Septième épisode. 35’46’’.
Un automne crucial.

Si en Aragon la guerre et la révolution essaient de marcher du même pas, il en va autrement dans le reste du pays.

Article mis en ligne le 27 mars 2005
dernière modification le 23 juin 2005
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Septième épisode : Un automne crucial

Si en Aragon la guerre et la révolution essaient de marcher du même pas, il en va autrement dans le reste du pays. Les Asturies et le pays Basque sont de plus en plus isolés, et Tolède sera prise le 28 septembre.

Quand Franco et Mola accentuent leur pression sur Madrid, le gouvernement Caballero se distingue par son inertie militaire, et semble plus occupé à contenir la révolution sociale en Catalogne et en Aragon. Il se soumet en outre au bon vouloir de Staline pour obtenir des armes. Les communistes en profitent pour accaparer les nouveaux postes de commandement de l’armée républicaine en reconstruction.
En cet automne 1936 s’affirme ainsi l’influence grandissante des communistes espagnols dont le parti, insignifiant avant la guerre, voit le nombre de ses adhérents gonfler en deux mois. Des dizaines de milliers de représentants de la petite et de la moyenne bourgeoisie espagnole, commerçants, patrons et propriétaires terriens, qui votaient traditionnellement à droite, se rallient aux communistes, devenus de fait depuis juillet les garants de la propriété privée et de l’exploitation salariale.
Un bras de fer semble inévitable entre eux et les anarchistes. Voyons comment se présente le rapport des forces en septembre 36.

Acte premier : Le 15 septembre, les anarchistes jouent la carte de la solidarité ouvrière et proposent à Largo Caballero la création d’un Conseil National de Défense, composé uniquement de la CNT et de l’UGT. Il s’agit ni plus ni moins de substituer au gouvernement républicain un organe de pouvoir prolétarien. Caballero ne donne pas suite, car, depuis le 4 septembre il joue, lui, une autre carte : faire entrer les anarchistes au gouvernement.

Acte second : Avec toujours en toile de fond la pression exercée sur le front populaire espagnol par l’Angleterre et la France, le Consul soviétique de Barcelone se joint au gouvernement de Madrid pour exercer le chantage suivant : s’ils veulent obtenir argent et armes nécessaires à la guerre en Catalogne, en Aragon, et au Levant, les anarchistes doivent différer la révolution au profit de la guerre.
Au nom de la « responsabilité militante », selon leur expression, c’est-à-dire pour ne pas provoquer de guerre civile dans la guerre civile, les anarcho-syndicalistes jouent la carte de la collaboration démocratique, et le 27 septembre, ils entrent comme ministres dans la Généralité de Catalogne, remise en selle par Lluis Companys et les communistes. Si le principe des collectivisations n’est pour l’instant pas remis en question, la Généralité décrète dès le premier octobre la dissolution du Comité des Milices Antifascistes de Barcelone, et celle des comités révolutionnaires locaux, qui avaient surgi en juillet. Plusieurs décrets se succèdent ensuite exigeant la restitution des armes longues, et surtout la militarisation des milices populaires.
Tout va dans le sens d’une reconstitution de l’Etat orchestrée par les communistes, et les trois ministres anarchistes ne s’y opposent pas, ce qui déconcerte beaucoup de militants libertaires.

Acte troisième : Caballero a promis de fournir de l’armement aux milices, mais Durruti ne lui fait pas confiance et conçoit alors le braquage du siècle : s’emparer des réserves d’or de la Banque d’Espagne, pour financer la relance de l’industrie de guerre barcelonaise. Un plan secret est précisément établi, mais certains dirigeants de la CNT paniquent et font capoter le projet... Par contre quelques semaines plus tard, un autre plan secret est lui mené à terme : les caisses de l’Etat espagnol sont proprement vidées de la moitié de leur or par les Soviétiques. Il est question de fournir à l’Espagne armes et nourriture, mais les importantes réserves d’or vont surtout financer le front de la contre-révolution stalinienne.

On imagine la marge de manœuvre qui reste à un gouvernement qui dépend de Staline pour son ravitaillement !
Ainsi en moins de deux mois, non seulement les anarchistes n’ont pas appliqué leur programme de dissolution des structures étatiques, mais ils semblent céder au chantage socialo-communiste. Nous y reviendrons.

Récit : du chapitre Farlete à la fin du chapitre Madeleine.

Fin du récit :

Antonio Gimenez, comme tant d’autres sur le front, continue un combat au nom de principes qui semblent trahis à l’arrière par les politiciens. Beaucoup de militants inquiets, dont Durruti, se concentrent alors sur l’Aragon où l’expérience libertaire paraît toujours possible.
Dans cette région, côté républicain, la plupart des 600 villages expérimentent le communisme libertaire depuis deux mois. Afin de sauvegarder l’auto-organisation des collectivités, tout en maintenant soudés le front et l’arrière, une assemblée de délégués des villages et des représentants mandatés des colonnes de la CNT discutent, fin septembre, de la formation d’un Conseil de défense aragonais.

Cet organisme doit traiter les divers problèmes engendrés par l’état de guerre et protéger les collectivités des tentatives de sabotage du gouvernement de Madrid. Il est aussi question de contrôler la présence des 20 000 miliciens, dont certains se comportent, par endroits, comme en territoire conquis.
Le Conseil de défense est composé uniquement d’anarchistes, les autres partis antifascistes consultés ayant refusé d’y entrer.

Les collectivistes sont bien conscients de se retrouver dans une situation difficile quant au respect de leurs principes libertaires : comment faire pour établir l’ordre, avec des moyens de contrôle et de police que les circonstances exigent, sans déboucher sur une structure d’Etat ?




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