Mini-notices biographiques sur des libertaires italiens internés dans le camp d’Argelès-sur-Mer à la fin de la guerre d’Espagne

vendredi 2 janvier 2009
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Deuxième partie

Troupes sénégalaises [?] surveillant Argelès,{ la ville de la défaite}, selon la formule de l'écrivain Augustí Bartra

Grâce à l’ami Rolf Dupuy dont le travail de recherche et de rédaction de notices est toujours in progress, voici d’autres éléments biographiques sur des membres de la liste Libertà o Morte, dont il semblerait que nous connaissions l’existence « grâce » à un informateur de l’OVRA qui l’a dressée en août 1939.
Était-il dans le camp d’Argelès lui-même ? S’agit-il d’un infiltré dans le mouvement libertaire italien ?

Un petit indice nous permet d’émettre cette hypothèse :

Dans le livre de Mimmo Franzinelli [1] (p. 652), on trouve un des membres de la liste, le nommé CHECCHI Luigi (nom de code : Chegi), parmi les confidenti de l’OVRA [L’Organisation de Vigilance et de Répression de l’Antifascisme, créée en 1927].
Il est né à Asmara le 28 avril 1903. Ouvrier, domicilé à Rome.
Mais il peut s’agir d’un homonyme…

Un CECCHI Luigi apparaît dans la biographie de

VEZZULLI Giovanni (orthographié aussi VESULI) : volontaire en Espagne depuis le 30 juillet 1936. Il passe 10 mois dans la section italienne de la Colonne Ascaso. Il travaille ensuite comme ouvrier dans le bâtiment à Barcelone. Membre de la CNT.
Arrêté le 8 octobre 1937 avec Luigi CECCHI pour absence de papiers d’identités.
Source : Le Libertaire, 4, 11 novembre, 16 décembre 1937, rapport signé SAID (sans doute Mohamed Sail).
Note de Rolf Dupuy

PISANI Santiago (parfois appelé PISANT)
Volontaire en Espagne dès juillet ou août 1936. Tombé malade, il est renvoyé à l’arrière. Arrêté le 19 juillet 1937 par le Commissaire politique de la caserne Karl Marx et emprisonné au commissariat de la Barceloneta où il a été torturé : il fut entre autres suspendu la tête en bas au-dessus d’une bouche d’égout pour lui faire avouer que son passeport et sa documentation étaient faux.
Source : idem que Vezzuli.
Note de Rolf Dupuy

ORTEGA Arquinio [Arduino, en réalité] :
Il pourrait s’agir de Carlo COCCIARELLI qui utilisait ce nom en Espagne et qui avait été arrêté en mai 1937. Malgré un acquittement, il était toujours détenu en novembre 1938 (avec entre autres Dante ARMANETTI, CRESPI, PISANI et MORISI). Puis il disparut de la Modelo et on pensa un moment qu’il avait été exécuté.
Source : Combat Syndicaliste, 14 octobre 1938.
Note de Rolf Dupuy

Nous ajoutons cet extrait (traduit par nos soins) de la notice de la BFS :
COCCIARELLI Carlo est né à Ancona le 26 août 1892. Il participe activement au mouvement libertaire. En 1922, il tente sans succès de tuer les fascistes Gaetano Liberati et Ernesto Arcangeletti. Il se réfugie en URSS puis en France en 1925. Il s’enrôle dans la Brigade Garibaldi sous le nom d’« Arduino ORTEGA ». Arrêté à Barcelone en octobre 1937, on l’accuse d’espionnage et de désertion, mais il est en fait victime de la répression contre les anarchistes après les événements de mai 37. Grâce à l’intervention de l’avocat socialiste Alessandro Bocconi, il est expulsé d’Espagne. Il se rend à Paris. [Ici il n’est pas fait mention de son internement à Argelès.] En avril 1940, il se trouve dans le camp de travail du Moulin (Pas-de-Calais), et le 4 juin de la même année il se présente au consulat italien de Bruxelles et demande à rentrer en Italie. On ignore la date et le lieu de sa mort.
Sources : BFS & CPC.

Eléments pour une notice sur ERCOLANI Enrico
Source : CPC Roma, document de la Divisione polizia politica PS 1937 B43. Rapport d’un informateur de l’OVRA du 08-02-37 sur les anarchistes à Barcelone.
Extrait :
« Les anarchistes italiens qui résident à Barcelone exercent sur tout le monde une dictature sectaire et atroce. Ils ont institué, en accord avec Portela (sous-chef de la police catalane) un service de police secrète ; mais de secret il n’y a que le nom parce que nous les connaissons tous et savons ce qu’ils font. Le chef de cette police secrète est Barbieri Ciccio et ses collaborateurs sont Rabitti Vindice, Ercolani Enrico, Schiaffonati [2] Guido et Marzocchi Umberto [3]. Le service de censure de la poste centrale de Barcelone est aux mains des sus-nommés ; d’autres s’occupent d’un autre bureau de censure au sein du service italien de la FAI.
La lutte sourde et atroce entre communistes et anarchistes est à son comble à Barcelone, et bientôt se produiront des faits sanglants très graves. Les raisons en sont que les communistes veulent commander et les anarchistes craignent de perdre la suprématie qu’ils ont eue jusqu’à présent. Il me semble que les anarchistes ont envoyé des émissaires en Belgique pour trouver une importante quantité d’armes blanches en vue de déchaîner une “ nuit de la St Barthélémy ”.
Sont arrivés à Barcelone Fausto Nitti [4] et Augusto Mione [5], résidents de Bordeaux. Le second serait ingénieur et entrepreneur de travaux. Ils voulaient créer une école d’élèves officiers d’artillerie ; mais ils sont repartis car ils n’ont pas trouvé l’appui qu’ils espéraient. Par ailleurs le Mione est assez mal vu car il y a quelqu’un qui dit qu’il est un indicateur de la police italienne [Il Mione, fra l’altro, è poco ben visto perchè c’è qualcuno che dice essere un indicatore della polizia Italiana]. »

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Lo spionaggio fascista all’estero . C. Berneri

Commentaires :

Ce rapport illustre assez bien la surveillance très rapprochée dont faisaient l’objet les anarchistes italiens à l’étranger, et surtout le degré d’infiltration auquel l’OVRA était parvenu. On pointera l’ironie avec laquelle l’informateur se félicite de la méfiance entre militants qu’ils ont réussi à instaurer.

À la fin des années vingt, Camillo Berneri et ses compagni réalisèrent qu’ils étaient infiltrés par l’OVRA au point de « ne plus pouvoir distinguer les amis des ennemis », et ils mirent en place un service de contre-espionnage tant en France qu’en Belgique, en Allemagne et en Suisse. Ils établirent un fichier biographique de tous les personnages ambigüs remarqués dans le mouvement libertaire et parmi les socialistes. Ce travail méthodique [6] aboutit à la réalisation d’un livre signé de Camillo Berneri : Lo spionaggio fascista all’estero, publié en France en 1929 aux éditions E.S.I.L., 3 boulevard de la Corderie à Marseille.

Dans l’introduction, Berneri écrit que « la première trace d’espionnage fasciste à l’étranger date de la fin 1923. En novembre de cette année, Mussolini envoyait les cekisti [7] Dumini, Putato et Voli en France ».
Car c’est dans ce pays que se concentraient effectivement la plupart des exilés antifascistes du groupe Giustizia e libertà et du mouvement libertaire ; mais on y trouvait aussi la plupart des fascistes dissidents [8].

Ouvrages de référence :

Giovanni Cattini, Anarquistes italians a l’Espanya republicana. La visiò de Giuseppe Ruozi, in Afers  : des éléments sur l’activité de renseignement et de répression réalisée par l’OVRA dans l’Espagne républicaine entre 1931 et 1936, avec la complicité des autorités républicaines espagnoles (c’est à Barcelone en 1935 que s’ouvre le dossier de police politique de notre Antoine Gimenez…)

Mimmo Franzinelli, I tentacoli dell’OVRA. Agenti, collaboratori e vittime della polizia politica fascista, Bollatti Boringhieri, 1999.
Le chapitre 7, pp. 203-229, traite du « Controspionaggio antifascista ».
Un sous-chapitre est consacré, pp. 260-276, à « Lo spionaggio nella guerra di Spagna ».

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La liste de tous (?) les agents et confidenti de l’OVRA parut dans le Journal officiel en 1946

Source : Franzinelli, 1999.

Quand éclate la guerre d’Espagne, le Duce envoie de nombreux agents pour infilter les organisations des quelque 3500 volontaires italiens.
On trouve aussi dans ce livre les noms d’anarchistes qui faisaient le double-jeu, après avoir été retournés par la police politique, tel le fameux Ernesto Tamburini, dénoncé comme agent provocateur dans Guerra di classe le 5 mai 1937, mais qui continua ses coups en France après cette date. Ce cheminot anarchiste né en 1883 à Ravennes et condamné à trois ans de prison en 1922 serait devenu un agent de la police fasciste dès 1923, en poste en Autriche. Pendant la guerre d’Espagne, il occupe un poste auprès du consul italien de Port-Vendres : c’est certainement Tamburini qui fit en sorte que Giuseppe Pasotti fût arrêté par la police française au printemps 1937. (Cf. Les Fils de la nuit).

Les Giménologues, premier janvier 2009


[1Mimmo Franzinelli, I tentacoli dell’OVRA. Agenti, collaboratori e vittime della polizia politica fascista, Bollatti Boringhieri, 1999. Page 264, il est indiqué que Luciano Zannoni, infiltré dans Giustizia e libertà depuis 1930, est incarcéré dans le camp d’Argelès d’où il écrit au Duce pour lui rappeler les services rendus…

[2Né à Piacenza le 11 octobre 1898, il émigre en France en 1922. Les premières informations sur son activité anarchiste datent de 1933. En 1935 il prend part à la campagne en faveur du droit d’asile et au Congrès de Sartrouville des anarchistes italiens immigrés en Europe. En 1936, il rejoint les anarcho-syndicalistes espagnols et s’occupe particulièrement à Barcelone de l’arrivée en train des miliciens italiens de France. Il rentre en France en juin 1937, d’où il est expulsé en 1938. Il se transfère alors à Bruxelles. Aussitôt après son retour clandestin en France, son nom est inscrit en octobre 1940 sur une « liste des anarchistes italiens à arrêter » transmise par les autorités italiennes à l’occupant allemand. Arrêté en 1943, il est livré à la police de son pays. À une date inconnue, il revient en France où il meurt en octobre 1973 . (Source : BFS).

[3Barbieri, Rabitti et Marzocchi sont d’éminents libertaires italiens : Cf. leurs copieuses notices respectives dans le Dictionnaire de la BFS.

[4Né le 2 septembre 1899 à Pise, Nitti était un des membres éminents de Giustizia e Libertà. Il s’évade des îles Lipari avec Emilio Lussu et Carlo Rosselli le 27 juillet 1929. Ils se réfugient tous en France. Engagé en Espagne en mars 1937, Francesco Fausto Nitti remplaça Candido Testa à la tête du « Bataillon de la mort ». Cette formation d’assaut composée sur le modèle des pelotons d’Arditi fut créée en novembre-décembre 1936 par Testa qui était en fait un agent fasciste (cet ex-dissident fasciste avait pour nom de code dans l’OVRA : Argentino) [source : Franzinelli, 1999, pp. 91 & 270-271]. Transféré dans la 140e brigade mixte, Nitti participe à plusieurs grandes batailles jusqu’à la retirada en France où il se retrouve interné à Argelès-sur-Mer. Dans ce camp, il prend le commandement du groupe de brigadistes internationaux, et pour avoir protesté contre leurs conditions de vie, il est envoyé comme prisonnier au fort de Collioure en tant qu’« extrémiste dangereux ». Sous la pression de l’opinion publique, il est libéré et peut rejoindre sa famille réfugiée en France. En 1941, il participe à des actions de résistance à Toulouse. Son groupe est arrêté et condamné en juillet 1942 à un an de prison puis envoyé au camp de Vernet d’Ariège jusqu’au 30 juin 1944. Mais les Allemands le déportent avec d’autres prisonniers et l’embarquent dans le « train fantôme » vers Dachau [il publia un livre sur cette affaire : « Chevaux 8 Hommes 70. Le train fantôme du 3 juillet 1944 » en 1945, réédité en 2004 chez Mare Nostrum]. Nitti et d’autres arrivent à s’échapper du train. Il rejoint sa famille à Toulouse et en 1946 il rentre en Italie. Il meurt le 28 mai 1974, jour du massacre provoqué par les fascistes à Brescia…

[5Nous n’avons aucun élément sur lui.

[6Toutefois, même au nom de la cause, cette activité de type policier ne pouvait que déplaire aux libertaires, et certains désapprouvèrent cette immixtion autoritaire dans la vie privée des militants.

[7Avant l’OVRA régnait au palais Viminale (où siégeait le ministère de l’Intérieur) une « Ceka fascista », sorte de police secrète (ou de structure parallèle) dont les journaux commencèrent à parler après l’assassinat de Matteoti en 1923.

[8Ils furent, selon Franzinelli, « une proie facile » pour la police politique. Cf. sur la question le parcours rocambolesque du dissident fasciste Paolo Vagliasindi, réfugié en France puis en Espagne, dont nous avons ressorti le dossier de police grâce au témoignage d’Antoine Gimenez.