Chapitre 36 . La mort de Rosario .

dimanche 27 février 2005
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Mario et Otto nous rejoignirent à Tardienta. Pris dans la vague qui déferlait vers Belchite, ils n’avaient pas pu nous rejoindre et nous les avions cru morts. L’offensive républicaine continuait. Les pertes que nous avions subies étaient telles que notre groupe n’avait plus “ d’International ” que le nom. Il restait une cinquantaine d’hommes sur deux cents et les vides avaient été comblés par un apport de volontaires espagnols.

Pablo réorganisa son unité en trois compagnies de cinquante volontaires de langue espagnole et de deux groupes de vingt-cinq : un à majorité anglo-saxonne et l’autre à prédominance latine, cela pour faciliter la transmission des ordres en campagne. Nous nous retrouvâmes ainsi, moi et mes amis, incorporés dans une unité de ligne. Finies les missions individuelles, les coups de main, les reconnaissances. Je n’en étais pas fâché, au contraire. Des bruits circulaient : le Conseil d’Aragon était dissous, le gouvernement s’apprêtait à prendre sous son contrôle direct les Collectivités ouvrières et paysannes de Catalogne et d’Aragon. C’était la fin de l’expérience libertaire. Comme en Russie, la prise du pouvoir par les communistes sonna le glas des Soviets. L’arrivée au gouvernement de Negrín, leur homme de paille, marqua le commencement de la destruction des réalisations libertaires en Espagne et cela était normal : les mêmes causes ayant les mêmes effets, un gouvernement centralisé, quel qu’il soit, ne peut permettre à des groupements professionnels de faire la preuve de leur capacité créative en toute liberté. En effet, cela permettrait aux ouvriers de connaître la valeur exacte de leurs efforts et l’inutilité de l’existence de tous les oisifs qui se réclament des professions libérales (financiers, politiciens, magistrats, juges, avocats).

Mais la guerre continuait. Une nuit, nous relevâmes un bataillon qui venait d’enlever une position ennemie. Rosario était une Andalouse, veuve d’un chauffeur fusillé par la phalange au début de la révolution. Elle s’était jointe à notre groupe peu après sa formation et s’était attribué les tâches les plus humbles et les plus nécessaires de notre formation : la cuisine, la couture pour les compagnons qui ne savaient pas coudre un bouton ou faire une reprise. Elle nous suivait dans tous nos déplacements, toujours prête à nous tendre sa gourde si nous avions soif ou un quignon de pain et une boîte de singe si l’étape était encore loin et que notre estomac criait famine.

Lorsque Pablo avait réorganisé notre unité, il lui avait proposé de l’attacher au P.C., mais elle avait refusé car les officiers, ça ne l’intéressait pas. Rosario avait pris un fusil et s’était jointe à une compagnie. Cette nuit-là, elle avait pris son tour de garde avec les copains, insouciante, comme nous tous, de ce qui nous attendait au fil des heures à venir. Moi, j’avais fini par m’assoupir pour ne me réveiller qu’au petit jour, juste à temps pour voir des silhouettes s’approcher d’un canon abandonné par l’ennemi à une centaine de mètres de notre tranchée et presque au bord de l’autre versant de la colline. Rosario était avec eux. Une cinquantaine d’hommes et une femme agglutinés autour de la pièce pour la pousser dans nos lignes. Tous les regards convergeaient vers cette tache mouvante et noire. Dans la faible clarté du jour naissant, nous ne voyions rien d’autre. Personne n’eut le réflexe de scruter le terrain au-delà de l’emplacement du canon. Imprévisible, la tragédie éclata : des deux côtés à la fois, nous vîmes surgir des ombres qui se précipitèrent en hurlant sur nos camarades. Une mêlée générale s’en suivit, ponctuée de rares coups de feu : on se battait à l’arme blanche. Puis une voix s’éleva, dominant les bruits de la lutte, comme un ordre : “ ¡ mátadme, compañeros, fuego ! ” La voix de Rosario. Le mitrailleur déplaça légèrement le canon de son arme et ouvrit le feu.

Il faisait jour lorsque, couverts par les tirs, toute la compagnie, des volontaires, s’en furent récupérer nos morts. Tout redevint calme. Mes camarades, fatigués, dormaient. Quelques-uns lisaient ou parlaient à voix basse du pays. Moi, je feuilletais “ El Quijote ” de Cervantes. Le ronronnement des moteurs nous fit regarder vers le ciel : une escadrille, volant très haut, venait vers nous. Elle nous survola une fois et le bombardement commença. Prenant notre tranchée en enfilade, les bombes suivaient le tracé de la position, démolissant tout notre dispositif de défense, nous causant des pertes sérieuses en hommes et en armement. Le téléphone étant coupé, le responsable me demanda d’aller prévenir le Q.G. de notre situation et demander l’appui de la chasse si cela était possible. Lorsque je remontai en ligne, je portais l’ordre de retraite. Notre aviation était occupée ailleurs et nous n’avions pas assez de “ Mosquitos ” pour faire face sur tous les fronts.

La panique commençait à s’emparer des hommes. Je n’oublierai jamais le visage hagard, avec le contour des yeux et des lèvres crayeux comme ceux d’un clown, de celui qui dévalait la pente, venant vers moi, mais qui, je le jurerais, ne me vit même pas. Le carrousel de la mort continuait. Je ne puis pas dire comment j’arrivais à parcourir la tranchée sans être touché. La peur me prenait à la gorge et au ventre.

Nous commençâmes à évacuer la position. Les hommes valides portaient les blessés, se couchant et se relevant sous un déluge de bombes et de mitraille car l’aviation ennemie, voyant la carence de la chasse républicaine, employait la sienne à nous mitrailler entre deux passages de bombardiers.
Le blessé que j’essayais de sortir de cet enfer avec l’aide d’un copain mourut avant que nous n’arrivions au bout du boyau. Nous le laissâmes sur place et je revins sur mes pas pour chercher mon sac tyrolien, car à cause du blessé je n’avais pas pu le prendre lorsque j’étais passé par-là quelques minutes auparavant, et je tenais beaucoup à mon “ Quijote ”. J’attendis le passage de la vague d’avions et je bondis vers l’endroit où j’avais abandonné mes affaires. La peur, toujours présente, que j’avais réussi à dominer, reprit le dessus devant la vision horrible qui me figea sur place : deux corps gisaient sur ma capote. Un à qui il manquait la moitié de la figure, comme si un coup de hache lui avait coupé net le visage en deux parties égales. L’autre, le ventre ouvert laissant échapper par la blessure les intestins qui me semblaient encore palpiter d’un reste de vie. L’horreur, le dégoût, la peur me firent tout oublier. Sans plus me soucier des avions, de la mitraille, des bombes, je fis demi-tour et je m’enfuis jusqu’à ce que quelqu’un m’arrêtât, en me saisissant à bras le corps et en me faisant choir au pied d’un mur.

Il me tendit une bouteille en disant : “ Bois ! ” D’un coup sec, contre une pierre, je fis sauter le goulot et je bus. Lorsque je détachai le flacon de ma bouche, il était vide, mais moi, j’avais repris ma lucidité.
“ Ça va mieux ?
- Oui. Qu’est-ce que tu fais ici ? Pourquoi n’es-tu pas parti ?
- Je suis là pour vous indiquer le chemin et pour donner à boire à ceux qui en ont besoin. Je crois que tu es le dernier. On va attendre encore un peu. ”
Par un sentier qui serpentait entre les arbres et les ronces, nous arrivâmes dans la vallée où je rejoignis ce qui restait de mon unité. Nos effectifs avaient fondu comme beurre au soleil. Morts, disparus, blessés. Plus de la moitié de mes camarades manquait à l’appel. Pablo nous interrogeait continuellement, nous faisant recommencer dix fois notre compte rendu des événements, surpris de la précision du bombardement que tous les rescapés lui signalaient.

Au fond de nous-mêmes, nous espérions tous être envoyés à l’arrière pour nous réorganiser et attendre de nouvelles recrues avant de reprendre le combat. Mais notre espoir fut déçu : on nous octroya la garde d’un poste avancé dans une vallée qui, en temps de paix, devait être un pâturage. Devant nous s’étalait une plaine verdoyante, au loin se dessinait la ligne des collines que nous avions abandonnées 24 heures auparavant. À l’aide d’une paire de jumelles, nous regardions les franquistes remettre en état les tranchées que leur aviation avait démolies. Nous étions trop loin pour pouvoir les gêner dans leur travail. L’artillerie et l’aviation républicaines brillaient par leur absence. Je ne me souviens plus exactement depuis combien de jours nous étions sur cette position lorsque les sentinelles donnèrent l’alerte : elles avaient entendu un bruit de voix devant leur poste, une voix qui criait quelque chose que personne ne comprenait. Pendant quelque temps, nous crûmes que c’était des Allemands qui tentaient un coup de main, puis la voix s’éleva de nouveau dans la nuit : on criait “ au secours ! ” en suédois.

Dans le groupe anglo-saxon, il y avait deux Suédois. Un n’avait pas rejoint ses camarades et nous avions tous pensé qu’il était mort. Le malheureux, les deux jambes criblées de mitraille, une cheville cassée, s’était traîné en rampant pendant ses moments de lucidité (car, souvent, il devait perdre connaissance et ses souffrances avaient dû être atroces), poussé par l’instinct de conservation vers nos lignes. À l’hôpital de campagne où je l’accompagnai, le médecin me dit que la gangrène rendait inutiles tous les soins et qu’il fallait l’opérer d’urgence pour qu’il ait une chance de s’en sortir. Ce que fut cette opération sous une tente, avec du rhum pour anesthésique, je vous laisse l’imaginer.

On l’amputa des deux jambes ; quelques jours après, il fut expédié sur Barcelone. On m’a dit qu’il était rentré en Suède quelques mois plus tard.