Chapitre 5 . Berthomieu et les autres.

mardi 29 mars 2005
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C’est à cette époque qu’arriva un groupe d’étrangers à Pina. Il était composé de Français et d’Italiens. Leur chef était un officier de l’armée coloniale française en rupture de ban, habitué à toutes les ruses de la guérilla. Il était accompagné de deux Français : Ridel et Carpentier, tous deux prénommés Charles, d’un Savoyard, Affinenghi (je ne me suis jamais soucié de savoir s’il était italien ou français, car il parlait indifféremment les deux langues), d’un Italien, Scolari, et d’un Espagnol, petit de taille : La Calle. J’ai oublié le nom des quelques autres qui étaient là aussi.

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Ridel.

Le lendemain de leur arrivée, je m’intégrais au groupe. Les habitants accueillirent avec curiosité ces gens qui parlaient des idiomes incompréhensibles pour eux. Mis à part Berthomieu et La Calle, personne ne parlait espagnol. On se méfiait un peu, mais cela ne dura que quelques jours.

Les troupeaux de brebis appartenant aux paysans de Pina se trouvaient de l’autre côté du fleuve le jour où nous occupâmes la ville, et ils y étaient restés. Nous les voyions tous les jours venir paître à deux ou trois kilomètres de la rive d’en face. L’eau était basse, et en aval de Pina il y avait un gué qui nous permettait de passer l’Èbre et d’aller nous promener en patrouille de façon à reconnaître le terrain en prévision d’une avance. Le passage du fleuve et les patrouilles étaient des idées de Louis. Toutes les nuits, il s’agissait pour quatre d’entre nous, à tour de rôle, de franchir les gués. Deux restaient sur la berge pour couvrir ceux qui furetaient vers l’intérieur. Les autres montaient la garde, prêts à épauler la patrouille en cas de pépin.

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Groupe International
Tiré de "Los Aguiluchos de la FAI". Prise de Siétamo.

Un matin où je venais juste d’entamer le dernier quart de veille, l’inquiétude monta car habituellement les hommes rentraient bien avant l’aube. Le jour pointait. J’étais sur la plus haute branche d’un peuplier. Je m’étais hissé très haut pour voir le plus loin possible et soudain mon attention fut attirée par un petit nuage qui semblait s’élever du sol. Je pris les jumelles : “ Merde ! Qu’est-ce que c’est ? ” Je dégringolai de l’arbre et réveillai Berthomieu : “ Louis, je crois que j’ai des visions. ” Il me suivit sur mon perchoir. Je n’avais pas eu de visions : c’était bien un troupeau de moutons qui avançait dans la plaine vers le fleuve. Quatre hommes : un de chaque côté du troupeau et deux derrière couraient et gesticulaient en criant.
Affinenghi et Scolari avaient découvert l’enclos où les bêtes passaient la nuit. Affinenghi avait d’abord poignardé l’homme de garde, puis son camarade qui dormait : ils appartenaient tous deux à la Guardia Civil. Les bergers reposaient à l’intérieur de la basse-cour. Scolari les avait persuadés de conduire le troupeau à Pina. On remit le bétail à la collectivité. Les bergers retrouvèrent leur famille. Mes collègues, dès lors, furent l’objet de l’attention de tout le monde car chacun voulait savoir comment les choses s’étaient passées. Pour ma part, comme ni l’un ni l’autre ne parlaient espagnol, je fus obligé de servir d’interprète.

Scolari venait de Toulon, où il travaillait, à ce qu’il m’en dit, à l’arsenal. Il était un pacifiste, partisan de la non-violence, et il ne portait jamais d’arme. Il était venu en Espagne, non pas pour se battre, mais pour être témoin d’une lutte qui l’intéressait au plus haut point pour sa réforme sociale. Il avait du courage, mais celui-ci ne lui servait pas pour tuer. Quand un blessé avait besoin qu’on aille le chercher sous les balles, il en oubliait le danger.
Je l’ai vu une fois aller chercher un blessé sous les feux d’une mitrailleuse. Les balles sifflaient de tous les côtés : c’était un vrai feu d’enfer. L’ennemi qui nous dominait du sommet d’une colline avait stoppé notre attaque, nous obligeant à regagner notre position de départ. L’homme tomba à une centaine de mètres de notre tranchée. Scolari, torse nu, sauta le parapet et se mit à courir vers le blessé. Son geste fou surprit tout le monde, même nos adversaires, qui arrêtèrent leurs tirs subitement et ne les reprirent que lorsque Scolari fut à l’abri dans notre camp.
Affinenghi, montagnard, paysan et bûcheron des Alpes, aimait la chasse, la lutte et toute activité violente ou dangereuse. Il était grand (1,80 m environ), large d’épaules, fort comme un bœuf. Courageux ? Je me demande encore aujourd’hui si l’on peut dire de quelqu’un qu’il est courageux quand celui-ci ne connaît pas le danger. Les missions que je l’ai vu accomplir ont été terminées avec une chance inouïe, sans une égratignure, sauf la dernière au cours de laquelle il fut blessé. Mais cela aussi fut une chance pour lui, car la blessure était légère et il fut évacué. Cela lui sauva peut-être la vie.

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Simone Weil

Ce groupe cosmopolite grossissait de jour en jour. Ridel et Carpentier, de retour d’un voyage à Barcelone, arrivèrent accompagnés d’une jeune femme aux longs cheveux noirs. J’appris par la suite qu’elle s’appelait Simone Weil et qu’elle se disait syndicaliste. Petit à petit, notre unité prenait de l’importance. Les volontaires affluaient : Français, Italiens, Allemands, Russes, Cubains et même un Algérien : Ben Sala.

Lorsque la colonne Durruti avait quitté Barcelone, elle avait traîné avec elle presque toutes les prostituées de Catalogne. Les maladies vénériennes faisaient des ravages dans les rangs des centuries. “ Gori ” fit retirer toutes les filles, sauf celles qui avaient suivi leurs compagnons et dont la conduite était irréprochable. Mais, même parmi celles restantes, beaucoup quittèrent le front pour aller travailler à l’arrière. Notre groupe fut bientôt le seul à Pina à comporter des membres du sexe féminin. Six femmes s’occupaient de l’infirmerie et de la cuisine : Marthe, Madeleine, Simone, Augusta, Mimosa et Rosaria. Deux d’entre elles, Marthe et Madeleine, vivaient en ménage, respectivement avec Pierre et Hans. À l’exception de Simone Weil qui rentra en France, toutes les autres restèrent en Espagne pour toujours : Marthe, Mimosa et Augusta tombèrent à Perdiguera.

Nous passions notre temps à nous entraîner à ramper, à avancer sans bruit au travers des broussailles, à lancer des grenades, à tirer au pistolet et au fusil. Nous étions organisés en groupes d’assaut, de commandos comme on dit aujourd’hui, totalement indépendants. Le capitaine Berthomieu était très à cheval sur le chapitre de la tenue en ville et sur le comportement des hommes dans le contexte de la guerre.
Un matin, au rapport, deux hommes étaient absents : où pouvaient-ils bien être ? Il n’y avait pas eu de patrouille la nuit précédente, et de toutes façons, ce n’était pas leur tour. On fit des recherches en ville : personne ne les avait vus. Vers 10 heures, ils rappliquèrent, contents comme des gosses qui en ont fait une bien bonne et qui se sont bien amusés. Il n’était pas obligatoire d’être présent à l’appel, mais il était tacitement admis que quiconque pouvait être appelé à n’importe quel moment du jour ou de la nuit pour une action quelconque, et le P.C. devait savoir où nous joindre. Ils s’excusèrent auprès des copains et de Louis car, dirent-ils, ils avaient été pris de court, ayant décidé au dernier moment de participer comme volontaires à l’exécution des prisonniers que nous avions faits au cours d’une patrouille précédente (dans les premiers mois de la guerre, aucune des deux parties ne faisait de prisonniers. Ceux qui se rendaient étaient fusillés à plus ou moins brève échéance).
Louis se mit en colère, la mâchoire crispée. Il marchait de long en large dans la pièce qui lui servait de bureau et de chambre à coucher. Puis il gueula : “ Rassemblement général et en vitesse ! ” Une demi-heure après, on était tous devant le P.C., et Louis prit la parole : “ Camarades, nous sommes venus de tous les pays du monde nous battre pour une cause juste et humaine. Nous nous battons mais nous n’assassinons pas. Je ne veux pas que l’on puisse, demain, dire que le Groupe International dirigé par Louis Berthomieu était une unité de bourreaux. Deux d’entre vous ont fait volontairement partie du peloton d’exécution qui a fusillé les prisonniers que nous avons faits. Si vous êtes d’accord avec eux, dites-le moi, je partirai. Sinon, je vous demande de les exclure du groupe. À vous d’en décider. ”

Nous votâmes l’exclusion à 1’unanimité, après avoir longuement discuté sur le droit que nous pouvions avoir de leur interdire ce qu’ils avaient fait, puisque tel était leur bon plaisir. Nous trouvâmes un terrain d’entente en reconnaissant que nous avions le droit de vivre et de mourir avec des gens qui partageaient notre façon de voir et de juger les actes de la vie.