Chapitre 39 . Commencement de la fin .

jeudi 24 février 2005
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Les derniers mois de la fin, pour moi, furent un vrai cauchemar.

Nous étions jetés d’un point à un autre du front pour essayer d’arrêter la percée de l’ennemi qui nous débordait toujours par nos flancs, nous obligeant à nous retirer. Nous étions arrivés à un tel degré de désespoir que certains de mes camarades, plutôt que de reculer encore, préféraient s’accrocher au terrain et se faire tuer sur place. En plus, certaines rumeurs circulaient parmi nous et finissaient par nous démoraliser. Remontant le cours de l’Èbre, des unités de la brigade Lister avaient dissous les collectivités paysannes qui fonctionnaient encore après la disparition, voulue par le gouvernement Negrín, du Conseil d’Aragon, et cela quelques semaines avant le déclenchement de l’offensive ennemie. On disait aussi que les hommes de la F.A.I., de la C.N.T. et du P.O.U.M. qui passaient dans les secteurs tenus par Lister ou El Campesino, tous deux d’obédience communiste, étaient immanquablement fusillés.

J’ai eu, quelque temps après avoir écouté ces bruits, la possibilité de vérifier leur exactitude. Arrivé avec un groupe d’Espagnols aux environs de Lérida, je fus contrôlé et arrêté par des hommes du “ Campesino ” qui m’emmenèrent à leur Q.G., ainsi que mes copains. En route, je leur avais demandé de dire que j’étais des Brigades. Un officier nous fit subir un interrogatoire serré. L’un après l’autre, nous passâmes sur la sellette et cela recommença je ne sais plus combien de fois. Le nombre des interrogés diminuait après chaque passage devant les inquisiteurs.

Moi, je répétais toujours mon histoire : j’étais Français, appartenant à la XIVème Brigade. J’avais été assommé par une bombe d’aviation et hospitalisé à l’hôpital militaire de Bujaraloz. Je ne connaissais aucun des hommes qui m’accompagnaient. Ils finirent par me relâcher, avec l’ordre de ne pas quitter le camp. À l’aube, j’étais déjà loin.

En allant vers le nord, j’espérais rejoindre mon groupe. En effet, je retrouvai Pablo, Otto et un copain cubain. Tous les autres étaient partis pour Teruel. Pablo me donna une enveloppe que Mario lui avait remise pour moi. Elle contenait un cahier où mon ami répondait à une série de questions que je lui avais posées un soir. Mon départ précipité pour une mission de reconnaissance m’avait empêché d’écouter ses réponses. Depuis, nous ne nous étions plus rencontrés assez longtemps pour pouvoir discuter.
Quelques jours après, je retrouvai Bobini au bord du Segre, mais ce fut de courte durée : il était malade et fut évacué vers Barcelone. Le secteur paraissait calme : l’ennemi était assez loin de la rive du fleuve pour que nous puissions oublier, lorsque nous étions de garde, que la mort et la souffrance nous attendaient au coin du temps qui passait pendant que la guerre continuait.

Un matin, nous fûmes réveillés par le bruit d’une canonnade loin sur notre droite. Nous n’étions pas inquiets car aussi loin que pouvaient porter nos regards, même avec l’aide de jumelles, on ne voyait rien bouger de l’autre côté du Segre.
J’étais occupé à lire pour la nième fois le cahier de Mario quand on m’appela. Le nouveau capitaine et le commissaire nous avaient été envoyés par un commissaire politique pour nous remonter le moral et nous persuader de la nécessité de passer par la dictature du prolétariat pour arriver à l’instauration du communisme libertaire.

Cathala, le commissaire, me mit au courant de la situation : les phalangistes avaient passé le Segre en amont. Le téléphone étant coupé, je devais rejoindre le Q.G. dans les plus brefs délais et remettre un pli, que me donna le capitaine, à l’officier le plus haut en grade qui s’y trouverait. Après avoir suivi le cours du fleuve pendant un kilomètre ou deux, je décidai de prendre la route qui allait de Seu de Urgel à Lérida et qui déroulait son ruban goudronné à une centaine de mètres du rivage. J’avais quitté l’abri que faisaient les roseaux de la rive, et presque aussitôt le sifflement caractéristique d’un obus qui s’approche dangereusement me fit exécuter un plongeon dans l’herbe. Le projectile éclata entre la route et moi. Je redescendis vers le fleuve et un deuxième obus tomba assez loin devant moi. Cela dura je ne sais plus combien de temps. J’avais l’impression, sûrement fausse, que je servais de cible à une pièce d’artillerie. Elle suivait dans son tir tous mes déplacements comme si on voulait m’empêcher d’arriver à la route. Dans la ligne brisée que je traçais dans ma course, j’essayais de me rapprocher malgré tout de mon but. Couper l’axe routier et rejoindre le Q.G. qui se trouvait du côté opposé à celui où je m’évertuais à éviter d’être fauché par la mitraille. Un bond entre deux explosions me porta devant un trou qui s’enfonçait sous la route. Je m’y engouffrai avec toute la vitesse que mes jambes étaient capables de fournir pour m’étaler à bout de souffle sous la voûte du pont.

Je n’étais pas seul, car une voix m’interpella : “ Tu es blessé, compañero ? ” C’était une femme. Ses yeux brillaient d’une lumière étrange et tout son corps tremblait : elle avait peur, terriblement peur. Le souffle coupé, je ne pouvais pas parler. La canonnade augmentait d’intensité. Elle s’approcha, passa sa main sur mes joues, mes épaules, ma poitrine, très doucement et répéta sa question : “ Tu es blessé ? ” Ses mains étaient froides, son regard d’une fixité inhumaine paraissait vouloir explorer les profondeurs de mon être. Puis elle rompit le contact, porta ses mains à sa gorge et rapidement déboutonna son corsage : deux globes de marbre jaillirent, dardant vers moi la fleur au téton dressé et durci par la violence du désir. Elle retroussa sa jupe et, m’agrippant aux épaules, se renversa en arrière, emprisonnant mes jambes entre les siennes. D’un bras replié sur ma nuque, elle tenait ma tête contre son visage, l’autre glissé entre mes cuisses et les siennes libérait mon sexe. Surpris par la violence de ce besoin d’aimer en de telles circonstances, par la chaleur de ce corps qui se donnait avec une franchise et une impétuosité incroyables, le cerveau obnubilé par l’effort que je venais de fournir, je me laissai emporter par la vague érotique qui se dégageait d’elle et pénétrait en moi par tous les sens.

Je me retrouvai, allongé sur le flanc, l’oreille contre le sol et j’entendis un bruit léger, lointain. C’était comme une vibration des couches terrestres. D’un coup, comme une rafale de vent chasse la brume légère d’un matin d’été, mon cerveau recouvra sa lucidité et me fit me précipiter sur le bord de la route. Les tanks roulaient sur l’asphalte, ils approchaient. Quelques minutes plus tard, je rentrais au Q.G. Je fus reçu à bras ouverts. Le téléphone avait été coupé par la Vème colonne (les partisans de Franco qui étaient restés en territoire républicain). Les transmissions avaient réparé le sabotage et rétabli la communication. Après avoir écouté ce que j’avais à leur dire sur les chars, l’officier donna l’ordre de nous replier et immédiatement on évacua la base.

Le soir même, je réintégrai ma compagnie et les marches et les contremarches reprirent : parfois, nous ne restions que quelques heures sur une position pour être relevés et partir ailleurs. J’avais la nette impression que le haut commandement ne savait absolument pas quoi faire. J’appris plus tard que la lutte pour le pouvoir continuait et que cela se répercutait au niveau des états-majors de l’armée.