Dix-huitième épisode. 29’59’’.

La perte de l’Aragon ou le commencement de la fin.
mercredi 16 mars 2005
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Dix-huitième épisode : La perte de l’Aragon ou le commencement de la fin

Pendant que les combattants usés et démoralisés subissent au front les terribles offensives franquistes, dans les campagnes, les villageois les plus déterminés reconstruisent les collectivités avec une certaine rage. Mais le désespoir et la peur de la défaite se font sentir.

La lutte sourde entre les propriétaires, qui réclament leurs biens, et les collectivistes durera jusqu’à la fin de la guerre, avec des résultats divers selon le rapport de force local. Dans l’industrie, des secteurs collectivisés fonctionneront jusqu’à la fin de la guerre, mais sous l’emprise de plus en plus forte de l’Etat, notamment dans les industries de guerre, les mines et la métallurgie. Des usines catalanes seront même rendues à leurs propriétaires.
En ville, il y a maintenant deux sortes de citoyens : ceux qui travaillent pour l’Etat ou l’industrie de guerre et reçoivent un salaire, et ceux qui travaillent dans les autres branches et qui souffrent de la faim. Le transfert du gouvernement de Valence à Barcelone à la fin octobre 1937, drainant plus de 250 000 personnes, a considérablement aggravé les conditions de vie de la population catalane. Affamée et régulièrement bombardée, elle est en outre terrorisée par les patrouilles du Service d’Investigation Militaire qui contrôlent et arrêtent les gens dans les lieux publics.

Depuis juin 1937, au fur et à mesure que la guerre avance avec son cortège de défaites, la législation répressive accelère les procédures, et les pratiques arbitraires de la police se généralisent, sous prétexte de traquer la cinquième colonne. En réalité ce sont bien souvent des antifascistes qui comparaissent devant les tribunaux spéciaux pour « défaitisme et haute trahison ». Des sanctions qui vont de 6 ans de camp de travail à la peine capitale tombent sur de jeunes militants barcelonais qui distribuent des tracts critiquant la politique du gouvernement, ou sur des cheminots de Gérone qui appelent à la grève. Au même moment, des fascistes infiltrés dans la magistrature sont arrêtés, puis relâchés. Le champ libre est donc laissé aux groupes clandestins de la Phalange qui préparent l’heure de l’épuration franquiste. D’ailleurs en février 1938, autour de Franco, les membres du gouvernement nationaliste en constitution prêtent serment près de Burgos.

La CNT et la FAI persévèrent dans leur intégration à la politique centraliste de l’Etat républicain, en dépit des critiques d’une partie de leurs militants, pour beaucoup en prison ou contraints à la clandestinité. Depuis des mois, les dirigeants anarcho-syndicalistes négocient et concluent des pactes d’alliance avec l’UGT et le PSUC, ceux-là mêmes qui calomnient et sabotent le travail des affiliés cénétistes au front et à l’arrière. Et le 6 avril 1938, la CNT intègre le nouveau Front populaire antifasciste et participe au gouvernement d’unité nationale de Negrín. A ce moment, pour la plupart des politiciens, la défaite militaire est proche, et pour éviter une capitulation sans conditions, les négociations avec Franco ont déjà commencé. Cela n’empêche pas la police politique de traquer parmi la population toute personne suspectée de « défaitisme »...
Le camp républicain vit désormais une militarisation de la société qui va de pair avec la démobilisation révolutionnaire. Les conflits politiques et sociaux sont dilués dans la sombre perspective de la défaite, et la gestion quotidienne des problèmes matériels de l’existence confine hommes et femmes dans des conduites individuelles de survie.

Récit : du chapitre Souvenir macabre à la fin du chapitre Cathala

Fin du récit :

Comme Gimenez nous le donne à voir, il règne sur le front une terrible confusion. Début 1938, tous les objectifs que les Soviétiques ont eux-mêmes posés pour gagner la guerre sont réunis : ils tiennent en grande partie le front et l’arrière dans une main de fer. Mais c’est aussi le moment où la liste des batailles perdues devient impressionnante. Contrairement à la réputation d’efficacité célébrée par leurs porte-plume assermentés dans le monde, les militaires soviétiques se montrent en Espagne de piètres stratèges.

Cela ne les empêche pas de continuer à appeler les soldats de la république à la lutte jusqu’au dernier, tandis que les tankistes et pilotes soviétiques quittent le pays...
Gimenez nous renseigne également sur le sentiment de terreur qui règne dans les tranchées, où, selon un rapport de la FAI d’octobre 1938, on a plus peur d’être tué par les gens de son camp que par ceux d’en face. D’ailleurs à l’arrière, les Jeunesses Libertaires impriment des tracts pour encourager les militants à la discrétion quant à leur appartenance politique au moment de leur incorporation. Ils les avertissent que la plupart des officiers communistes envoient les anarchistes en première ligne. On ne s’étonne pas dans ces conditions que les refus de monter au front et les désertions se multiplient. Avec l’ouverture aux historiens des archives soviétiques, on a la confirmation que les déserteurs des Brigades internationales, repris par le SIM, ont été fusillés ou confinés dans le camp dit de rééducation d’Albacete. Il semblerait que plusieurs milliers d’internationaux y soient passés jusqu’en octobre 1938, et que beaucoup n’en soient jamais revenus.

Un des derniers grands actes de la guerre va se jouer le 9 mars 1938, quand les nationalistes lancent la grande offensive d’Aragon, une vraie blitzkrieg conçue par les conseillers allemands de Franco. Dès le lendemain, le front républicain va craquer de partout, les Brigades internationales elles-mêmes ne tenant pas le choc, et la retraite commence d’ouest en est, sous le feu des avions italiens. Le 15 mars, un front de 60 km est ouvert à l’invasion jusqu’à la côte, tandis que tous les quartiers de Barcelone subissent, trois jours durant, un terrible bombardement aérien.

A la Société des Nations, Staline propose aux démocraties une grande alliance contre Hitler, et devant le refus de l’Angleterre, il réfléchit au futur pacte germano-soviétique...et prépare discrètement son retrait d’Espagne avec armes et bagages.
Lérida tombe le 4 avril après avoir résisté une semaine, puis Fraga ; la population et les soldats refluent sur Barcelone, mitraillés sans pitié. Le 15, la république est partagée en deux : d’un côté la Catalogne jusqu’à Viñaroz dans le Levant, de l’autre la poche du centre-sud depuis Madrid jusqu’à la côte.