Huitième épisode. 27’58’’.
La République sabote la guerre.

Depuis le début de l’insurrection, la propagande franquiste dit effectuer une nouvelle reconquista de l’Espagne.

Article mis en ligne le 26 mars 2005
dernière modification le 23 juin 2005
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Huitième épisode : la République sabote la guerre

Depuis le début de l’insurrection, la propagande franquiste dit effectuer une nouvelle reconquista de l’Espagne. Ironie de l’histoire, Franco utilise comme chair à canon et fer de lance de sa campagne de terreur près de 80 000 soldats recrutés dans le Rif marocain, transférés en Espagne par les alliés allemands, qui ont même monté une compagnie de transport dans ce but. Ces troupes coloniales bien encadrées par le Tercio -la Légion- vont conquérir l’Extrémadure à marche forcée.

Côté républicain, la férocité des combats réactive un racisme anti-Maure ; on entend même l’oratrice anarchiste Federica Montseny exalter dans ses discours la race espagnole, le sentiment nationaliste et patriotique. Mais la radio CNT/FAI de Barcelone diffuse aussi des appels aux travailleurs marocains, leur rappelant que pendant les guerres coloniales du début du siècle, le peuple de Barcelone et d’autres villes espagnoles se souleva et refusa de laisser embarquer ses enfants pour le Rif.
Le 15 septembre, Pierre Besnard, secrétaire général de l’AIT -Association Internationale des Travailleurs, visite l’Espagne révolutionnaire et expose aux anarchistes la nécessité d’internationaliser la guerre pour sortir du bourbier dans lequel l’a mise la « non-intervention » de Blum. Son plan consiste à encourager la révolte des Rifains en délivrant leur leader Abd-el-Krim, détenu par les Français dans l’île de la Réunion depuis l’échec de l’insurrection en 1926. Dans cette stratégie, le gouvernement Caballero doit faire une déclaration dans laquelle il garantit l’indépendance du Protectorat marocain, en cas de victoire contre les factieux.

Les nationalistes rifains contactés accueilleraient cette proposition avec enthousiasme et pourraient dès lors collaborer avec la République, et combattre l’arrière-garde franquiste au Maroc. Mais Caballero sabote les discussions sur la question : la mauvaise volonté du gouvernement républicain est évidente, et tous les projets capotent.
Dans son avion de retour vers Paris, Besnard écrit : « La révolution fait marche arrière, et ce n’est pas la faute du peuple qui se bat avec un enthousiasme sans égal, mais de ses dirigeants qui vont à la traîne des événements, prouvant ainsi qu’ils ont perdu l’initiative révolutionnaire et qu’ils acceptent des situations humiliantes, comme celle que j’ai connue face à Caballero. Si l’anarchisme commet l’erreur stupide de collaborer avec ce dernier, ou simplement de l’appuyer, la révolution sera perdue à jamais ».

Le 29 septembre, Franco est nommé généralissime et reçoit les pleins pouvoirs à Burgos. Le général Mola commande l’armée du Nord, et Queipo de Llano celle du Sud. Les franquistes vont lancer plusieurs offensives d’automne en Aragon avec une colonne mobile composée de 6000 hommes bien armés, avec cavalerie, artillerie, aviation et tanks. L’offensive générale démarre le 4 octobre et à Tardienta, face à Saragosse, la ligne de front risque de se rompre. Le Comité de guerre des milices décide de décongestionner ce point du front en lançant une contre-attaque de plusieurs centuries dans le secteur de Farlete et de Perdiguera.
Le Groupe international, pour la troisième fois depuis septembre, est appelé comme force d’appoint dans les situations difficiles. Le 8 octobre il intervient à Farlete et repousse l’ennemi. Le 14, plus de 200 hommes s’apprêtent à intervenir sous le commandement du chef de secteur Lucio Ruano, membre du Comité de guerre et homme de confiance de Durruti. La tension est extrême, Louis Berthomieu est soucieux et taciturne : visiblement la situation est délicate.

Récit : du chapitre Perdiguera Ière partie à la fin du chapitre Perdiguera IIème partie.

Fin du récit :

Dans les semaines qui suivent le 16 octobre, les journaux militants en Espagne et en France vont évoquer avec grande émotion la fin tragique, en première ligne, des infirmières du Groupe International. Augusta Marx, aussi appelée Trude, était une militante du Parti Socialiste ouvrier allemand engagée dans les colonnes anarchistes. Mimosa était le surnom de Georgette Kokoczinski, une Française de 27 ans arrivée au front le 18 septembre. Sa mort affecta beaucoup de camarades. Militante depuis l’adolescence, elle fréquentait les milieux anarchistes autour des journaux le Libertaire, l’Insurgé, l’En dehors ; elle diffusait la Revue anarchiste et son supplément Choses d’Espagne. Les conditions atroces de sa mort et de celle d’Augusta, telles que les relate Gimenez, ne semblent pas connues de ses camarades, pour qui elles furent fusillées ou périrent dans le dynamitage d’un hangar, suivant le rapport établi à partir du témoignage de déserteurs franquistes. Quant à Marthe, c’est peut-être Juliette Baudart, fusillée à 22 ans en même temps que son mari, Roger Baudart. Dans une liste établie sur le terrain après la bataille, il est aussi question de la perte d’une quatrième femme, qui est peut-être Suzanne Girbe.

D’autres Françaises engagées dans la colonne Durruti à des titres divers sont évoquées dans des travaux récents de recherche, leur nombre n’est pas bien établi : Thérèse Bardy, Emilienne Morin, Hélène Patou, ou encore Suzanne Hans cette Parisienne du XIII°, qui tombera à 22 ans sous les balles franquistes, avec son jeune ami Louis Recoulis.

Nous avons évoqué dans le 5ème épisode ces femmes engagées dans la révolution, au front comme à l’arrière et qui voient leur vie et leur rapport aux hommes modifiés. Dès juillet, de jeunes Espagnoles viennent spontanément sur le front, seules ou avec leurs compagnons, voire en famille accompagnant leurs pères ou leurs frères. Beaucoup de témoignages font état de l’engagement spontané de bandes de quartiers, garçons et filles ne voyant pas pourquoi la lutte commencée sur les barricades ne se continuerait pas en Aragon. Toute une propagande élogieuse fait alors des miliciennes des héroïnes de la lutte antifasciste, ce qui laisse présager un changement d’attitude à l’égard du deuxième sexe.

Conxa Pérez, engagée plusieurs mois durant dans la colonne anarchiste Ortiz au sud de l’Ebre, raconte après la guerre comment pour elle hommes et femmes devaient lutter partout coude à coude, tout gagner ou tout perdre ensemble ; la démarche même des Mujeres Libres lui paraissant alors incongrue. Elle décrit le rapport des hommes et des femmes ainsi :
« Les compañeros nous tenaient en grande sympathie et nous respectaient beaucoup. Parfois ils nous protégeaient un peu, mais sans sentiment de supériorité à notre égard. C’est vrai que nous étions très jeunes ». Ces femmes seront durement désappointées quand il se décidera, à la fin de l’automne, de les renvoyer du front, sous prétexte que trop de prostituées y propagent des maladies vénériennes, cette soi-disant « arme principale de la 5ème colonne » ! L’amalgame douteux entre milicienne et prostituée s’accompagnera parfois de propos et de comportements ridiculisant et discréditant les combattantes.

D’autres témoignages viennent confirmer celui, rare et précieux, de Gimenez à propos des relations entre les sexes : certaines ex-combattantes racontent qu’il y avait beaucoup trop de soucis liés à la survie au front pour penser aux relations personnelles ou sexuelles, mais que les hommes et les femmes dormaient souvent ensemble « sans se manquer de respect ». D’autres encore comme Casilda Mendez disent que les relations sexuelles au front relevaient d’un choix naturel et conscient . Nous la citons : « C’en était fini de la femme réduite aux occupations domestiques, et au lit pour plaire au mari. C’est un mensonge que de prétendre que les femmes allaient au front pour coucher avec les hommes. Cela dit, quand les unes et les autres sont mis en présence, on ne peut éviter que se créent des sympathies et affinités, et que se nouent des relations, surtout au front d’Aragon, loin des zones urbaines. Des contacts physiques, moraux et spirituels (entre les sexes) existaient. C’est le contraire qui serait abérrant. ».

Mais cette ambiance évoquée ne durera pas longtemps, et sur ce plan-là, les dirigeants anarchistes vont se distinguer par un esprit étriqué : en novembre 36, ils signifient aux femmes révolutionnaires que leur place est désormais dans les usines, et celle des hommes au front.
Il faut ajouter que les organisations féministes existantes ne protestèrent pas beaucoup ; un article publié dans Mujeres Libres en juillet 37 ira jusqu’à -nous citons- « comprendre que la milicienne préfère quitter le fusil pour la machine industrielle et l’énergie guerrière pour la douceur de son âme de femme »...Ici aussi l’esprit de juillet est mis à mal.




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