se retrouvaient un tantinet embrumés. C’était un jour joyeux et rare en ce temps-là.
À Graninell, nom qui viendrait de l’occupation arabe et que je ne sais pas traduire, nous produisions des céréales, du maïs, des betteraves et quelques pêches que nous livrions à Lérida avec la mule et la charrette. Chaque maison avait son jardin où poussait de tout selon les saisons tout au long de l’année, jusqu’à des melons et des tomates qui finissaient de mûrir pendant l’hiver. Mon père plantait deux mille pieds de piments doux, car il avait un contrat avec une conserverie de Lérida. Tous les quinze jours, nous livrions trente à quarante sacs dans une pleine charrette tirée par deux mules. Nous déchargions à l’usine du « Vilalte » et rentrions à la maison : vingt kilomètres aller-retour.
À Montagut, propriété des Chanoines d’une superficie de cinq mille soixante-huit hectares, nous avions obtenu un lopin de terre par je ne sais quelle influence. Une très bonne terre, mais non irrigable, qui se trouvait juste de l’autre côté de la voie de chemin de fer et de la maison du garde-barrière. Après l’avoir bien labourée, nous la semions au moment opportun en hiver et jusqu’en mai. La levée était magnifique, mais quand arrivait avril-mai, la moisson disparaissait faute de pluie. Nous avons dû abandonner.
Il ne faut pas croire que ceux qui cultivaient les terres irrigables des curés de Montagut n’avaient rien à payer ! Tous les « Colons » devaient aux Chanoines ce que leurs représentants exigeaient. Le prix était certainement abusif car tout le monde se plaignait. Quand je pense qu’au moins deux de mes cousins labouraient déjà derrière une paire de vaches à l’âge de huit ans, sans être jamais allés à l’école ! Il régnait une grande misère autour de la « Maison des Chanoines » parmi ces masias (fermettes) et ces familles. Mais les gens se rendaient compte qu’ils travaillaient énormément pour vivre bien mal, et que celui qui leur faisait le sermon dominical, selon lequel il fallait souffrir sur Terre pour gagner le Paradis éternel, vivait bien, lui, et la panse pleine ! Sans subir la chaleur du soleil en été et le froid en hiver, ni le vent du nord, les Serts, si mauvais quand ils se lèvent ! Tout cela est écrit sans animosité, c’étaient les coutumes de l’époque.

Avant l’âge de quatorze ans, ma mère nous emmenait partout où elle allait, ça ne manquait jamais. À quatorze ans, nos parents nous donnèrent la permission de sortir après le dîner. Trois soirs : le samedi, le dimanche et un autre jour de la semaine. À quinze ans, les sorties étaient devenues une habitude. Ce qui fait qu’à seize ans, nous avions acquis beaucoup de liberté et que nous manquions parfois de sommeil. Cela me rappelle ce que mon père nous disait les matins que nous dormions à poings fermés, mon frère et moi, et que je n’ai jamais oublié. Il venait nous réveiller en disant ces mots : « El que es bueno para velar ha de ser bueno para levantarse ! » [Celui qui est bon pour veiller doit être bon pour se lever !] Nous nous levions pendant qu’il harnachait la jument pour l’atteler à la charrette. Nous finissions le harnachement sans oublier la alforja, le havresac que ma mère avait préparé pour la journée. L’eau fraîche et le vent achevaient de nous réveiller.
À Graninell, nous avions un mas qui existe toujours et que j’ai vu construire étant petit avec de la terre humide bien tassée, la tapie en catalan. J’y ai dormi plus d’une fois à la belle saison, et on peut encore le faire. Nous éclairions avec une lampe à huile, ou candil. Vers onze heures trente, mon père m’envoyait au mas chercher des légumes pour les laver et les cuisiner. Il y avait toujours un morceau de porc dans la alforja pour le mettre à cuire avec les légumes. Aux alentours de midi, mon père et mon frère arrivaient et nous mangions. Certains jours, pour déjeuner, comme il y avait toujours quelques escargots dans la caragolera [panier à escargots], le paysan avait une recette très rapide pour les cuisiner. Il faut se munir de quelque chose de plat et incombustible, par exemple une pierre plate. On met les escargots ouverture en bas sur la pierre et on les recouvre de broussailles que l’on fait brûler. Dix minutes plus tard, ils sont à point pour être mangés avec de l’huile et du vinaigre, mais soigneusement comme savent le faire les paysans qui mettent la bave d’escargot de côté.
En été, à notre masia, les repas étaient un peu plus variés. Comme on dit : en été, il y a de tout. Nous avions un voisin de parcelle que nous appelions el tío Tardà [l’oncle Tardà], mon frère et moi. C’était un dur au travail qui fumait des Caliqueños, sorte de cigares longs de dix à douze centimètres, épais de douze millimètres et souvent tordus. Cette espèce de tabac, je dirais plutôt de poison, peu nombreux étaient ceux qui arrivaient à le fumer. Il était l’un d’eux. Mon « oncle » travaillait son bien et nous le nôtre. Quant il était décidé, il m’appelait :
« ¡ Jusepet ! ¡ Vas a buscar el cubo ! ¡ Iremos a dar unos golpes de bandovelle [sorte de grande épuisette] a la cecla [canal d’irrigation] y pescar ! »
On en prenait toujours plus ou moins, pas très gros, de quinze à trente centimètres, et quand il considérait que nous en avions suffisamment, nous retournions au mas. Nous nettoyions ceux que nous avions, un peu de sel et d’huile, et directement sur la braise ! Ça, c’était bon !
Nous préparions d’autres repas au mas en été. Quand nous arrivions aux premières heures du matin à Graninell, nous allions cueillir un piment doux dans lequel nous faisions un petit trou, puis confectionnions le bouchon correspondant avant d’aller chercher des fourmis ailées faciles à trouver. Nous mettions une fourmi à chaque ratera [piège] pour attraper des petits oiseaux dans les figuiers où ils venaient se nourrir en grand nombre. Il y en avait de toutes sortes et nous en prenions toujours entre cinq et quinze. Nous les plumions et les vidions, puis nous les mettions à frire avec quelques escargots et du jambon. Nous y ajoutions des aubergines, du piment doux et surtout de l’oignon. Quand ils étaient presque frits, nous y ajoutions encore des tomates en petits morceaux cuites à l’huile d’olive, du sel et du poivre. C’était une nourriture de très bonne qualité, pour ne pas dire une nourriture de roi ! Ce plat s’appelle la paellade à Alcarràs. Quand ils ne pouvaient plus en avaler, les paysans allaient faire la mesdiade [la sieste]. C’était, et je crois que c’est encore, la coutume à Alcarràs, les oiseaux en moins !
 


[1] Un jour, je reçus une lettre d’elle où elle me disait que, si je le voulais, elle était disposée à venir me retrouver en France. Je lui répondis que ce n’était pas possible, ayant rencontré celle qui devint mon épouse peu de temps après. Il faut reconnaître que l’initiative de cette fille, il y a cinquante ans, était un défi aux coutumes et aux croyances de ce temps-là. Je l’ai revue et j’ai reparlé avec elle en 1995 et, sauf pour en rire, elle fit mine de ne pas se souvenir.

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