Cinquième épisode. 22’50’’.
Il n’y a pas d’ hommes libres sans femmes libres.

Sur le plan militaire, après l’échec des milices à Majorque, les factieux gagnent du terrain.

Article mis en ligne le 29 mars 2005
dernière modification le 23 juin 2005
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Cinquième épisode : Il n’y a pas d’hommes libres sans femmes libres

Sur le plan militaire, après l’échec des milices à Majorque, les factieux gagnent du terrain. Ils approchent de Madrid. Le nouveau gouvernement républicain refuse toute aide à Màlaga où prédominent les anarchistes, la conduisant à une fin terrible. Les Asturies se défendent, mais prisonnières des tenailles qui se referment sur elles, leur combat semble sans espoir. Les syndicats seuls continuent à armer les miliciens combattant à Tolède et à Guadalajara.
Avec l’instauration du communisme libertaire en Espagne, il est question de supprimer l’État, la propriété privée, l’argent et le mode capitaliste de production. Mais on veut aussi sortir à tout prix de l’étouffoir physique et moral que l’Église a institué depuis des siècles.

La CNT fut pendant les années trente, davantage qu’un organe de défense, la pièce maîtresse d’un réel projet d’émancipation sociale. Autour d’elle gravite une galaxie libertaire impressionnante faite d’associations multiples et variées les Athénées . Elles s’occupent dans les quartiers et villages tant d’alphabétisation que de culture, de morale sexuelle ou de propagande végétarienne. Un des premiers actes du communisme libertaire est de fonder des bibliothèques pour enfants et adultes et surtout des écoles autogérées par les enfants mêmes.

Le bouleversement économique et politique devait donc, pour les anarchistes les plus conséquents, mettre à l’épreuve quantité d’idées et de projets relatifs aux nécessaires changements de mœurs entre les hommes et les femmes, et ce n’est pas la moindre des originalités du témoignage de notre italo espagnol que d’évoquer comment ces espérances résonnaient en lui.

Tous les observateurs ou participants des débuts de la révolution espagnole l’ont constaté : les femmes font leur apparition dans les villes, les campagnes et les colonnes, se mêlant de tout et notamment de politique, signe que des bouleversements profonds sont vraiment à l’œuvre. Sur le front comme à l’arrière, la présence d’hommes et de femmes étrangers, plus détachés de l’emprise machiste que leurs camarades espagnols, instillera tout particulièrement un climat de familiarité entre les sexes. On a vu en quelles circonstances Gimenez évoque son éducation française ...

Récit : du chapitre La collectivité à la fin du chapitre De l’amour et du mariage.

Fin du récit :

Voyons de plus près comment la question du rapport entre hommes et femmes est abordée dans la révolution en cours. Dans le récit, Gimenez évoque un instituteur qui s’enhardit à réclamer pour les femmes les mêmes droits que pour les hommes, signe que cet état d’esprit n’était pas très répandu dans l’Espagne des années trente, même si le théoricien anarchiste Anselmo Lorenzo avait écrit en 1872 que « La femme est un être libre et intelligent, et en tant que tel, elle est responsable de ses actes ».

Dans ses mémoires, Abel Paz évoque un hameau de la province de Lérida où les femmes se retrouvent à tous les postes de l’activité collectiviste. Et à Barcelone il a pour amies de jeunes femmes anarchistes qui s’investissent complètement dans la lutte, et ne sont pas les dernières à critiquer la politique de la CNT et de la FAI. Mais d’autres militantes estiment que l’émancipation de la femme ne résultera pas mécaniquement de la révolution sociale, et qu’il faut engager une lutte spécifique. Le groupe Mujeres Libres est né en décembre 1934 et la revue du même nom est fondée en avril 1936 à Madrid. Jusqu’en 1939, 20 000 femmes animeront ce mouvement, et publieront 13 numéros de la revue. Cette organisation féministe veut amener les ouvrières au mouvement libertaire espagnol, et revendique la libération des femmes vis-à-vis du capital, du patriarcat et de l’ignorance, dans le cadre plus large de l’émancipation de la classe ouvrière. Les intellectuelles et les ouvrières qui l’animent s’investissent totalement dans la révolution tant au front que dans les usines, les collectifs d’éducation et de formation, les réseaux de solidarité.

Elles deviennent rapidement une force propositionnelle et analysent dans leurs rapports et leurs congrès les enjeux de la guerre, du pouvoir, des oppositions politiques et syndicales. Mujeres Libres constitue un mouvement convergent et autonome, mettant les militants anarchistes face à leurs propres incohérences : ainsi ils se plaignent que les femmes ne soient pas assez combatives, mais leurs propres épouses n’assistent jamais aux réunions politiques ou syndicales.

On peut imaginer qu’elles auraient aussi souligné, dans le discours de l’instituteur, la contradiction suivante : après avoir critiqué le traditionnel rapport de protection et de dépendance entre mari et femme, il trouve normal que dans le cadre de relations émancipées entre les sexes, ce soit encore l’homme qui ramène l’argent au foyer. Or dans l’argumentation de Mujeres Libres, il est central que la femme soit considérée comme un individu à part entière, ce qui implique qu’elle puisse subvenir à ses besoins si elle vit seule, ou participer aux revenus du ménage, rompant ainsi autant que faire se peut avec la division du travail et des rôles entre les sexes.

L’accès au travail est certes l’un des biais par lesquels la femme sort de la sphère privée, contribue à son émancipation sociale et se dégage de son sentiment d’infériorité, mais est-ce suffisant ? Question subsidiaire et éternelle : peut-on réduire l’activité humaine au travail ?




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