Trois courtes nouvelles et un spleen.

jeudi 3 mars 2005
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Où l’on voit que la fiction se mêle de réel.

AOUT 43

 
 
Chérie,
 
Je suis de retour chez moi. Il y a une heure que je vous ai quittée sur le quai de la gare après avoir cueilli un dernier baiser sur vos lèvres fraîches comme une eau de source.
Je vous écris pour vous dire ce que je n’ai pas osé vous dire de vive voix... pour te dire ma bien aimée...une dernière fois : je t’aime ! Et pour te dire aussi : adieu !
 Adieu ! Adieu, car il ne faut pas que nous rencontrions encore. Il faut que cette flamme qui nous a brûlés et qui nous brûle d’un feu si doux s’éteigne peu à peu jusqu’à ne plus laisser dans nos cœurs qu’une cendre légère ; un souvenir doux et parfumé qui nous fasse sourire de tendresse lorsque les années auront refroidi notre sang. Tu m’as dit un jour, il y a longtemps : « Vous m’aurez bientôt oubliée ! ». Je vais vous prouver ma chérie que je n’ai rien oublié de notre première rencontre. Pas un détail, pas un mot. Ceci me permettra de vous dire encore : je t’aime ! Et de revivre avec toi et pour toi, ma chérie, ce passé qui vit éclore le plus beau rêve de ma vie d’éternel vagabond.
 
 C’était au mois d’août 1943, l’express Royan Paris s ‘approchait de la gare de Poitiers lorsque, toutes lumières éteintes, il s’arrêta. La D.C.A fouillait le ciel avec les rayons puissants de ses déflecteurs. Dans le lointain on entendait le mugissement des sirènes. Je suis entré dans le compartiment que tu occupais avec Eliane en vous demandant la permission de faire un somme pendant l’alerte.
-Vous allez dormir ?
Ta voix tremblait.
-Que voulez-vous faire ? Aller courir dans les champs ? Pas envie. Causer ? Je ne crois pas que ce soit possible, vous êtes trop troublée. Il ne me reste que la possibilité de dormir pour ne pas trop m’ennuyer... Quel âge a votre fillette ? .. Permettez-moi de me présenter, Carlos Gim, requis S.T.O à la Rochelle...
Les batteries anti-aériennes, très lointaines, envoyaient leurs messages de mort à travers l’espace.
-Vous ne répondez pas. Je vous avais bien dit que ce serait un monologue au lieu d’une conversation...
Ma main s’est posée sur ton genou. Tu tremblais, mon petit, tu avais peur, une peur horrible.
-C’est à cause de moi que vous tremblez ? Il ne faut pas avoir peur, je vais retourner dans le couloir !
Et je me suis levé pour partir.
-Oh ! Non, restez ! Ne me laissez pas seule !
-Je n’ai aucune envie de vous quitter, au contraire, mais je ne pouvais pas deviner que vous auriez plus peur d’une escadrilles d’avions perdue dans l’espace que d’un inconnu tout près de vous... Mais vous avez raison d’avoir confiance... avez-vous vraiment confiance ? Donnez-moi votre main, là !
Maintenant, figurez-vous que je suis... qui ? Qui vous voudrez : votre père, votre frère, un ami, un fiancé, un...Je vous laisse le choix. Voyez, je ne suis pas difficile !
Voilà ! Appuyez votre tête sur mon épaule, mon bras autour des vôtres et dites-moi si vous avez autant peur que tout à l’heure. Vous tremblez encore un peu, mais vous êtes plus calme. Comment vous appelez-vous ?
-Eliane, et vous ?
-Tout à l’heure, je vous ai dit mon nom...
-Je n’ai pas compris.
-Mes amis m’appellent Charly. Avant de continuer, dites-moi ce que je pourrais être pour vous ! Votre père ?
-Vous êtes trop jeune pour être mon père !
-Comment pouvez-vous le savoir, il fait noir comme dans un four !
-Je vous ai regardé avant l’alerte, lorsque vous vous êtes arrêté dans le couloir.
-Tiens ! Moi, je n’ai pas osé entrer pour ne pas vous réveiller. Si je ne peux pas être un père... un frère ?
-Si vous voulez.
-Non ! Pas si je veux ! C’est vous qui devez vouloir. Nous avons encore quelques heures à passer ici ! Ecoutez, il y a des avions en l’air, la D.C.A continue sa fête... alors, dites-moi quel personnage je dois jouer ! Frère, ami, a...
-Un frère !
-Bien ! Je serai un frère qui veille bien sur sa petite sœur chérie. Regardez, sœurette, votre poupée s’éveille... est-elle ma nièce, ou quoi ?
-Elle est votre nièce, mais elle n’est pas ma fille. Sa maman est ma sœur.
-Comment s’appelle-t-elle ?
-Eliane, comme moi, je suis sa marraine.
Tout à coup, le ciel s’embrase, toutes les batteries de la région sont en action. Des femmes crient, des enfants pleurent des détonations étourdissantes font trembler les vitres du wagon : les alliés bombardent la voie. La petite Eliane s’est réfugiée sur tes genoux. Je lui parle pour calmer sa peur et, te souviens-tu ? Je partage entre nous trois une tablette de chocolat qui a la propriété merveilleuse ne nous rendre invulnérables.
Eliane a confiance en moi et en mon chocolat. Elle est tranquille et compte les déflagrations des engins qui tombent du ciel : 1,2,3,5,7,8...
Je sens la palpitation précipitée de ton cœur sous ma main.
-Eliane, petite sœur chérie, calmez-vous ! Le danger s’éloigne, on n’entend plus les bombardiers. Il n’y a que la chasse en l’air.
-Comment le savez-vous ?
-Par le bruit des moteurs. Veux-tu me donner une bise, mon chou ? Je te donnerai du chocolat.
La gosse nous a donné sa bise, et moi, je me suis penché vers toi, ma bouche a rencontré tes lèvres et fondantes comme un beau fruit mûr... Notre premier baiser.
La D.C.A s’est tue. Seuls les déflecteurs balaient la nuit de leurs pinceaux de lumière. L’Alerte est finie. Les portières s’ouvrent, se referment. Les gens parlent fort. Les uns rendent grâce à Dieu, les autres blaguent ou content leurs impressions. Eliane cherche à percer le mystère de la nuit en soulevant un coin du rideau.
En silence, tu t’abandonnes dans mes bras. Je caresse comme dans un rêve ta gorge et tes seins...
Combien de temps sommes-nous restés ainsi ? Je l’ignore.
Eliane, nous croyant endormis, est grimpée sur tes genoux, et la lumière est venue presque aussitôt, achever de nous rappeler à la réalité.
Le train s’est remis en route lentement, comme à regrets, et tu m’as conté ta vie, ton mariage, tes espérances, tes désillusions. L’attente inutile de nouvelles, ce sentiment de désespérante solitude que seul le babillage d’Eliane rendait supportable.
Moi, je ne savais plus trouver les mots pour te dite tout ce qui se passait dans mon cerveau, ce que je sentais dans mon cœur. Eliane s’était endormie. Tu t’es levée pour la couvrir. Une secousse du train qui prenait de la vitesse, et tu es tombée assise sur mes genoux. Te retenant contre moi, je t’ai dit :
-Restez ! Ne dites plus que vous êtes seule ! Ne dites plus que personne ne vous aime, ni ne vous comprend ! Je comprends votre soif de caresses, de baisers, d’amour ! Et je vous aime ! Oui ! Qu’importe que nous soyons obligés de nous dire adieu ! Ne pensons pas à demain ! Aujourd’hui seul compte, et je vous aime. J’aime ta chevelure soyeuse et tes yeux noirs, j’aime ta joue satinée et tes lèvres roses, j’aime ton corps souple que je sens palpiter dans mes bras et dont la chaleur doucement me pénètre ... mon amour ... !
 
 Nous sommes arrivés à Poitiers.
La voie en direction d’Angoulême était coupée. Nous avions toute une journée à passer dans l’attente. La gare était bondée de voyageurs comme nous arrêtés par les bombardements. Où aller ?
Il ne nous restait qu’un recours ; chercher un hôtel. Vague espoir vite évanoui ; au buffet de la gare, on nous déclare sans ambages que nous ne trouverons pas un lit de libre à Poitiers.
Nous sommes allés nous promener. Tu ne voulais pas t’endormir sur un banc. Eliane n’avait pas sommeil et voulait courir. Pour ma part, je rageais en voyant ta fatigue et en reconnaissant mon impuissance à te procurer un abri où tu puisses te reposer. On allait, bien sagement, se tenant par la main comme deux gosses. Eliane marchait devant nous, admirant tout ce qu’elle voyait.
-Voulez-vous accepter un café crème avec quelques croissants ?
Tu as ri de ma pauvre plaisanterie, et tu as dit :
-Merci, je viens de déjeuner. Je n’ai pas faim. Malgré cela, une brioche ou un croissant avec un café crème, c’est bien tentant par les temps qui courent.
Pour admirer ton sourire, j’ai heurté un ouvrier.
-Pardon ! ... Ramon ? ! Toi ici ? !
-Charly ? Quelle surprise ? !
C’était un vieux copain de tranchées. Le hasard de la guerre qui chassa de leur foyer tant de gens l’avait projeté à Poitiers avec sa famille.
Je lui expliquai la raison de notre présence à Poitiers, notre nuit blanche. Et lui, avec cette simplicité qui semble enlever tout prix à celui qui la donne, nous a offert l’hospitalité de sa modeste demeure. Tu ne voulais pas accepter, mais il sut si bien unir ses prières aux miennes que tu fus obligée de reconnaître que tu étais fatiguée et heureuse de pouvoir dormir un peu. Sa compagne nous offrit le café au lait et les tartines beurrées, puis t’accompagna dans sa chambre pendant que moi je déclarai que j’accompagnais Ramon au travail.
Lorsque je suis renté, Eliane jouait avec les enfants et Carmen était sortie.
Je me suis approché de la chambre, la porte n’était pas fermée. Je suis entré.
Tu étais si belle, et tu reposais si bien, que je n’ai pas osé te donner un baiser par crainte de te réveiller. J’étais resté un long moment à te regarder lorsque tu as, d’un mouvement inconscient, rejeté drap et couverture. La veste de ton pyjama était déboutonnée. Ton sein droit sortait de ta chemisette et dardait vers moi sa pointe rose. Un grain de beauté paraissait une mouche (ma mouche) qui s’apprête à butiner un bouton de rose qui commence à éclore. Je me suis penché et je l’ai effleuré d’un baiser, léger, si léger, que tu ne l’as pas senti. Puis je me suis allongé près de toi tout doucement pour ne pas te réveiller.
Le sommeil n’est pas venu fermer mes paupières. Evitant de te regarder pour ne pas céder à la tentation de te prendre dans mes bras, j’écoutais ta respiration et je laissais mon imagination s’en aller sur les ailes du rêve.
Tu t’es tournée. Un de tes bras s’est détendu, puis l’autre. J’ai simulé le sommeil et j’ai laissé mon regard filtrer à travers mes cils baissés pour voir ta réaction lorsque tu me verrais couché à ton côté.
Appuyée sur ton coude, tu m’as regardé un moment, puis tu as passé ta main sur mon front et sur ma joue. Voyant que je ne faisais aucun mouvement, tu es restée indécise
L’horloge d’une église proche égrena les heures : Midi !
Alors, tu t’es approchée de moi, tu as pris ma tête dans tes mains, et tes lèvres se sont approchées des miennes.
 
 Fait-il que je te dise et notre journée à Poitiers, notre voyage, les semaines, les heures, les instants de bonheur que nous avons vécu ? Je n’en ai pas le courage. Je souffre trop, adieu !
Adieu, ma chérie ! En te quittant, je dis adieu à la vie. Seule la mort aura droit à mes hommages. Je retourne là où on se bat sans espoir de victoire, de gloire, là où on tue et où on meurt pour le plaisir de tuer et de mourir
 
Notes : Hypothèse autobiographique partielle : Antoine aurait été requis STO à Royan. Ce qui cadre avec mes maigres souvenirs sur la question.
 
 
 
 

ESTELLE (Titre donné par Antoine)

 
 Le train entra en gare.
 Je descendis après avoir jeté mon sac de marin sur le quai. Un coup d’œil à l’horloge : dix heures. A ma montre, il était moins cinq. Je retarde ou elle avance. Aucune importance.
Je chargeai mon sac sur l’épaule et sortis, après avoir donné mon ticket au contrôleur, en me donnant l’air de quelqu’un qui connaît la ville. Je tournai à gauche, puis à droite. A droite parce que la rue descendait. Et moi, j’ai toujours mieux aimé descendre que monter.
 Au bout de cinq minutes, j’arrivai au port : quelques petits voiliers et deux cargos étaient à quai.
Aux terrasses des cafés, un monde fou. Les hommes en bras de chemise ou en maillot de corps, les femmes en robes légères sans manches ni bas se désaltéraient en profitant du peu de fraîcheur que la nuit apportait. D’autres, moins nombreux, se promenaient le long du quai, et parfois un couple de novis profitait de l’ombre propice pour disparaître un instant derrière les tas de cageots qui encombraient la zone de déchargement.
Un peu plus loin, une enseigne lumineuse indiquait : » Hôtel de la Marine, tout confort ».
Un coup de rein pour remonter mon sac et, en chaloupant un peu, je dirigeai mes pas vers le confort de la Marine, en me demandant tout bas s’il faudrait sortir les papiers. Oh ! Bien sûr, je ne craignais rien de ce côté-là, mais mon livret de navigation laissait un peu à désirer, surtout du côté photo, mais bah ! Au petit bonheur la chance, car je n’avais pas d’autre pièce d’identité comme marin...
 Le bureau était à gauche en entrant .-Une chambre pour la nuit.
-Très bien, Monsieur, voulez-vous remplir votre fiche.
-Avec plaisir.
-Vous avez le sept au premier étage, voilà votre clé.
-Merci, bonsoir Monsieur. Ah ! Pardon, combien je vous dois ?
-Dix francs pour la nuit, Monsieur, merci et bonsoir.
-Bonsoir.
La chambre ne cassait rien : un lit de fer en 140, une table de nuit boiteuse, une armoire à glace en face du lit et, dans un coin à côté de la fenêtre, un lavabo avec deux robinets -eau chaude, eau froide- mais seul le robinet d’eau froide avait quelque chose dans les tuyaux. L’autre était irrémédiablement......une chaise complétait l’ameublement.
Après avoir fermé les volets, je fis sauter mon blouson, mon col et ma chemise, et voler mes croquenots à l’autre bout de la pièce.
Allongé sur le lit, complètement détendu, je me mis à penser à mes copains. Qu’est-ce qu’ils pourraient bien faire ?
Mimi filait le parfait amour avec son Huguette, et Fred et Jackie... Sacrée Jackie, j’entendais encore sa voix :
-Oui, c’est du joli ce que tu viens de faire, monsieur-travaille-seul ! Don Quichotte n’a pas besoin de Sancho Pança ! S’il doit aller se laver les pieds, il y ira tout seul ! Tu avais peur qu’on te la souffle ta petite Bretonne et son mioche ! Bon, tu as refroidi le type. C’était un salaud, d’accord ! Mais si tu nous avais mis dans le coup, on aurait pu l’avoir sans l’amocher. Et maintenant que vas-tu faire, toi ? François Gautier, étudiant en médecine première année, ne tiendra pas devant un examen un peu approfondi ! Et les flics ne sont pas complètement cons ! Surtout que tu es déjà connu de la maison !
Mimi l’interrompit en riant ;
-De ce côté-là on est paré, Jacques ! Si les poulets trouvent quoi que ce soit dans la carrée qui puisse les mettre sur la piste de François, je suis prêt à me faire encadrer ! J’ai tout astiqué tout à l’heure, et j’ai même changé les bouquins et emporté toutes les paperasses. Par exemple, ils vont penser qu’il devait être un drôle de feignant !
Jackie enchaîna :
-Ils ne se tromperont pas ! Il est cossard au point d’avoir peur de fatiguer sa langue et ses méninges ! Qu’est ce qu’il y perdait, lui, si l’autre voulait monter la môme pour les trois mois de loyer qu’elle lui devait ? Il fallait bien qu’il rentre dans son argent, que diable ! Cent cinquante francs, c’est une somme pour une petite ouvrière en chambre ! Combien de jours aurait-elle dû travailler pour les gagner ? Au moins deux semaines, y compris dimanches et fêtes ! Une honnête courtisane, combien de passes doit-elle faire pour palper autant de galette ? Dix ! En comptant un peu juste ! Et cette petite morveuse qui ne doit même pas savoir l’A.B.C ce cet art supérieur qu’est aimer, en une petite heure à faire la morte...
Là, j’avais gueulé :
-Assez ! J’aurais bien aimé vous voir tous les deux à ma place ! Entendre d’abord le type la menacer de la faire foutre dehors si elle ne payait pas. Puis entendre ses prières mêlées aux pleurs du petit. Et après qu’elle s’est tue, épuisée et sanglotant, l’espèce de pédé infect lui faire la chanson de la pitié, du sacrifice de ses trois mois de loyer en retard, lui parler de sa gentillesse à elle et de la santé de son gosse pour finir, et sans même choisir ses mots, lui dire qu’il l’attendait chez lui le lendemain ! Il serait seul, et si elle n’y allait pas, il lui enverrait l’huissier !
Vous auriez dû être là après qu’il fut parti, et l’entendre parler à son fils, faire des projets d’évasion pour ne pas passer par-là, et, après avoir envisagé la fuite, la mort pour tous les deux ! Le suicide pour elle seule en l’abandonnant à l’Assistance. Et pour finir, ne reconnaissant pas le droit de l’abandonner ni de l’entraîner avec elle dans la mort, lui avec une voix qui me faisait mal :
-Mon petit, mon petit chéri, pardonne-moi ! Je n’ai pas le courage de me séparer de toi ! J’irai, j’irai ! Et je ne serai plus qu’une putain ! Une putain...
-Je ne sais pas ce que vous auriez fait. Moi, j’ai décidé de donner une leçon à ce salaud ! Car je ne voulais pas le tuer. C’est pas de ma faute si son crâne était si délicat et ne supportait pas le plomb en usage externe !
Et ce n’était pas de sa faute à elle si son premier béguin lui a fait un enfant et s’est trissé après. Ni si le pitchounet est tombé salement malade ! Voyons, Mimi, qu’aurais-tu fait à ma place ? Et toi, Jacquot ? Parlez-moi franchement !
Jacques allait parler, mais Mimi lui coupa la parole ;
-Il y a quelque chose qui cloche, que tu nous cache pour mieux dire, car tu es un faux jeton, un faux frère !
-Oh ! Qu’est ce qu’il y a encore ? Tu vas nous servir la grande tirade du troisième acte, toi aussi ?
-Laisse-moi parler ! J’ai fait moi aussi ma petite enquête. Lorsque tu nous as dit ce matin que c’était toi qui avais fait ce beau travail, et que tu nous as sorti les 15000 balles raflées chez l’enfoiré pour permettre à la môme de rentrer chez elle, je t’ai quitté et je suis allé chez toi pour tout nettoyer. Car j’ai pensé aux empreintes ! La concierge était au marché, j’ai eu du pot. Personne ne m’a vu entrer ni sortir.
Après dîner, je suis allé chercher Huguette et on y est remonté. En nous entendant frapper chez toi - Huguette n’avait pas besoin de savoir que j’avais une clé - ta petite voisine a ouvert sa porte. Ca m’a étonné de la voir là, souriante et tranquille comme si rien ne s’était jamais passé, ... d’après ce que tu nous as dit !
-Monsieur Gauthier n’est pas là. Il doit être à la faculté de médecine, au Prado.
Tu parles ! Je me suis dit. Et j’ai enchaîné : Oui, Mademoiselle, il nous avait prévenus. Et il nous a recommandé de vous voir pour que vous lui annonciez votre arrivée et l’endroit où nous allons l’attendre.
C’est Huguette qui, sans savoir où je voulais en venir, m’a sorti de l’impasse. Elle a vu cette caisse d’emballage qui sert de berceau à son fils, et deux petites mains qui s’agitaient.
-Oh ! Mais vous avez un bébé !
-Oui ! Il a 18 mois. Il marche déjà, mais il a été beaucoup malade. C’est grâce à M. Gauthier que j’ai pu acheter les médecines.
J’abrège pour ne pas te dire tout ce qu’elle nous a dit de toi. Si tu le savais, tu éclaterais d’orgueil. Espèce de sale individu ! En voyant la tête d’Huguette et de la petite Yvonne, je me suis juré de ne pas te pardonner ce que tu viens de faire et pour tout ce que tu nous as caché !
-Mais ! Quoi, bon dieu ? !
 -Primo, le nom de la môme ! Secundo, les 200 francs que tu lui as refilés pour aller payer le loyer et l’ordonnance pour le môme. Tercio, de ne pas m’avoir appelé, moi, Maxime, le plus ancien de tes copains, pour t’aider à régler son compte à ce monsieur. Parce qu’on ne refroidit pas un type pareil d’un seul coup de matraque sur le crâne ! C’est saloper le travail ! On lui ouvre proprement le ventre et on le laisse crever doucement pour qu’il ait le temps de réfléchir ! Avec ta façon à toi, le pauvre n’a pas eu le temps ni de réciter un Pater !
Et tous les deux se sont mis à rire en me regardant comme si j’étais un Fratellini sur la piste d’un cirque.
Braves copains. Toujours gais, toujours prêts à la bagarre. Prêts à tout risquer pour n’importe quoi qui en vaille la peine aux yeux d’un seul d’entre nous.
Ils avaient exigé que je parte en vacances à Toulon. J’étais devenu un matelot en congé, et tout à l’heure, j’allais changer encore une fois de personnage. Après le passage de la frontière, je pourrai redevenir moi-même. En Espagne, je ne risquais rien.
Lorsque je me suis réveillé, on frappait à la porte.
-Monsieur, il est 8 heures, déjà ! Le car pour le Perthus part à 8 heures 30 !
Je bondis du lit en criant que je me levais. Dix minutes après, je sortais de l’hôtel et je me dirigeais ostensiblement vers la gare où le car attendait l’arrivée d’un train. Le laissant froidement tomber, je partis d’un pied alerte par la route de Cerbère.
La route était déserte. Quelques rares paysans travaillaient leurs champs ou dans les vignobles qui s’étendaient le long de la route. J’avais abandonné ma tenue de marin dans un buisson de noisetiers, et, habillé d’un pantalon de golf, d’une chemise Lacoste à manches courtes, un sac tyrolien sur le dos et un petit chapeau, tyrolien aussi, sur mes tifs, accroché à ma ceinture un kodak dans son étui, j’avais tout l’air du fils à papa qui joue au globe-trotter.
Dans une poche revolver, un portefeuille avec un passeport suisse qui affirmait catégoriquement que j’étais Jacques Perrin, né à Genève, et que j’avais le droit d’aller n’importe où en France, en Belgique, au Luxembourg, en Allemagne ou en Espagne. Le tout écrit en trois langues, avec une demi-douzaine d’autres bouts de papiers qui confirmaient et certifiaient ce que le passeport disait. Fred avait fait richement les choses. Dans l’autre poche, le pognon. De quoi vivre trois mois en se la coulant douce à condition de ne pas faire le nabab. Tout aurait été pour le mieux dans le meilleur des mondes s’il avait fait un peu moins chaud ou un plus frais ...mais le père Soleil plombait sans que la moindre brise fasse bouger ses rayons.
J’avaisdéjeuné vers treize heures dans un restaurant de routiers, et je cherchais un coin pour faire la sieste. J’avais quitté la route pour m’approcher de la mer où j’espérais trouver un peu plus de fraîcheur, ne fût-ce qu’en me trempant dans ses flots.* Mais une falaise presque à pic m’empêchait de les approcher, à moins d’avoir des ailes. Et ce n’était pas mon cas. J’allais renoncer à mon bain de mer et chercher un coin à l’ombre d’un buisson, lorsque je m’aperçus qu’une suite de rochers qui se chevauchaient les uns les autres me permettrait d’arriver au pied de la falaise. Sans réfléchir que descendre serait plus facile que remonter, je sautai sur le premier palier de cet escalier de cyclopes. Au bout d’une demi-heure de sauts, de glissades et de chutes, je pus tremper mes pieds dans la Méditerranée et me rendre compte qu’il fallait que je trouve un autre chemin pour remonter. Il me serait impossible de rejoindre la route par où j’étais passé. Comme je suis assez insouciant lorsque je suis seul, Je remis les soucis à plus tard. Ayant aperçu des moules de roches et des arapèdes, je sortis mon canif et, dans la tenue d’Adam avant le péché, je me mis à gober ces mollusques au fur et à mesure que je les arrachais à leur rocher. J’étais content comme un gosse en vacances. Je marchais sur des tapis d’algues, glissais sur de grandes pierres plates polies par la mer, m’arrêtais pour sortir un crabe de son trou... j’avais oublié et mon âge et la réalité de ma vie. Je m’étais éloigné insensiblement de la falaise dont je n’étais séparé que par trois grands rochers qui s’élevaient à quinze ou vingt mètres du rivage. Après avoir essayé sans succès de les escalader, j’en fis le tour. Et ce qui se présenta à mes yeux me laissa pantelant de surprise et d’émotion : une toute petite plage de sable doré qui brillait aux rayons du soleil et, couchée sur une couverture, une femme qui dormait. Une jeune femme nue, complètement nue, un bras replié sur ses yeux pour les abriter du soleil. Je regardais, fasciné, ce corps bronzé que l’on aurait bien pu croire l’œuvre d’un sculpteur de génie s’il n’y avait pas eu le mouvement rythmique et lent de sa gorge. La statue respirait, donc elle était vivante. Une femme seule au pied de cette falaise. Oui, seule car il n’y avait qu’un petit tas de ses effets sur une grosse pierre : un corsage, un soutien-gorge...
Une vague de désir monta en moi. La prendre dans mes bras, la réveiller avec des caresses. Si elle refuse, la posséder de force ? La violer ?
Eh ! Mon garçon ! Tu deviens un salaud ! Du calme ! Et puis tu es à poil. Tout ce que tu viens de penser se voit de façon un peu trop apparente. Et puis souviens-toi de ce que tu prêches aux autres : les victoires les plus méritantes sont celles sue l’on remporte sur soi-même. Mon petit salaud, va te rhabiller !
Je m’éloignai doucement de la plage, et je m’en fus chercher mon sac et mes effets. Au retour, je fis un bouquet des fleurs sauvages qui poussaient dans un trou de la falaise.
Elle était toujours là, toujours endormie, mais s’était retournée sur le côté, une main sous sa joue, une autre prise entre ses cuisses. Mon émotion était tombée. Ma raison , ma froide raison me commandait d’aller me cacher avant son réveil, avant l’arrivée de quelqu’un qui serait intrigué par ma présence. Cela aurait pu me porter préjudice. Car, si je n’étais pas encore recherché lorsque j’ai quitté mes amis, je pourrais l’être à l’heure présente. Mais ma raison n’était pas la seule à parler. Mon...cœur (si on veut) me disait d’attendre et de tenter ma chance. Je suis resté.
J’allai m’appuyer à un rocher à deux mètres environ d’elle, et j’admirais sans me lasser ce corps de femme si délicieusement parfait dans l’abandon du repos. Combien de temps suis-je resté immobile à la regarder ? Je l’ignore.
Enfin, elle se réveilla . En me voyant si près d’elle, une expression d’épouvante assombrit son visage pendant qu’un réflexe la faisait se recroqueviller. Les genoux au menton, jambes et cuisses serrées ne laissant à mon regard que la ligne droite de ses tibias et ses yeux pleins de peur.
-Je vous en prie, Mademoiselle, n’ayez pas peur !Moi aussi, j’aime la nature, le soleil et la mer !
Je suis naturiste, et chaque fois que je peux, soit sur une grève, soit au fond d’un bois, je libère mon corps de tout ce qui le gêne. Ne craignez rien ! Je vous donne ma parole que je ne vous toucherai pas, même du bout de mes doigts ! Dites-moi que vous n’avez pas peur ! Je serais si heureux que vous ayez confiance en moi ! Vous êtes si jeune et si jolie. Et vous étiez si mignonne en dormant, que je n’ai pas osé vous réveiller pour vous offrir ce bouquet de fleurs qui, chose rare à ma connaissance, ont poussé et sont écloses si près de la mer. Permettez moi de le prendre au pied du rocher qui se trouve derrière vous.
Le voilà, Mademoiselle ! Allons ! Vous voyez bien que je ne suis pas un ogre, ni un satyre ! Détendez-vous, allongez vos jolies jambes qui, si vous continuez dans cette position, vont s’ankyloser. Et profitons du soleil en bavardant gentiment en bons copains qui aiment la nature, sainement sans hypocrisie ni fausse honte. Et pour cela, je vous demande pardon de na pas l’avoir encore fait, permettez-moi de me présenter : Jacques Perrin, étudiant en médecine, Suisse de naissance, Français de cœur depuis environ une heure... et vous, comment vous appelez-vous ?
Nonchalamment, je m’étais allongé sur le sable pas trop loin d’elle.
-Alors ? Bébé a avalé sa langue et ne peut plus parler ? Tant pis ! Ne me dites pas votre nom, Déesse, si vous êtes descendue incognito de l’Olympe pour jeter le troubleau milieu de nous, pauvres mortels. Mais au moins, ne soyez pas si cruelle ! Faites un sourire, marquise, au pauvre chevalier errant que je suis, prêt à pourfendre de ma rapière Maures, Sarrazins et autres Mameluks...
Et, tout en parlant d’abondance, je regardais son visage d’où la crainte et la honte d’avoir été surprise en si simple appareil s’estompaient doucement, laissant la place à une expression plus rassurée et tranquille.
-Oui ! Belle fille, fille de Neptune, j’ose espérer que vous accepterez ce modeste bouquet, et que vous intercèderez auprès de votre père immortel pour que ma traversée soit calme et sans danger. Que les flots apaisés par votre sourire berceront mon frêle esquif pendant que vous... vous vous ferez bercer par quelque puissant Triton, qui, plus heureux que moi, aura su vous intéresser.
Mince ! Je suis complètement fou ! Vous ne comprenez peut-être pas le Français ! Parla Italiano, signorina ?Non. Habla usted Espanol ? Tan poco. English ? Deutsch ?

Les grimaces que je faisais pour marquer mon désappointement la firent éclater de rire. Et, se couchant de côté, elle me fit face, me dévoilant les trésors de son corps d’adolescente. Ces trésors que j’avais déjà tant admiré pendant son sommeil.

Pour ne pas l’effaroucher de nouveau, je continuais à parler, à me griser moi-même de paroles en m’efforçant de na pas faire de mouvement brusque, comme lorsqu’on veut apprivoiser un petit animal sauvage.
-Voyez-vous, mademoiselle, moi je fais le mouvement qui déplace les lignes [ ?] , mais j’aime la nature : le soleil, la mer, les fleurs, la montagne, les prairies, les forêts, les oiseaux sur les branches et les poissons dans l’eau. Et comme je les aime, je les connais par leur nom. Mais vous, je ne vous connaît pas. Moi, je me suis présenté. Je m’appelle Jacques, et vous ?
-Estelle !
-Estelle ? Oui, j’aurais dû songer au ciel ! Estelle : estrella : étoile. Vous êtes une étoile venue vous reposer sur cette plage en attendant de reprendre votre course dans la nuit, dès que le soleil aura disparu à l’horizon.
-Oh ! Non, monsieur ! Je ne suis même pas une touriste venue passer des vacances sur cette côte sauvage. J’y suis née, et mes parents sont des paysans qui vivent chichement sur cette terre généreuse mais qui ne leur appartient pas. Touts vos suppositions étaient fausses !
-Ah ! non ! Je vous demande pardon de vous interrompre, mais aucune de mes supposition n’est fausse car vous êtes une déesse, une marquise et même une duchesse par votre beauté ! Ils ne vous l’ont jamais dit, les garçons de ce pays ?Et votre miroir, lorsqu’il réfléchit votre image, ne vous murmure pas que vous êtes divine ?
Un mouvement vers sa poitrine, et les fleurs que j’avais gardées dans ma main frôlèrent son sein d’une caresse légère. D’un bond, elle s’éloigna, et d’une voix frémissante pleine de reproche et de peur :
-Vous m’aviez promis...
-...de ne pas vous toucher !Même pas avec le bout de mes doigts ! Et je ne vous ai pas touchée, mon mouvement a été involontaire, croyez-moi !
Mais ma voix était plus rauque et plus du tout claire Me levant d’un bond, je courus me plonger dans les flots.
Lorsque je suis retourné sur la plage, elle était habillée et pliait la couverture.
-Vous partez déjà ?
-Il faut bien que je rentre ! Et vous ?
-Moi, j’aurais bien envie de rester ici si je savais que vous reviendriez demain.
-Mais vous ne pouvez pas rester ici ! A la rigueur, on peut rester dehors en cette saison. Mais pour souper ?
-Un globe-trotter qui se respecte a tout ce qu’il lui faut dans son sac. Regardez ! Voilà un sac de couchage. Ca vient d’Amérique. C’est pour dormir lorsque la nuit vous surprend loin de tout lieu habité. Voilà une petite boîte de pastilles. C’est de l’alcool solidifié. Voilà deux boîtes de biscuits, trois boîtes de conserve, une de café moulu, du sucre, du chocolat, et même des allumettes et du tabac...
Vous voyez, Estelle ! Je peux me passer un jour, et même deux, d’aller au restaurant ou à l’hôtel ! Mais comment allez-vous faire pour remonter là-haut ?Par où je suis descendu, c’est presque impossible, et je n’ai pas vu de sentier !
-Ne vous faites pas de mauvais sang, monsieur !
-Appelez-moi Jacques ! Je vous ai bien appelée Estelle, tout à l’heure ! Allons ! un bon mouvement ! Nous sommes bons copains, maintenant, non ?
-Oh ! Oui ! Et elle sourit, radieuse. Eh ! Bien ! Jacques, il est un peu difficile au commencement et à la fin, mais pas trop. Regardez !
Et, allant au bord de l’eau, elle lança une espadrille sur une grosse pierre environ deux mètres plus haut.
-Là-haut commence le sentier. Et pour y arriver, les trous creusés par la mer nous aident à franchir cet obstacle. Tout à fait en haut, à l’autre bout du chemin, il y en a deux plus basses mais plus difficiles à escalader car il n’y a pas de trous.
S’approchant de moi, elle me tendit les deux mains : Au revoir, Jacques !
-Au revoir, Estelle ! A demain ?
D’un mouvement souple, elle dégagea ses mains des miennes et, en s’approchant un peu, elle frôla ma bouche d’un baiser rapide et léger. Et, avant que je sois revenu de ma surprise, elle se trouva sur le sommet de pierre, en train de se chausser. Puis , se relevant, me fit un geste d’adieu et commença à monter à petits bonds comme si elle s’amusait à monter un escalier à cloche-pied.
Quand elle eut disparu à mes yeux, une sorte de tristesse s’appesantit sur moi. La petite plage me parut plus sombre, la falaise plus menaçante et le ciel moins pur.
 
 
Notes : Développement de l’autre nouvelle sans titre que j’ai baptisée Méditerranée. On y retrouve le thème de l’exil volontaire pour des questions judiciaires... Le titre » Estelle » est donné par Antoine.
 
* : c’est là que la nouvelle « Méditerranée » commence !
 
 
 
 

MEDITERRANEE

 
Il s’arrêta sur le bord de la route. Les vignobles s’étendaient à sa droite, et derrière lui, à sa gauche, des rochers semblaient faire un rempart face à la mer
 D’un coup de rein, il remonta son sac tyrolien, et, laissant la route, commença à escalader la paroi rocheuse. Arrivé au sommet, il se débarrassa de sa charge. La Méditerranée s’étalait calme devant lui comme un immense miroir bleu. Le soleil dardait ses rayons sur la terre et l’eau que rien ne troublait. Il regardait, l’œil fixe, droit devant lui, mais il ne voyait pas la mer ni le ciel pur. Il ne sentait pas la chaleur du soleil.
 Il revoyait son proche passé. Il se voyait penché sur sa table, écoutant la berceuse d’une voix de femme chantonnant dans la chambre à côté. Il connaissait cette femme. Une fille mère, une roulure, disait la concierge. Qui, depuis trois mois, ne payait pas son loyer sous prétexte qu’elle était restée sans travail pour avoir voulu soigner son petit malade. « Comme s’il n’y avait pas les hôpitaux ou les crèches. Une feignante, je vous dis, monsieur ! Une roulure, une mère qui ne sait pas qui est le père de son fils ! »
 Pauvre fille ! Jeune, belle, en butte au désir des hommes : Charlot le Corse, marlou de profession, lui proposant un emploi en Argentine. Lulu le mac, voulant en faire sa régulière... sauvée de ce dernier par son amour de mère. Le troisième : M. Verdier, quinquagénaire, gérant de la sombre bâtisse où elle vivait avec son gosse. Le plus dangereux de tous et le plus dégoûtant. Mais celui-là était mort, le crâne fracturé. On l’avait trouvé étendu sur la chaussée. Une âme charitable l’avait soulagé, en même temps que des quelques années qui lui restaient à vivre, de la lourde serviette où il entassait l’argent du loyer des immeubles qu’il gérait.
 Depuis lors la fille s’en était retournée dans sa Bretagne natale, et un touriste suivait d’un pas nonchalant la côte de la Méditerranée en faisant du camping en bord de mer...
 
 D’un bond, il se mit debout sur le rocher. A quoi bon penser à tout cela ? Les jeux sont faits. Et puis, il n’avait qu’à la laisser tranquille. On ne couche pas avec une femme lorsqu’elle ne veut pas. Et on ne menace pas de la mettre à la rue pour qu’elle dise oui !
 Allons prendre un bain, ça nous rafraîchira les idées. Et d’un pas souple, il commença à descendre par l’étroit sentier qui serpentait face à la mer. C’est alors que l’imprévisible arriva.
Baissant les yeux pour reconnaître son chemin, il vit, sur la petite plage qui d’étendait au pied de la falaise, une tache blanche. Un corps de femme étendu sur le sable, un bras replié sur les yeux pour les abriter des rayons solaires, l’autre légèrement écarté. Un léger sifflement s’échappa de ses lèvres : Mince de gosse ! Quelle beauté ! Et avec un petit sourire, il accéléra la descente en s’efforçant de la rendre la plus silencieuse possible pour ne pas effaroucher le belle endormie. Quelques instants après, il était au pied de la falaise
 Après avoir admiré les trésors qui s’offraient à ses regards extasiés, il traversa la plage. Et à l’abri d’un rocher pour ne pas effaroucher la belle à son réveil, il se déshabilla et plongea dans les flots. Quelques secondes plus tard il reprenait pied sur la plage, et la femme réveillée avait revêtu un slip à la hâte et s’escrimait nerveusement à boutonner sur son dos un soutien-gorge rétif. Il sourit en la regardant fixement, et cela augmenta encore le trouble de la femme. En voyant cela, il s’approcha, décidé :
-Permettez, madame !
Il fit passer le bouton dans la boutonnière.
-Voilà qui est fait ! Voulez-vous vous baigner avec moi ?
-Merci bien, monsieur, répondit-elle, Il se fait tard déjà, et je dois rentrer !
Et se levant d’un bond, elle courut vers la rive et entra dans les flots. Lorsque l’eau lui arriva à la ceinture, elle se retourna en souriant vers la terre, agita un bras en signe d’adieu et plongea.
Il la regarda nager et disparaître derrière les rochers qui prolongeaient la falaise. Dommage ! Se surprit-il à dire.
 
 Un examen attentif lui révéla qu’il était impossible de quitter la plage, si ce n’était à la nage, ou en renouvelant en sens inverse l’exploit qu’il avait accompli pour y arriver : escalader la falaise ! Ca, c’est très bien ! Une fois la nuit tombée, je ne crains pas de visites indiscrètes. Le jour, on me prendra pour un baigneur ou un amateur de coquillages. La frontière n’est pas loin. Trois jours pour étudier le pays. Dans quatre jours je serai en Espagne. Après...mektoub !
 
 
 
Notes : Toujours dans l’hypothèse que la fiction se nourrit de l’autobiographie, voilà un récit qui nous campe l’Antoine en route pour l’Espagne.
 
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DOULEUR

 
 
Etre ou ne pas être.
 
 Eternelle question, problème éternel qui se pose toujours et que l’on ne résout jamais. Ne jamais pouvoir choisir entre le bonheur fugitif et le devoir qui vous tient comme un carcan.
 Vouloir être aveugle et sourd pour ne penser qu’à soi, et voir la misère, la douleur du monde, entendre les hurlements, les plaintes et les sanglots de ceux qui peinent et souffrent, et ne pouvoir rien faire.
 Côtoyer une foule de gens égoïste, indifférente, aveugle et sourde, et au milieu d’elle se sentir seul, encore plus seul que perdu au milieu d’un désert.
 Se pencher sur un être blessé, essayer de soulager sa douleur, partager un fardeau. Et lorsque vous êtes usé, fini, l’entendre d’un coup éclater de rire de vos efforts, de votre sacrifice, ne rien reconnaître et exiger le prix fort pour s’être laissé soigner et guérir, pour vous avoir confié le fardeau. Fardeau que vous avez porté jusqu’au bout.