Chapitre 37 . Mépris militaire de la vie humaine .

samedi 26 février 2005
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Dans ce secteur, je fus le témoin de la façon dont les officiers supérieurs considéraient la vie de leurs troupes ou peut-être de la manière dont on se débarrasse, en temps de révolution, d’unités formées par les hommes qui n’ont pas la même idéologie que les gens du gouvernement.

Nous avions été relevés : une compagnie des Jeunesses Libertaires nous remplaçait aux créneaux de la tranchée. Mes compagnons et moi espérions être renvoyés à l’arrière pour quelque temps. En fait de repos, on nous fit camper dans un bois à proximité de la première ligne. Nous étions placés en réserve. Pablo nous prévint que nous aurions une visite. En effet, dans le courant de l’après-midi, un groupe d’officiers, les manches et les bérets pleins de galons, arriva dans le sous-bois. Alignés sur deux rangs, nous les regardions passer, frais, souriants, nous dévisageant comme des maquignons regardent le bétail à la foire. Nous, au fur et à mesure qu’ils nous dépassaient, nous nous couchions sur place sans dire un mot. Quand Pablo nous dit : “ Rompez les rangs ! ”, nous étions déjà tous couchés. Je me souviens qu’il n’était pas très content car, parmi les visiteurs, il y avait des officiers russes qui venaient se rendre compte de la valeur de l’Armée républicaine.

Je ne sais pas si c’était vrai, mais, ce dont je suis certain, c’est que, pendant toute la nuit qui suivit, les camions déversèrent des hommes dans le secteur et qu’à l’aube commença l’attaque. Une violente fusillade, ponctuée par l’éclatement des grenades, me réveilla. Il faisait encore nuit. Seule la couleur plus claire du ciel annonçait le jour proche. La crête des collines, au loin, se révélait à nos yeux par une ligne sinueuse d’éclairs, et plus bas la rapide lueur des grenades nous faisait deviner la rapidité de la côte. Le sifflement des balles perdues nous faisait parfois, instinctivement, baisser la tête.

Les soldats de Franco avaient repoussé la première attaque. Le jour, déjà, pénétrait dans le fond de la vallée. Le soleil réchauffait les sommets de la Sierra lorsque le combat reprit son intensité première. Mais, cette fois, au bruit des fusils, des mitrailleuses, à l’explosion des grenades se mêlait un chant entonné par mille poitrines, un chœur qui arrivait par bribes jusqu’à nous :
Hijos del pueblo que oprimen cadenas
antes que esclavos prefieran morir.”
C’étaient des bataillons des Jeunesses Libertaires qui montaient à l’assaut en chantant. Nous les vîmes essayer de grimper la côte en courant et tomber fauchés par le feu croisé des armes automatiques. Une voix, près de moi, dit : “ Ce n’est pas un combat, c’est une boucherie ” et Pablo lui répondit : “ C’est la tactique allemande, attaque de masse, les hommes ne comptent pas. ” Les postes avancés de la position étaient tombés, mais elle tenait toujours. Et tombant du ciel, un bruit de moteur emballé couvrit tous les autres : l’aviation de chasse ennemie venait au secours de l’infanterie menacée.

Des centaines et des centaines de morts, toute une jeunesse sacrifiée pour rien. Ce soir-là, au bivouac, on parla entre nous des raisons qui avaient poussé le Q.G. à engager ces gosses (certains n’avaient pas 16 ans) qui arrivaient presque sans préparation militaire et sans entraînement dans l’assaut de cette position presque inexpugnable par une attaque frontale. On disait, sans pouvoir l’affirmer, que le gouvernement avait ou voulait dissoudre le Conseil d’Aragon et prendre le contrôle des collectivités, qu’il essayait d’éliminer les forces de la C.N.T. et celles du P.O.U.M. dont les membres étaient pourchassés par la police secrète des communistes. Au front, nul besoin de police ni de prison. Quelques actions comme celles dont nous avions été les témoins, ainsi les militants et sympathisants du P.O.U.M. et de la C.N.T. auraient été réduits à néant.
C’était l’hiver et le théâtre des opérations s’était déplacé. Affecté comme agent de liaison auprès d’un bataillon en ligne, j’échappai à l’intégration que mes copains avaient subie aux Brigades. La bataille de Teruel battait son plein. Le secteur était calme et je passai mon temps à taquiner la muse et à me promener le long de nos positions en compagnie de Bobini, un jeune capitaine, artiste de music-hall qui avait gardé comme nom de guerre son nom de théâtre. Nous discutions à longueur de journée et, parfois, très tard dans la nuit sur les principes de base qui devraient régir notre société. Bobini résumait sa théorie en une phrase : “ Plus étendus sont nos droits, plus grands sont nos devoirs. Si j’ai le droit de consommer, j’ai le devoir de produire. ” Lorsqu’il parlait de son métier, il disait : “ Je suis un inutile, je chante, je dis des blagues, je fais rire. Mais notre monde est une jungle. Ceux qui produisent n’ont rien ou presque. Les oisifs, nobles, bourgeois, militaires ont tout ce qu’il y a de meilleur sur terre et moi, pour vivre, n’étant pas capable de leur prendre par la force ou par la ruse une part de leur superflu pour en faire mon nécessaire, je me suis fait leur bouffon. ”

Parfois, il me parlait de ses enfants et des espoirs qu’il nourrissait pour eux. Il me disait : “ Je voudrais qu’ils puissent choisir, sans aucune contrainte économique, dans un monde sans corruption ni hypocrisie, où la liberté et l’égalité ne sont pas des mots vains, vides de sens, d’où l’ignorance serait exclue, où l’on pourrait être à la fois ingénieur et paysan, philosophe et mineur, docteur ès lettres et maçon, ou n’importe quoi d’autre selon les aptitudes et les capacités des individus. J’ai toujours horreur de la violence. Jamais je n’ai aimé me battre, et même dans ma jeunesse j’ai évité les bagarres ; pourtant aujourd’hui, je me bats dans la lutte mortelle contre les tenants du pouvoir, les privilégiés et leurs chiens de garde. Et ce qu’il y a de plus terrible, c’est que je n’en veux pas aux gars qui sont en face. Je me bats contre eux sans haine car ils ne font qu’obéir à leurs maîtres, à ceux qui les exploitent depuis toujours au nom d’un destin irréfutable et inhumain. ”

Bobini avait la conviction que tous les partis politiques connus à l’époque étaient à la solde de la haute finance. Socialistes, républicains, libéraux, tous étaient dirigés par des bourgeois manipulés par les capitalistes internationaux ; même les communistes étaient prêts à se vendre. La preuve ? L’arrêt par Thorez du mouvement de juin 36 en France et le pacte de non-intervention en Espagne par Léon Blum.

Nous passâmes l’hiver sans anicroche. On se battait assez loin de nous mais nous ne fûmes pas appelés en renfort.
Les beaux jours du printemps me surprirent devant une plaine vallonnée et désertique où la compagnie de Bobini s’étirait sur près de deux kilomètres suivant la crête d’une suite de mamelons, et aussi loin que portait notre regard, même avec l’aide d’une paire de jumelles, on ne voyait signe de vie.

C’est ici que Tarzan, mon ami fidèle et dévoué qui pendant tout l’hiver m’avait accompagné, révéla ses talents de chasseur. J’ai déjà parlé de cela au commencement de ce récit.

Un réseau de fils barbelés protégeait nos tranchées. Les jours s’écoulaient sans histoire. Même les bombardements d’artillerie, qui se déclenchaient chaque fois qu’un convoi de ravitaillement essayait d’arriver jusqu’à nous pour nous apporter notre part de pois chiches, nous servaient de distraction. On comptait les coups et le nombre d’obus qui n’explosaient pas, car il y en avait toujours quelques-uns qui s’enfonçaient dans la terre et restaient là tant que l’équipe des artificiers ne venait pas les désamorcer.
Tout alla bien jusqu’au jour où Bobini reçut l’ordre d’envoyer une patrouille pour localiser les avant-postes ennemis. L’agent de liaison arriva tard dans la nuit. Nous partîmes vers une heure du matin d’un pas léger car nous savions que pendant les trois ou quatre premiers kilomètres on ne pouvait rencontrer rien d’autre qu’une autre patrouille.

En effet, rien ne vint ralentir notre progression si ce n’est la fouille d’un “ barranco ” qui commençait à une cinquantaine de mètres du pied d’un mamelon et s’éloignait vers le sud en devenant de plus en plus profond et escarpé. Tarzan trottinait autour de nous en reniflant toutes les senteurs de la terre qui lentement se réveillaient. Nous avions fait halte pour décider s’il fallait continuer à avancer ou faire demi-tour et rentrer car le jour se levait et déjà les rayons du soleil illuminaient les sommets des plus hautes collines. On opta pour le retour. On donna un coup d’œil avant de rebrousser chemin et nous vîmes la silhouette d’un cheval et son cavalier se dessiner sur le fond bleu du ciel. Une, deux, trois, quatre, un peloton de cavalerie était devant nous. Nous étions découverts. Déjà les cavaliers dévalaient le mamelon. Notre décision fut vite prise : se disperser et les attendre au “ barranco ”. La course commença. Au bout d’un moment, je m’aperçus que j’avais manqué la tranchée naturelle. Déjà les balles sifflaient. Je courais en zigzag pour déranger leurs lignes de tir. Je me laissai tomber et je tirai. Le cheval se cabra et tomba. La course recommença. Le martèlement des sabots sur la terre sèche m’alerta. Je me retournai et je déchargeai mon neuf millimètres. Le cavalier ouvrit ses bras et la bête affolée me dépassa. Moi, je me remis à courir comme jamais homme n’a couru de sa vie. Je n’avais plus de chargeur. Je savais que c’était la fin, que j’étais dans la même situation que le renard dans une chasse à courre et comme le renard je fonçai. Machinalement, je remis mon pistolet dans son étui et ma main se crispa sur le manche de mon poignard. Mes poursuivants ne tiraient plus. Je jetai un rapide regard en arrière. Mon chasseur avait dégainé et, le sabre haut, il se préparait à m’abattre lorsque je bondis sur lui, saisissant son bras qu’il avait baissé pour me pourfendre. Nous tombâmes tous deux mais lui avait la lame de mon poignard dans le ventre. Je me relevai et recommençai à courir pendant que j’entendais au lointain le crépitement d’une mitrailleuse en action.

Des ombres s’agitèrent autour de moi. On me souleva et on me demanda : “ Estas herido ? No parece. Mira como tiembla ”. On me donna à boire. Dans ma course folle, j’étais venu échouer devant une position tenue par des copains socialistes. Alertée par les détonations, toute la compagnie était aux postes de combat lorsque j’arrivai dans leur champ visuel. Le capitaine, aux jumelles, avait suivi les derniers moments de ma course contre la mort. C’est lui qui me félicita de mon sang-froid et de la rapidité de mes réflexes, et pour me convaincre que ma modestie n’avait pas de raison d’être, il me raconta tout ce qu’il avait vu de ses propres yeux. S’il avait pu s’imaginer que c’était la peur qui avait conditionné mon action, que c’était la réaction d’une bête aux abois qui avait commandé tous mes gestes, son admiration pour moi serait certainement retombée à zéro.

Mais, de toutes façons, il ne m’aurait pas cru. Je me suis contenté de caresser Tarzan qui, à mes pieds, récupérait ses forces, la gueule grand ouverte et la langue pendante.