Troisième épisode. 22’34’’.

La guerre et la Révolution.
jeudi 31 mars 2005
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Troisième épisode : La guerre et la révolution

Antonio Gimenez quitte Lérida pour le front de Saragosse et rejoint la colonne Durruti. En août, celle-ci déclenche une offensive qui se conclut par la prise de Pina de Ebro, Osera et Los Calabazares à 14 kms de Saragosse. Dans les villages où passe la colonne Durruti, comme dans la plupart des autres, la collectivisation des terres, du bétail, des semences et des outils s’organise, tantôt spontanément, tantôt à l’appel des miliciens qui provoquent des assemblées de villages.
Comme en Ukraine en 1917, la guerre et la contre-révolution vont exercer une pression permanente sur l’expérience communiste libertaire en cours.

Récit : du chapitre Pina de Ebro, à la fin du chapitre La madre

Fin du récit.

Voyons de plus près cette expérience communiste libertaire au cœur de la révolution espagnole :
Ce qui permet aux miliciens de mener une guerre qu’ils n’ont pas voulue, et de tenir avec un armement insuffisant, c’est bien la conviction qu’au front comme à l’arrière, un mouvement d’émancipation est en route pour que les hommes et les femmes de ce pays vivent enfin une existence digne de ce nom.

La collectivisation ne fut pas l’effet du hasard mais la résultante d’une longue histoire d’auto-éducation ouvrière. Elle se répand dans les villes et communes villageoises restées républicaines, et perdure jusqu’en 1938 de manière plus marquante dans les campagnes que dans les villes, et tout particulièrement en Aragon, où l’Etat central sera peu présent. Dans certaines communes de la région du Haut-Aragon, l’expérience communautaire avait même commencé en 1932, et dès avril 36 pour d’autres. La proximité du front constitue aussi un élément stimulant ; des villageois, comme ceux de Calanda vont constituer une centurie entière dans la colonne Durruti. Cependant la symbiose miliciens-paysans n’est pas toujours évidente à réaliser. Simone Weil, jeune philosophe française qui se rendit sur le front, note dans son journal un « sentiment d’infériorité assez vif » chez les villageois, et un « manque de curiosité voire une condescendance chez les miliciens ». Sans généraliser cet état d’esprit de part et d’autre, il ne faut pas pour autant l’ignorer, et des comportements inacceptables de la part des miliciens rendront nécessaire l’ intervention des chefs de colonne.

En tout cas la collectivisation sera vaste et tenace, malgré les attaques qu’elle subira pendant deux ans ; cela donne à penser qu’elle est l’œuvre volontaire de l’ensemble des paysans aragonais. On peut même dire que pendant le temps que dure l’expérience collectiviste, chaque village mettra un point d’honneur à réaliser sa propre conception du communisme libertaire. Il y a également des villages où rien ne change, parce qu’ils sont majoritairement peuplés de petits propriétaires.

Dans les campagnes aussi on procède à des règlements de comptes, mais de manière moins massive et surtout plus symbolique : souvent on fusille le curé, le grand propriétaire et les hommes de lois. Mais de nombreux témoignages font état de la possibilité laissée aux ennemis de classe de partir librement ou de s’intégrer à la nouvelle collectivité.

De manière générale, dans les communes où prédominent les travailleurs salariés, la propriété privée et le commerce sont abolis. Tout se discute et se décide en assemblées, chaque collectivité étant souveraine. La plupart du temps, c’est un Comité qui centralise l’activité, et ses membres sont remplacés à bref délai pour que chaque habitant en fasse régulièrement partie. On réquisitionne immédiatement les terres dont les propriétaires ont fui, et on les travaille collectivement. Aux petits propriétaires qui veulent garder leurs lopins, il est dit : « travaillez seuls, ici on n’exploite plus personne ». On partage équitablement la production, mais on fait aussi en sorte d’œuvrer dans de meilleures conditions, et surtout moins longtemps pour avoir enfin l’occasion de s’instruire, de lire, discuter ou s’adonner à d’autres activités. Pour cela on recourt aux méthodes modernes d’agriculture, et surtout aux tracteurs et moissonneuses. Ces mêmes machines ont été honnies par les mêmes ouvriers des années auparavant, car elles engendraient le chômage. La surproduction permet d’échanger avec d’autres communautés, voire d’aider les plus pauvres, mais aussi de nourrir les 20 000 miliciens du front. Le travail est parfois si efficace qu’il sera envisagé par endroits de se limiter dans la production, une fois les besoins couverts, ce qui ouvre le champ d’un débat sur la redéfinition des besoins.

En Espagne s’opère une symbiose particulière entre la paysannerie et l’anarchisme. Cela est nettement perceptible dans cet idéalisme où l’argent est considéré comme le mal absolu, « comme ce qui a rendu les gens pauvres ». Tout est fait dans la communauté nouvelle pour le bannir : produire le maximum sur place, pratiquer le troc avec les autres collectivités. On recourt à la monnaie quand on ne peut faire autrement.
Ces tentatives et résultats ne sont pas à idéaliser mais à considérer comme une expérience historique menée par des ouvriers agricoles, des paysans, des intellectuels, des adultes et des enfants, des hommes et des femmes. Elle se développera dans des conditions très variables selon les ressources locales, l’impact des idées libertaires, l’importance de la pression de la guerre et surtout celle de la contre-révolution.

Pour les acteurs et témoins qui en parleront depuis l’exil, cette symbiose originale d’individualisme et de collectivisme représente à l’évidence l’affaire de leur vie : leurs récits, comme celui de Gimenez, vibrent plus de l’espoir concrètement engagé que de la matérialité de la défaite. Ils ont été vaincus mais ils n’ont pas échoué.