Dixième épisode. 28’22’’.

Barcelone, très loin du front.
jeudi 24 mars 2005
popularité : 18%

Dixième épisode : Barcelone, très loin du front.

Après le désastre de Perdiguera, les miliciens apprennent que Largo Caballero est revenu sur sa promesse de livrer à l’Aragon les armes achetées à l’Union soviétique avec l’or de la Banque d’Espagne. Cela signifie que Saragosse, Huesca, Teruel sont abandonnées face aux troupes de Franco. Autre couleuvre à avaler : les milices vont être militarisées, le code militaire et la hiérarchie rétablis.
C’est dans ce climat que Gimenez part en permission à Barcelone. Que reste-t-il des avancées révolutionnaires de l’été ?

Rappelons que l’ordre social a été bouleversé en profondeur en Catalogne avec la collectivisation, en grande partie spontanée, de 70 % des entreprises industrielles et commerciales, pour ne parler que des communes urbaines. Là où prévalait le salaire aux pièces, il y a maintenant un salaire hebdomadaire fixe. Les salaires sont légèrement augmentés et surtout égalisés, la semaine ne dépassant pas 40 heures. Il y a des entreprises où le propriétaire reste théoriquement en place, mais où la gestion relève d’un Comité de Contrôle ouvrier, élu par les travailleurs. C’est le cas des entreprises étrangères. Puis il y a celles où le patron est remplacé par un comité élu, et enfin des entreprises socialisées qui groupent toutes les usines et ateliers d’une même branche d’activité : par exemple l’industrie du bois, sous l’égide du Sindicato de la madera.

Pendant les quatre premiers mois de la révolution, des difficultés apparaissent, surtout liées au manque de matières premières, et à la perte des débouchés du fait de la guerre. On ne travaille parfois que 2 à 3 jours, le salaire étant payé pour 4 ; des entreprises périclitent et les ouvriers n’ont pas assez pour vivre. Tout cela n’est pas le fruit du hasard : les collectivisateurs ne s’étant pas emparés des banques, c’est la Généralité qui les contrôle, et elle en profite pour exercer une forte pression sur le financement des entreprises. En outre, au lieu de stimuler les commandes locales, le gouvernement catalan passe ses commandes à l’étranger.

C’est malgré tout à cette période que la démocratie est la plus complète : les assemblées ouvrières élisent les Comités révolutionnaires locaux et décident de toutes les questions importantes. En octobre 1936 se tient à Barcelone un Congrès anarco-syndicaliste représentant 600 000 travailleurs, en vue de socialiser toute l’industrie, coordonner les collectivisations, et de ne pas laisser s’établir des collectivités pauvres, et d’autres riches. Mais le gouvernement catalan, par le décret de collectivisation de l’industrie et du commerce du 24 octobre, va ramener autoritairement un arsenal de lois, et une planification étatique, avec l’aval de la CNT.

Nous avons vu dans le 7e épisode que trois anarchistes participent à la Généralité de Catalogne. Dans leurs déclarations, il s’agit de défendre les conquêtes de juillet contre la bourgeoisie et le capitalisme international. Leur participation va être déterminante dans l’élaboration de ce décret qui limite le rôle des comités ouvriers de contrôle, et surtout soumet la collectivisation des moyens de production au pouvoir central. La question se pose de savoir si l’on défend vraiment les conquêtes sociales en les dévitalisant, d’autant plus que deux jours auparavant, un pacte d’unité d’action entre les appareils anarchistes et communistes de Catalogne est signé, qui s’engage à reconvertir les milices en armée populaire, à liquider les groupes incontrôlés, et se conclut sur ces mots :

« Nous sommes d’accord pour estimer que la collectivisation ne donnerait pas le résultat désiré si elle n’était pas dirigée et coordonnée par un organisme, représentant naturel de la collectivité et qui, dans ce cas, ne peut être que le Conseil de la Généralité. »

Cela dit, dans les secteurs collectivisés les mieux organisés, c’est au jour le jour que chaque entreprise autogérée cherche des solutions. Par exemple la collectivité des travailleurs en serrureries de Barcelone trouve la sienne en contournant le décret du 24 octobre, et en obligeant les petits patrons à collectiviser ; ils règlent la question du ravitaillement en matière première sans rien demander à l’Etat, en s’associant aux sections CNT des autres secteurs de l’industrie. C’est ainsi que d’août à décembre 1936, la population de Barcelone, soit un million de personnes, ne manquera pas de produits de première nécessité.

Récit : du chapitre Barcelone à la fin du chapitre Berneri

Fin du récit :

L’anarchiste italien Camillo Berneri, contraint à l’exil par le régime mussolinien, fut un militant traqué pendant des années par diverses polices européennes. Venu en Espagne en 1936, il organise la répartition dans les colonnes confédérales des nombreux volontaires italiens venus se battre en Espagne. On les chiffrera plus tard à près d’un millier. Berneri et le socialiste Carlo Rosselli constituent une section italienne de la colonne Ascaso, opérant sur le front de Huesca.

Malgré son souhait de rester au front, Berneri se laisse convaincre de rentrer à Barcelone où il assume de multiples tâches de propagande et de contre-information. Revendiquant un statut de « critique indépendant », il rédige le journal Guerra di classe dans lequel il invite maintes fois les anarchistes à établir une stratégie en fonction du contexte international. Il insiste beaucoup sur la nécessité de s’allier avec les anticolonialistes marocains. Malgré ses positions, qu’il qualifiera lui-même de « centristes », Berneri s’élève fermement contre la participation des anarchistes au gouvernement. Le fait qu’il reste en rapport direct et constant avec les miliciens du front d’Aragon, dont il relaie les avis et mécontentements, a certainement été déterminant en cela. Dans une lettre publique du 5 novembre 36 intitulée : Attention, tournant dangereux, il réclame que la presse anarchiste se désintoxique d’un malencontreux esprit d’union sacrée, constatant que la CNT et la FAI ont adopté à l’égard de la « normalisation » de la révolution espagnole une attitude de renoncement :

« Concilier les « nécessités » de la guerre, la « volonté » de la révolution et les « aspirations » de l’anarchisme, voilà le problème qu’il faut résoudre ! ».

Par ailleurs, dans ses lettres aux miliciens, Berneri n’arrête pas de dénoncer les manœuvres contre-révolutionnaires des communistes espagnols et soviétiques, car tous les anarchistes à ce moment ont en tête l’exemple historique des makhnovistes ukrainiens que les bolcheviques ont calomniés et massacrés, après les avoir utilisés pour combattre les Russes blancs.
L’exigence critique de Berneri et sa vision pragmatique des événements l’amènent à exprimer son pessimisme sur la suite :

« Le prolétariat français et le prolétariat anglais ne feront rien en faveur du prolétariat espagnol. Il est inutile de nous faire des illusions. (...) Déjà aujourd’hui l’Espagne est entre deux feux : Burgos et Moscou. (...) La politique de Madrid est en train de triompher ; elle a refusé des armes et de l’argent à la Catalogne révolutionnaire pour se mettre aux mains de l’URSS. (...) Mais nous pouvons encore faire des miracles. Prise entre les Prussiens et Versailles, la Commune de Paris alluma un incendie qui éclaire encore le monde. Entre Burgos et Madrid, il y a Barcelone ».