Chapitre un. Thérèse.

samedi 2 avril 2005
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Depuis quelques mois, le curé qui venait régulièrement dire la messe au couvent de Sainte Claire dépeignait les rouges comme des monstres sans pitié, véritables démons crachés de l’enfer pour répandre le meurtre, le viol et mille autres atrocités sur la terre entière. Il exhortait les sœurs et les novices à écrire à leurs familles de se préparer à lutter jusqu’à la mort pour la victoire de “ Cristo Rey ”.

Les premiers coups de fusil, l’éclatement des premières grenades avaient plongé Teresa dans une peur telle que, allongée au pied du crucifix de sa cellule, elle n’avait même pas entendu les sons de la cloche qui les appelaient toutes à la chapelle.
Une demi-douzaine de phalangistes et de curés s’étaient réfugiés dans le couvent et, de là, ils nous avaient canardés. Les partisans du “ pronunciamiento ” ne tenaient plus que le fort de Lérida et le séminaire. Des femmes et des enfants se promenaient, curieux de voir ce que la révolution avait laissé comme traces sur les murs de leur ville. C’est alors que les balles tirées au jugé d’une petite ouverture, une espèce de fenestron, blessèrent deux ou trois passants. En quelques minutes, une centaine de militants en armes étaient groupés devant la porte du couvent ; une cartouche de dynamite suffit pour leur ouvrir le passage. Ils se précipitèrent à l’intérieur ; les phalangistes et les curés armés s’étaient retranchés au dernier étage, où ils furent abattus séance tenante.

Moi, j’étais absent, et je le regrette, car j’aurais aimé voir comment meurent, les armes à la main, ces hommes qui se disent les représentants d’un dieu d’amour et de justice. Je m’étais arrêté à la chapelle où tout le troupeau des sœurs et des novices s’était rassemblé dans l’attente de je ne sais quelle fin horrible au milieu de tortures et de viols... mais ce qu’elles craignaient n’arriva pas.Un militant de la C.N.T. s’avança et leur dit : “ Señoras, no tengáis miedo (n’ayez pas peur), vous allez quitter ces lieux, vous serez libres d’aller où vous voulez, en France ou chez vous ” et, encadrées par des hommes en armes, elles sortirent du couvent.

Le lendemain, la majorité des sœurs prenait le train pour la frontière. Quelques-unes, celles qui étaient d’origine catalane, choisirent de rester en attendant de pouvoir rejoindre leur famille. La foule, après le départ des nonnes, avait envahi le couvent et le mettait à sac. Les objets les plus hétéroclites s’entassaient sur la petite place : tableaux, rosaires, christs en croix de toutes dimensions, livres d’art, œuvres profanes et sacrées et jusqu’à des collections de photos que l’on ne s’attend pas à voir entre les mains d’une mère supérieure d’une congrégation de jeunes filles. Une main, se posant sur mon épaule, m’arracha à la contemplation des flammes qui dévoraient toutes ces choses, dont quelques-unes, peut-être, étaient des œuvres d’art. C’était Miguel, un jeune militant des Jeunesses Libertaires, que j’avais connu dans la nuit précédant la riposte du peuple espagnol au coup d’État du Général Mola et de Franco. Nous avions immédiatement sympathisé et il avait tenu à me présenter à sa sœur et à sa mère. Depuis, nous ne nous quittions presque plus. Je me retournai vers lui et je lui demandai des nouvelles de son aînée qui était avec nous lorsque nous avions franchi la porte du couvent. Juanita n’était pas loin et elle n’était pas seule : une jeune fille, presque une enfant, l’accompagnait. Miguel m’expliqua que sa sœur avait trouvé cette fille dans une cellule du couvent, allongée par terre, à demi morte de peur, devant un christ en croix. Prise de pitié pour cette enfant, elle avait décidé de la sortir de là pour la conduire chez leur mère, en attendant qu’elle puisse retrouver sa famille. Lui n’était pas très favorable à cette décision et aurait préféré que la petite aille rejoindre ses compagnes. Il me demanda de l’aider à convaincre sa sœur d’abandonner son idée. Je ne sais si la petite nonne me parut mériter que l’on s’occupât d’elle, ou parce que Juanita me plaisait, mais je conseillai à Miguel de faire ce que sa sœur voulait. La gosse s’appelait Teresa, avait 17 ans et depuis l’âge de 7 ans était cloîtrée. Ses parents en avaient décidé ainsi pour que toute leur fortune reste au frère cadet. Destinée à entrer en religion, elle ne connaissait le monde que par ce qu’en disait le curé dans ses sermons ou par les récits des novices qui rentraient au couvent à un âge déjà avancé. Un soir, sans qu’on l’interrogeât, elle nous conta son histoire. Quand elle levait les yeux, son regard se dirigeait, comme malgré elle, vers Miguel qui, de son côté, ne regardait qu’elle.

Le soulèvement à Lérida avait abouti en moins de 24 heures : le 18 juillet 1936, l’armée avait occupé les points stratégiques de la ville. Je me trouvais ce jour-là dans la commune d’Alcarraz en train de donner un coup de main à un ami dans une ferme de Valmanya lorsqu’un copain du village vint nous prévenir que l’on se battait en ville. Je partis sur le champ avec lui en direction de Lérida. En route, d’autres jeunes se joignirent à nous. Nous étions bien une douzaine lorsque nous arrivâmes à proximité de la ville. Les combats avaient cessé, le silence était total. Une bonne femme, reconnaissant un des jeunes, nous dit que les abords de la ville étaient gardés par les phalangistes. Nous décidâmes de nous séparer et de nous retrouver au siège de la C.N.T. Étant de nationalité italienne et ne connaissant pas le terrain, je dis à mes amis que je continuais la promenade par la grande route. J’avais une idée : il fallait que je rentre par la ville avec la permission de la phalange et leur bénédiction pour pouvoir circuler librement. Lorsque je fus en vue des premières maisons, je me mis à chanter “ Giovinezza ” d’une voix tellement fausse que tous les oiseaux des alentours s’enfuirent à tire-d’aile. Les paroles, sinon la musique, résonnèrent dans le silence de la campagne catalane comme un défi. La rue était déserte. Je m’y engageai en chantant et je commençais à croire que la garde avait été levée, quand une voix rauque éclata derrière moi.

“ ¡ Alto ! ¿ dónde va Usted ? ” Surpris, je me retournai : un officier de l’armée pointait son revolver sur moi.
“ ¿ Dónde va Usted ?
- À Lérida, lui répondis-je, je suis italien, touriste ”
Un civil, armé lui aussi, prenant la relève, me demanda mes papiers. Je lui tendis mon passeport.
“ ¿ Italiano ?
- Si.
- ¿ Fascista ?
- Avanguardista.
- ¡ Viva Mussolini ! ”, me dit-il en me rendant mon passeport.

Je fis le salut romain en disant : “ Eia, eia alala ”, et je repris mon chemin en fredonnant l’hymne fasciste.
Le siège de la C.N.T. se trouvait dans les combles d’un immeuble dont le premier étage était occupé par les bureaux de la C.E.D.A., un groupement de droite dirigé par Gil Robles. Une quinzaine de personnes se tenaient devant la porte d’entrée. Décidé à rejouer la comédie en cas de besoin, je passai au milieu d’elles. Je me demande encore aujourd’hui pourquoi ces gens m’ont laissé passer sans rien me dire.

Combien de copains y avait-il ? Des groupes allaient et venaient en discutant. D’autres, assis à même le parquet, autour d’un tas d’une espèce de sable jaune-roux, remplissaient des boîtes de conserve et des bouts de tuyaux. Il y en avait qui préparaient des cartouches avec toute l’application des chasseurs à la veille de l’ouverture. D’autres encore adaptaient les détonateurs à des bouts de mèche. Tout le monde s’affairait pendant que deux ou trois jeunes femmes circulaient entre les groupes, distribuant des tasses de café. Manuel, que j’avais quitté à trois kilomètres de la ville, était déjà là, bavardant avec un jeune homme qui, tout en parlant, crayonnait sur un bloc-notes les têtes de quelques-uns des présents. Manuel me fit signe d’approcher pour admirer le talent de son ami Miguel. Je lui conseillai immédiatement de brûler ces chefs-d’œuvre, car s’ils tombaient entre les mains de la phalange ou de la police, ils permettraient à ceux-ci d’identifier les copains qui avaient servi de modèles. Je lui dis que s’il voulait passer le temps, il pouvait dessiner un paysage avec une jolie fille et prendre pour modèle une jeune femme qui, à ce moment-là, s’approchait de nous pour nous offrir du café. C’était sa sœur, Juanita. Il me présenta en disant que j’étais amoureux d’elle et que je lui avais demandé son portrait. De là naquit notre amitié ; nous ne nous quittâmes pratiquement plus pendant tout le temps du séjour à Lérida.

Le 19 juillet, aux cris de “ U.H.P. ” (Unión Hermanos Proletarios), les hommes de la C.N.T., de la F.A.I., de l’U.G.T., du P.O.U.M. et du Parti Socialiste se jetèrent dans la rue. Les soldats qui quadrillaient la ville se révoltèrent. Les partisans du Général Mola et de Franco qui purent s’échapper avec quelques soldats qui leur restaient fidèles se réfugièrent dans le château et au séminaire. Des individus isolés trouvèrent asile dans le cloître de Santa Clara et dans les églises. Lorsqu’une société s’effondre, il y a toujours des excès : comme un animal que l’on a enfermé depuis longtemps et que l’on lâche subitement dans la nature, libre de toute entrave, l’homme asservi depuis des siècles tâche d’assouvir sa faim, de satisfaire ses désirs et ses rancunes ; alors il pille, brûle et tue. Dans les premières heures de liberté, on pilla : d’abord les armuriers pour se procurer des armes, puis divers magasins d’alimentation, de vêtements et de meubles. Je me souviens d’avoir vu emporter la porte d’une armoire à glace par un type habillé d’un pantalon rapiécé et d’une vieille chemise, pendant qu’à côté on mettait à sac la boutique d’un tailleur. Intrigué, je lui offris mon aide pour transporter une autre pièce du meuble. Il me répondit qu’il n’avait besoin que de la glace car sa femme ne désirait que cela depuis leur mariage. Ceci dit, il faut que je reconnaisse que les syndicats et les autres organisations révolutionnaires prirent vite leurs responsabilités, et tout rentra dans l’ordre. Les ateliers et les usines reprirent leurs activités, les commerces se transformèrent en centres de distribution. Comme dans toute révolte populaire, on avait ouvert les portes des prisons, mais tous les détenus n’étant pas des prisonniers politiques, on organisa des services de surveillance : il ne fallait pas que ce qui appartenait à tout le monde fût détourné au profit de quelques-uns. Les consignes de surveillance ne furent pas confiées à des groupes spécialement constitués, mais à tous les ouvriers et militants de la ville. À tour de rôle, des volontaires allaient monter la garde ou patrouiller dans les rues.

Le curé, en Espagne et ailleurs, a toujours été l’allié indéfectible du capitalisme : Cura, Cacique, Guardia Civil, voilà les trois piliers de la société espagnole. Les ouvriers et les paysans étaient des esclaves dont cette trilogie pouvait disposer à son gré. Il suffisait de rentrer en conflit avec un de ces trois représentants de la classe dominante, même pour une cause futile, et le coupable était obligé de se soumettre ou de partir. S’il résistait, c’était le chômage, la misère, la prison.
Les coups de feu, tirés du haut des clochers et du cloître, réveillèrent la haine et la soif de vengeance : la chasse au curé se déclencha. Combien furent tués ? Je l’ignore. Je me souviendrai toujours de l’un d’eux, taillé en athlète, qui, marchant devant deux paysans, répétait :

“ Ne me tuez pas, par pitié, je suis père de famille. ” Une double décharge le projeta la face contre terre. Un de ses meurtriers lui donna le coup de grâce en lui disant :“¡ Tóma cabrón ! ”

Moi, je regardais ce qui se passait autour de moi. J’étais sans arme. Dans le pillage d’une armurerie, j’avais bien pu avoir un fusil de chasse. Si mes souvenirs sont exacts, c’était un calibre 16, avec une poignée de cartouches que j’avais brûlées devant le séminaire. Une fois les munitions finies, n’ayant jamais eu des goûts de chasseur et trouvant le fusil trop encombrant, je l’avais refilé à un copain, qui me donna en échange un magnifique poignard. Ainsi, les mains libres et léger comme l’air, je me promenais en regardant ce peuple, ivre d’une liberté toute neuve, essayant de bâtir sa société sur des bases nouvelles.
Lorsque quelqu’un me demandait de prendre part à une expédition dans un village ou un bourg voisin où on avait signalé la présence de phalangistes, Miguel et Juanita, qui travaillaient au syndicat, me prêtaient leur pistolet. Dans ces expéditions, j’ai eu la chance de ne jamais tomber dans une embuscade ou sur des tireurs isolés qui prenaient pour cibles les voitures chargées à bloc, transportant des hommes sur les marchepieds et même sur les garde-boue.
Généralement, à notre arrivée, les affaires avaient été réglées par les habitants du lieu, et il ne nous restait plus qu’à fêter la victoire en trinquant à la “ Revolución ”, après avoir compté les pertes de l’ennemi et les nôtres, lorsqu’il y avait eu combat.

Une seule fois, je fus témoin d’une véritable tragédie. Nous traversions un village assez éloigné de Lérida. Sur la place, nous fûmes arrêtés par une foule en effervescence : le plus riche propriétaire du pays, que l’on croyait parti à Huesca ou à Saragosse, se cachait dans les caves de sa maison. Découvert, il avait été entouré par les femmes et les enfants de sa famille qui lui faisaient un rempart de leur corps. Mère, femme, filles, nièces, cousines, que sais-je encore ? Une dizaine de personnes de tous âges, agglutinées autour d’un homme au visage livide, lui interdisaient tout mouvement. Autour de cette grappe humaine, cinq ou six individus braquaient leur fusil mais n’osaient pas tirer. Voilà le tableau qui se présenta à mes yeux lorsque je pénétrai dans le patio, tableau bruyant car tout le monde criait, pleurait, gémissait. Puis tout se passa très vite : une femme s’approcha en courant et en criant : “ ¡ Padre, Padre ! ” À sa main droite, la crosse d’un 9 millimètres. L’homme la regarda, un flot de sang empourpra son visage : “ ¡ Consuelo, sálvame, hija mia ! ” Les femmes et les enfants s’écartèrent devant la nouvelle venue qui leva son bras et tira. “ De la parte de mi madre ”, dit-elle. Consuelo était arrivée au village dans la même voiture que moi. Je la connaissais de vue, l’ayant déjà remarquée au cours des premières expéditions, toujours armée de son revolver, sa crinière noire et bouclée sur ses épaules, insouciante et rieuse, défiant le danger.

Avant la révolution, elle pratiquait le plus vieux métier du monde, dans le plus misérable quartier de la ville. Avec sa mère, elle tenait une espèce d’échoppe sordide où les clients pouvaient assouvir leur soif d’alcool et d’amour pour environ cinq pesetas. Depuis, elle se battait, cherchant toutes les occasions de se bagarrer pour entendre les balles siffler à ses oreilles et son arme secouer son poignet. La dernière fois que je la vis, elle grimpait sur un camion qui roulait vers le front.
C’est étrange comme les souvenirs viennent à moi au fur et à mesure que j’écris : comme une pelote de laine enfermée dans une boîte, on saisit un brin qui dépasse, et voilà que tout le fil se dévide.

Malgré une liberté fraîchement acquise, le libertinage et la débauche n’avaient pas de prise sur la jeunesse révolutionnaire. Celle-ci préférait passer son temps libre à discuter, à étudier ou chercher les solutions aux problèmes qui se posaient tous les jours dans l’organisation de ce nouveau mode de vie. Les aventures amoureuses étaient plutôt rares. Au hasard d’une halte dans un village où on passait la nuit, une femme à qui on avait pu dire quelques mots d’admiration pour sa beauté venait parfois nous rejoindre, mais cela était rare, trop rare.
Je me souviens d’un soir, comme si c’était hier, où j’allai remplacer Miguel qui était de garde de nuit dans un immeuble administratif. J’étais à peine arrivé qu’il commença à pleuvoir. Un orage éclata, un vrai déluge avec éclairs et tonnerre et un vent à arracher les cornes d’un bœuf andalou. Mon ami, pressé de retrouver sa “ Teresita ” et après un “ ¡ Salud amigos, buenas noches ! ”, s’élança dans la rue et disparut. Je m’apprêtais à fermer le portail lorsqu’une femme vint s’abriter sur le seuil. Habillée d’une vieille robe noire trempée, la tête couverte d’un fichu, je la pris pour une grand-mère et la priai de rentrer dans la loge du concierge. Là, une cheminée permettait de faire du feu. Une fois la porte fermée, je m’en fus quérir du bois à la cave. Je connaissais l’endroit pour l’avoir visité avec Miguel à l’occasion d’une autre soirée de garde. En remontant, chargé de bûches, je faillis tomber à la renverse : la grand-mère avait disparu. Une femme d’une trentaine d’années l’avait remplacée. Ses cheveux étaient coupés très court, elle priait à genoux, les mains jointes, et son fichu, posé sur le dossier d’une chaise, laissait tomber goutte à goutte l’eau qui l’imprégnait. J’avoue que ma première pensée fut de la mettre dehors, mais le tonnerre grondait, la pluie continuait de s’abattre avec violence. Je n’en eus pas le courage. Sans lui dire un mot, j’allumai le feu et je m’assis sur le sommier que l’on avait placé là pour permettre à l’homme de garde de se reposer la nuit, car une fois la porte d’entrée fermée de l’intérieur, il était impossible de l’ouvrir du dehors.

Elle priait toujours. Je la regardais sans savoir quoi faire lorsque je m’aperçus qu’elle tremblait et que l’eau qui imbibait ses vêtements formait un petit lac autour d’elle. J’allai voir si je lui trouvais quelque chose de sec à se mettre sur le dos. L’appartement du concierge était situé à l’entresol. Je m’y rendis en courant et, dans la penderie, j’eus la chance de trouver une jupe et un corsage, pas encore trop déchirés, ainsi que deux ou trois serviettes. C’était là le seul linge à peu près mettable. Arrivé en bas de la rampe d’escalier, je vis la porte ouverte. “ Merde, m’exclamai-je en français, elle est partie ! ” Non, elle n’était pas partie. La violence de l’orage l’avait arrêtée sur le seuil. Une rafale de vent et d’eau la repoussa en arrière. Je la pris par les épaules en lui disant : “ Allons, rentrez. Vous voyez bien que vous ne pouvez pas sortir. Je vous ai trouvé de quoi vous changer. ” Je refermai la porte. Une fois dans la loge, je jetai les effets que j’avais trouvés sur le sommier et je sortis à nouveau après lui avoir dit de se changer. Dans le vestibule, je sortis mon pistolet. Je dégageai la balle qui était dans le canon et je bloquai le cran d’arrêt. J’avais une idée pour la mettre en confiance et la rassurer sur mes intentions. Une dizaine de minutes s’écoulèrent avant que je ne frappe à la porte. Pas de réponse. Je rentrai. Elle était encore debout à la même place, les bras croisés sur la poitrine, tremblant comme une feuille. Pour le coup, je me fâchai. D’un bond, je fus sur elle. Je lui dégrafai le haut de sa défroque, je la fis glisser sur ses pieds en même temps qu’une espèce de cilice qu’elle portait à même la peau. J’empoignai une serviette et je commençai à la frictionner avec rage. Lorsque j’eus fini, elle était complètement nue, son corps était rouge depuis la racine des cheveux jusqu’aux doigts de pied. “ Allez ! Habillez-vous. Qu’est-ce que vous attendez ? Que je vous viole ? ”, lui criai-je et, en me penchant pour ramasser ses vêtements mouillés, j’ajoutai plus doucement : “ Je n’aime pas la violence en amour. ” Miguel m’avait laissé sa musette. Sa mère, sachant que j’allais souvent tenir compagnie à son fils, la préparait toujours pour deux. Je la vidai de son contenu et mis sur la table une bouteille de vin, un flacon de café, du jambon. La mère avait bien fait les choses et il y avait assez de vivres pour deux bons appétits. Elle s’habilla pendant que je mettais la table : un verre, un gobelet en tôle galvanisée. Le papier qui enveloppait la charcuterie servit de nappe et d’assiettes. La jupe et le corsage que je lui avais apportés étaient trop grands pour elle, mais lui allaient mieux que sa défroque noire. En mangeant, je lui dis que j’avais été élevé en France et que la femme n’avait pas été créée pour se dessécher dans un couvent, mais pour vivre, aimer, jouir. Elle écoutait en silence, les yeux baissés. Ce que je lui disais ne lui coupait pas l’appétit, car elle avalait comme si elle avait fait carême depuis un mois. Quand j’eus assez parlé de moi, je lui demandai son nom : “ Incarnación ”, répondit-elle. Voyant qu’elle répondait, je lui posai d’autres questions. J’appris ainsi que, originaire de Manresa, et voulant rejoindre sa famille, elle allait à la gare lorsque l’orage l’avait surprise. À la fin du repas, je passai derrière elle pour prendre le café que j’avais mis à chauffer sur les braises et, après avoir posé la petite marmite sur la table, je me penchai pour embrasser son oreille pendant que mes mains, glissant sous ses bras, frôlaient les globes de sa poitrine. Un frisson la secoua. Je crus que c’était la peur qui la faisait trembler. Elle avait déjà mon poignard que je lui avais prêté pour couper son pain ; je sortis mon 9 millimètres et je le déposai doucement sur ses genoux en lui disant : “ Incarnación, vous êtes jolie, trop jolie pour qu’un homme ne vous désire pas. Laissez-moi vous caresser, vous aimer. Je suis désarmé, n’ayez plus peur de moi. ” De nouveau, je la caressai ; j’avais écarté son corsage et je sentais dans mes paumes la chaleur et la fermeté des seins pendant que ma langue butinait le lobe de son oreille. Je m’attendais à ce qu’elle se révolte, proteste de la voix ou du geste. Rien. Elle paraissait de marbre ; puis, lentement, je sentis se dresser ses tétons et ses seins durcir sous mes caresses. Sa tête s’appuya sur ma poitrine.

Lorsque je me réveillai, elle dormait, sa tête au creux de mon épaule. Le bruit d’une fusillade parvint jusqu’à moi. Je m’habillai à la hâte, je raflai sur la table mes armes et je courus vers la porte en faisant jouer la culasse de mon pistolet pour introduire une balle dans le canon. Les coups de feu s’approchaient toujours plus. Des détonations éclatèrent très près, puis ce fut le silence. J’ouvris la porte : deux hommes gisaient sur la chaussée, d’autres arrivaient en courant.

“ Que s’est-il passé ?
- Ce sont des phalangistes, ils ont jeté une bombe au syndicat, mais elle n’a pas éclaté. Qu’est-ce que tu fais par ici ?
- Je suis de garde. Salut ! ”

Après avoir échangé quelques mots avec les copains, je rentrai en vitesse. Je craignais qu’Incarnación, réveillée par la fusillade, ne sorte dans la rue. Le tableau n’avait en effet rien de ragoûtant, d’autant plus qu’un des deux hommes abattus n’était pas encore mort. Elle regardait justement ce qui se passait par le vide existant entre le dormant et la porte. Je remis en place le verrou et la chaîne et je la pris dans mes bras pour la déposer sur le sommier.

“ Ils sont morts ?
- Oui.
- Toi aussi, tu aurais pu être tué ?
- Ça pourrait m’arriver un jour ou l’autre. C’est la révolution. ”

Elle passa ses bras autour de mon cou. Ma bouche prit ses lèvres. Tout s’effaça : la peur, les dangers et la mort qui nous guettait peut-être au tournant de la rue. Plus tard, je l’ai accompagnée à la gare et j’ai regardé le train s’éloigner.

Quelques jours après, au crépuscule, je me promenais en compagnie de Miguel, Teresa et Juanita. Mon ami était au courant de mon aventure avec Incarnación : le “ compañero ” qui m’avait remplacé ce matin-là lui avait dit que j’avais passé la nuit avec une femme, qui n’était certainement pas une camarade avant qu’elle ne me rencontre. Mais il pensait que je l’avais endoctrinée rien qu’à voir la façon dont elle s’accrochait à mon bras. Miguel racontait ce qu’il savait à sa sœur et à Teresa tout en se moquant de moi et de ma discrétion. Les filles riaient comme des folles, et ajoutaient leurs quolibets à ceux de Miguel. Soudain, des cris s’élevèrent dans la rue : “ La Columna Durruti, La Columna Durruti ! ” En effet, la colonne Durruti, partie de Barcelone, arrivait à Lérida pour aller délivrer Saragosse. Les cris “ Vive la F.A.I. ! Vive la C.N.T. !” alternaient avec les couplets des chants anarchistes :


Arroja la bomba qu’escupe metralla
coloca petardos y empuña la Star...
Acuden los anarquistas
empuñando la pistola hasta morir...
ou l’hymne des Jeunesses Libertaires :
Hijos del pueblo que oprimen cadenas
antes que esclavos prefieran morir...
pendant que les camions chargés d’hommes et de femmes, qui mêlaient leurs cris et leurs chants à ceux de la foule, roulaient au pas.

Le poing levé, nous avions regardé les camions défiler et disparaître dans la nuit qui venait de tomber. C’est alors que je pris la décision de partir le lendemain matin avec Durruti et mes compagnons pour Saragosse. Je le dis à un de mes amis et ce fut un tollé général de protestations : “ Je n’avais pas le droit de les quitter comme ça,... je pouvais attendre deux ou trois jours... ” Miguel m’assura que lui aussi partirait avec moi, mais il lui fallait au moins 48 heures pour régler ses affaires de famille. Teresa pleurait car elle croyait que si je m’en allais, Miguel viendrait certainement avec moi. Elle aurait donné toutes les révolutions de l’Histoire, passées et à venir, pourvu que Miguel lui restât. Elle l’aimait déjà d’un amour exclusif et absolu, bien que le jeune homme, tout pris par son Idéal de droiture et de justice, n’ait jamais essayé de profiter des sentiments de la fille. Mon ami aimait aussi la petite nonne et il se comportait avec elle comme un frère aîné, affectueux et attentif à ses moindres désirs. Quand nous étions seuls, il me parlait de son amour, de ses rêves qu’il jugeait irréalisables à cause de la révolution. En effet, si la révolution triomphait, cela ne serait pas sans beaucoup de deuils, de privations, de souffrances et il se refusait, malgré mes conseils, à faire de la petite sa compagne. Juanita, après les premiers instants de surprise, s’était tue. Elle ne disait rien, mais ce fut elle qui nous mit tous d’accord en nous faisant remarquer qu’il se faisait tard. Il fallait que je me repose si je voulais partir au petit matin et auparavant nous devions souper. On n’avait pas averti la mère de mon prochain départ. Ce fut Juanita qui, une fois le café servi, prit la parole pour nous annoncer sa décision : partir avec son frère et moi. Aucun de nos arguments ne la fit fléchir et on arrêta la discussion. C’est alors que Teresa me demanda si je pouvais lui rendre un dernier service avant de m’en aller. Sur ma réponse affirmative, elle me demanda d’aller lui chercher un laisser passer pour la France, et elle ajouta : “ Vous ne pensez qu’à vous battre et à mourir pour vos Idées. Moi, je vais rentrer au couvent et de là-bas je prierai pour vous tous. Pardonnez-moi. ” Et elle s’en fut en courant pour cacher son chagrin dans sa chambre.

Le syndicat était ouvert jour et nuit et je partis immédiatement, espérant que le responsable du service ne soit pas trop tatillon. Juanita me rejoignit dans la rue et s’accrocha à mon bras : “ Tony, sais-tu que la niña aime mon frère ?
- Eh bien ?
- Il ne faut pas qu’elle aille en France car Miguel est amoureux d’elle. Si elle rentre au couvent, ils seront malheureux toute leur vie. ”
Quand la petite m’avait parlé de se rendre en France, il m’était venu une idée : accompagner Teresa à la frontière, la persuader d’aller chez des amis de confiance qui habitaient les environs de Perpignan et là attendre que son chéri vienne la chercher. J’expliquai tout cela à Juanita, tout en omettant de lui dire que je comptais retrouver le front sans passer par Lérida. Ainsi Miguel m’attendrait-il en vain et peut-être ne partirait-il pas ? Juanita obtint sans difficulté un laisser passer pour Teresa. Elle était une vieille militante et depuis près de huit ans elle participait à toutes les réunions, toutes les actions où une femme intelligente et active pouvait se rendre. Au retour, elle me demanda si elle pouvait me poser une question indiscrète.

“ Vas-y toujours, lui répondis-je, on verra bien.
- Tu aimes Teresa ?
- Oui, je l’aime comme si c’était ma petite sœur.
- Et moi, est-ce que tu m’aimes ?
- Toi, si tu n’étais pas la sœur de Miguel, ça ferait longtemps que tu serais ma maîtresse.
- Tu crois que j’aurais accepté ?
- Tu en meurs d’envie !
- Presumido,une femme te regarde et tu crois qu’elle veut coucher avec toi. Vous êtes tous pareils.”Et elle se mit à courir en riant. Miguel nous attendait devant la porte. María, la mère, et Teresa étaient dans la chambre qu’elles partageaient avec Juanita.
Je ne pouvais pas m’endormir et je réfléchissais aux arguments qui me serviraient à persuader la petite derenonceraucouvent et d’aller chez mes amis. Mes amis étaient un couple de pacifistes convaincus, sans enfant malgré la vingtaine d’années de vie commune. Je commençais à m’assoupir lorsque la porte de ma chambre s’ouvrit. Juanita rentra, nue, un doigt sur les lèvres, un bougeoir dans la main. Je me dressai sur le lit : “ Tu es folle, que veux-tu ? ” Elle posa la lampe sur la table et se coucha sur moi en rejetant le drap qui me couvrait et en murmurant : “ Callate... te quiero... soy tuya. ” Nos bouches s’unirent, elle me chevaucha. Son corps était chaud et sentait la lavande.
Le soleil était déjà haut lorsque nous quittâmes notre chambre. María avait préparé quatre bols et des tranches de pain pour le petit déjeuner. Elle nous regarda en disant : “ ¿ Habéis bien dormido ? ”, puis vint m’embrasser sur les joues en ajoutant : “ Ahora tengo un hijo más. ” L’embrassant à mon tour, je lui demandai : “ Miguel et Teresa, où sont-ils ?
- Nous voilà ! ”
Miguel et “ la Niña ”, comme il l’appelait, rentraient dans la cuisine en se tenant tendrement par la taille. Lui était torse nu et elle en robe de chambre. J’éclatai de rire : “ Enfin tu t’es décidé, eh bien ! tu en as mis du temps... félicitations ! ” Je m’adressais à Miguel mais ce fut la petite qui répondit avec un accent de reproche qui démentait son regard :
“ C’est votre faute, oui, à Juanita d’abord, et à toi... vous n’êtes pas discrets ; on entend tout de la chambre, même les soupirs... pour ne pas vous entendre...
- Oui, tu es allée bavarder avec mon frère. Tu as bien fait, querida, parce qu’il est si fada qu’il t’aurait laissée rentrer en France plutôt que de te demander d’être sa compagne. Celui-ci, il l’est encore plus que Miguel (c’est de moi qu’il s’agissait), il serait parti sans même m’embrasser, maintenant je ne le quitterai plus. ”
Pauvre Juanita, elle ne savait pas qu’il ne lui restait plus que quelques jours à vivre. Pourquoi ne l’ai-je pas laissée me suivre ? Pourquoi, pendant les trois ou quatre derniers jours que nous avons passés ensemble, l’ai-je persuadée de rester à la maison avec Miguel, que Teresa retenait, et sa mère ? La C.N.T. recrutait des volontaires pour former une centurie qui devait s’intégrer à la colonne Durruti. Juanita m’accompagna au point de départ du convoi, et après un dernier baiser, je grimpai sur le camion et nous partîmes. Je ne devais plus la revoir. Elle tomba sous les balles des avions franquistes pendant qu’elle ramassait, avec d’autres camarades, des gerbes de blé qui traînaient encore dans les champs.