Dix-septième épisode. 32’31’’.

L’attaque contre le communisme libertaire.
jeudi 17 mars 2005
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Dix-septième épisode : l’attaque contre le communisme libertaire

Un des actes essentiels de la contre-révolution va se dérouler en Aragon où les collectivités agricoles, profondément égalitaires et solidaires, englobent presque toute la population villageoise. En se proposant d’appliquer le principe suivant lequel la terre est à tout le monde et ce qu’elle fournit revient à chacun selon ses besoins, les collectivistes s’attaquent résolument à la la notion de propriété, et lancent un vrai défi à l’ordre des choses.

Alors que pour survivre le Conseil d’Aragon donne de plus en plus de signes d’allégeance à la Généralité, des Aragonais, regroupés au sein d’une Fédération régionale des collectivités, participent activement au plénum des unions régionales de paysans qui se tient le 12 juin à Valence. Il s’agit de coordonner plus d’un millier de collectivités en Espagne, d’encourager leur fusion avec celles de l’industrie alimentaire, et avec les coopératives de consommation citadines. Il est aussi question de prendre des mesures contre les actes d’agression et de sabotage perpétrés par le gouvernement de front populaire.

À Barcelone, au cours d’assemblées générales, une majorité de militants syndicaux se prononce également pour la socialisation intégrale de l’industrie, une équitable répartition des richesses et une planification de branches entières de la production, sous le contrôle des syndicats.
Ainsi les courants les plus radicaux de l’anarchisme, refusant le modérantisme de leur direction, appellent-ils à « terminer la révolution », faite à moitié. Ce sont les mêmes militants qui critiquent la direction de la CNT pour sa participation à l’Etat, son acceptation de la militarisation et sa passivité face à la répression. Les anarchistes qui la subissent depuis avril sont désormais qualifiés par la Justice de « fainéants, de vagabonds et de voyous ».

Le 10 août, alors qu’un soulèvement des Comités de défense de la CNT contre les provocations policières est envisagé, trois divisions, dont celle du communiste Líster, déferlent sur les collectivités aragonaises, qu’elles saccagent et pillent. Les collectivistes qui résistent sont abattus, et près d’un millier de paysans sont jetés en prison. Le décret de dissolution du conseil d’Aragon est publié simultanément et, quand c’est possible, les terres collectivisées sont rendues à leurs propriétaires.
Malgré les appels au secours des militants locaux, la CNT et la FAI restent passives et, comme en mai, elles déconseillent même aux divisions anarchistes d’intervenir. Gimenez nous confirme dans son récit que la nouvelle parvient difficilement au front, tandis que l’offensive sur Belchite bat son plein.

Mais il apparaît rapidement que le désordre créé par les troupes communistes compromet gravement la production agricole dans un Aragon déjà saccagé par le passage des armées. En outre, des milliers d’hommes ont fui en Catalogne, et les collectivistes restants refusent de travailler pour les propriétaires. Le ministre de l’agriculture fait alors marche arrière, et pour assurer la prochaine récolte, il tolère à nouveau les collectivités. Aussitôt, des paysans reconstituent ces dernières en Aragon, en Catalogne et ailleurs, mais dans une moindre ampleur, et bien sûr dans un tout autre climat.

Récit : du chapitre La mort de Rosario à la fin du chapitre Mépris militaire de la vie humaine

Fin du récit :

L’offensive républicaine sur Belchite n’empêchera pas la chute des Asturies, et le 21 octobre 1937 il n’y a plus de front au nord, malgré 16 mois de résistance acharnée. La bataille de Teruel commence le 15 décembre : 80 000 Espagnols y sont engagés. Le 4 janvier 1938, la situation est si mauvaise que l’on fait appel aux Brigades Internationales. Dans un froid sibérien, les républicains prennent Teruel, puis d’assiégeants deviennent assiégés. La ville est reprise par Franco le 22 février. Si cette offensive a pu retarder celle des franquistes à Guadalajara, les républicains ont perdu beaucoup d’hommes, de matériel et de terrain.

Après que l’on eut tant critiqué l’indiscipline des milices anarchistes, l’armée populaire constituée et en principe armée de neuf par les Soviétiques ne parvient pas à changer le cours de la guerre. D’une manière générale, on voit que les Russes apportent assez d’armes à la République espagnole pour que la guerre dure, mais pas assez pour qu’elle soit gagnée. En attendant, les démocraties capitalistes assistent sans se plaindre à la mise à mort des révolutionnaire d’Espagne, dont l’existence les dérange bien plus que celle d’Hitler ou Staline. Comme nous l’indique Gimenez, les bataillons libertaires sont sacrifiés sur le front. A l’arrière, la Justice continue à se militariser, multipliant les tribunaux spéciaux et les procédures sommaires, dont les victimes sont plus souvent les militants syndicaux que la cinquième colonne fasciste. Ainsi s’élabore la nouvelle discipline sociale de l’Etat moderne, en grande partie sous la direction des socialistes.
Quant au Bataillon international, écoutons ce témoignage d’un Canadien du syndicat américain Industrial Workers of the World, publié dans la presse anarchiste de son pays en septembre 1937 :

« Je suis hors d’Espagne. Les raisons sont nombreuses. J’étais de trop pour le gouvernement et j’étais dans le Bataillon International de Choc Durruti. Le gouvernement nous a sabotés depuis notre formation en mai et nous a mis dans l’impossibilité de rester au front. (...) Je me souviens à présent des histoires que j’avais lues sur la Guépéou en Russie. Les staliniens n’hésitent pas à tuer quiconque n’accepte pas aveuglément Staline comme un second Christ. Tout volontaire des Brigades Internationales communistes est considéré comme un ennemi potentiel de Staline. Il est contrôlé et recontrôlé. S’il prononce un mot différent du vocabulaire communiste, il est emmené « faire un tour ». Je crois que l’IWW a perdu quelques-uns de ses membres ici, dans la mesure où je doute qu’ils restent tranquilles au front au vu de ce qui est en train de se passer. C’est seulement par le sabotage que le gouvernement est arrivé à démanteler le Bataillon International des Anarchistes. Ils savent y faire pour ne pas donner d’armes aux milliers d’anarchistes du front d’Aragon... »