Onzième épisode. 36’28’’.

La guerre dévore la Révolution.
mercredi 23 mars 2005
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Onzième épisode : la guerre dévore la révolution

Le groupe international se reconstitue après ses lourdes pertes. Pablo a donc remplacé Louis Berthomieu, mort au combat. Ce transfuge de l’armée italienne s’appelle Vagliasindi. Il s’agit d’un fasciste dissident qui semble vouloir régler ses comptes avec Mussolini. Il va devenir un technico-militaire de la colonne Durruti, qui recherche avant tout des officiers expérimentés, et accepte dans ses rangs des combattants au pedigree insolite. Carpentier et Ridel sont rentrés en France juste après la bataille de Perdiguera. Le noyau « historique » du Groupe International n’existe donc pratiquement plus. Mais de nombreux étrangers arrivent en renfort, comme les Allemands et les Suisses de la centurie Erich Mühsam, venus du front de Huesca. Parmi eux, on trouve Madeleine et Hans, Otto et Ritter, dont Gimenez nous parle si souvent. Plus tard arriveront Pavel et Clara Thalmann, dont le témoignage confirmera celui de Gimenez à propos de la vie quotidienne des Internationaux en Aragon.

Le 26 octobre, le Groupe International va encore se réduire quand tombe la nouvelle du décret sur la militarisation avec dislocation des centuries, réintégration de la hiérarchie et du code militaire. Plusieurs combattants de la première heure viennent prendre congé de Durruti, ne voulant pas se soumettre aux « ukases » du gouvernement. En présentant la guerre contre le fascisme et la participation à l’armée populaire comme des priorités, et surtout sans avoir consulté les combattants, la CNT porte un grand coup au moral des miliciens. Il faut savoir que l’antimilitarisme a été l’une des constantes de la propagande anarchiste depuis plus d’un demi-siècle. Il avait trouvé un écho très favorable dans la population parmi laquelle réfractaires, insoumis et déserteurs foisonnaient, jouissant d’une grande sympathie. L’armée espagnole s’était particulièrement distinguée par sa brutalité et son arrogance à Cuba, aux Philippines puis au Maroc, et par la férocité de la répression exercée contre les luttes ouvrières et paysannes. L’horreur de la caserne et de la discipline avait atteint son paroxysme après le soulèvement militaire du 18 juillet.

En outre les communistes déterminés à reconstruire l’Etat, et avant tout son armée qu’ils vont calquer sur l’Armée Rouge, vont presser le mouvement avec comme fer de lance de leur politique les Brigades Internationales, créées à la mi-octobre. Staline veut en faire un instrument de propagande et de prestige. Il désigne l’un des secrétaires de l’Internationale communiste, le Français André Marty, pour organiser les Brigades à Albacete. C’est aussi pour ne pas être écartés de la lutte pour le pouvoir que les dirigeants anarchistes vont exiger des miliciens espagnols et étrangers qu’ils intègrent les divisions et bataillons de la nouvelle armée républicaine, dont les cadres sont pourtant en grande partie communistes, et entretenus dans la haine des libertaires.

En novembre et décembre 1936, les opérations militaires se concentrent sur Madrid, de plus en plus menacée.

Récit : du chapitre La sierra d’Alcubierre à la fin du chapitre la Niña

Fin du récit :

Pour ceux qui douteraient de la réalité d’une telle liberté amoureuse dans la campagne aragonaise de 1936, voyons d’autres témoignages recueillis par l’historienne Hanneke Willemsee auprès d’habitants d’Albalata de Cinca. Selon une ancienne habitante de ce bourg agricole, la révolution sociale apporta peu de changements dans la vie des femmes adultes ; par contre elle bouleversa celle des jeunes célibataires. Plus de curés, plus d’autorité publique pour pointer du doigt les couples non mariés ! Filles et garçons étaient tout le temps ensemble et partageaient les mêmes idées : ils militaient aux Jeunesses Libertaires.

Un ancien milicien de la colonne Durruti signale pour sa part que les jeunes jouissaient déjà d’une plus grande liberté depuis la proclamation de la République en 1931. Revenu du front en décembre pour se reposer au village, il constata que sa sœur et tous ses copains affichaient publiquement leurs liaisons, et ne s’empêchaient pas d’avoir des relations sexuelles. Lui-même couchait avec son amie Rosalia. Maintenant, précise-t-il, si le père de celle-ci l’avait su, il l’aurait tué ! Autrement dit, et Gimenez nous le donne à voir, les mères pouvaient être complices des filles, afin que le père ne s’en mêle pas...

Pendant que Gimenez est dans la sierra, le 4 novembre 1936 une nouvelle fait l’effet d’une bombe : quatre anarchistes entrent comme ministres dans le gouvernement de Madrid, qui en comporte 18, et aussitôt tout le personnel politique abandonne la capitale assiégée pour Valence. La décision des anarchistes est prise, nous citons :
« Devant la nécessité urgente d’intervenir directement dans la direction de la guerre, de la politique et de l’économie, dans le but d’éviter le sabotage continu de nos organisations ».
Le jour même on peut lire dans le quotidien de la CNT, Solidaridad Obrera :

« A l’heure actuelle...le gouvernement a cessé d’être une force d’oppression contre la classe ouvrière... de même que l’Etat n’est plus l’organisme qui divise la société en classes. Tous deux cesseront, à plus forte raison, d’opprimer le peuple avec l’intervention de la CNT dans leurs organes ».

En Aragon, où le front stagne dans une guerre de position, les miliciens discutent âprement des derniers événements. Dans certaines colonnes, le refus de la militarisation va devenir l’enjeu d’une grande bataille contre la tournure que la CNT donne à son action. Certains militants pensent qu’il faut effectivement remédier au manque de coordination sur le front, tout en restant fermes sur les positions traditionnelles du mouvement libertaire, à commencer par la consultation de la base. Les premiers à pousser un cri d’alarme sont les défenseurs du front de Huesca, où l’on trouve les volontaires de la section italienne de la colonne Ascaso. Fin octobre, ils rendent publique leur protestation :
« Si nous dépouillons la guerre de toute sa foi révolutionnaire, de son sens de lutte universelle, alors ce n’est plus qu’une vulgaire guerre d’indépendance nationale (...) On dira que tout n’est pas encore perdu, mais nous affirmons que tout est menacé, et que nous ne pourrons sortir victorieux, à moins que se produisent des événements qui échappent à nos prévisions. »
Des miliciens de la colonne Durruti réagissent aussi au décret : placés devant l’alternative de se soumettre à la nouvelle loi ou de laisser le fusil en quittant les milices, les combattants considèrent les deux termes comme également nocifs pour la révolution. Malgré les ordres des organisations, la plupart tranchent la question en ne faisant ni l’un, ni l’autre. Ils restent à leur poste, mais le moral en souffre beaucoup.
Ceux de la colonne de Fer, sur le front de Teruel, proclament le 16 novembre qu’ils ne renonceront pas à l’indépendance des colonnes :
« Toute notre activité, loin de tendre à renforcer l’Etat, doit contribuer à sa destruction. On ne peut prêcher et agir à contresens de la prédication ».
Ils exigent, comme tous les autres miliciens, des armes et la mise en route d’une industrie de guerre sous contrôle anarchiste. La situation est extrêmement tendue et les cadres de la CNT sillonnent le front en assurant que l’Organisation gardera le contrôle de ses effectifs dans les futures divisions confédérales, et que la militarisation peut être acceptée temporairement, en l’adaptant à ses idées et principes. Par cette concession, les miliciens obtiendraient enfin de l’armement ultramoderne. Mais les arguments ne convainquent pas, et le malaise va augmenter dans les mois qui suivent.

Diego Abad de Santillan, un des anarchistes instigateurs de la collaboration avec les communistes pour gagner la guerre à tout prix, déclare en 1977 : « J’ai accepté cette militarisation, mais mon opinion était faite : nous perdrions la guerre ». On peut considérer qu’il y a là un certain jeu de dupes à l’égard des miliciens...