Chapitre 34 . Offernine . (Coquille pour OFFENSIVE sur le tapuscrit original)

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 Le temps passait. Au mois d’août, des bruits commencèrent à circuler : on parlait des Brigades Internationales qui devaient venir prendre position sur le front d’Aragon. Puis, on apprit qu’un camp d’aviation avait été aménagé à Candasnos. Pablo nous demanda de rester dans nos cantonnements pour être prêts à toute éventualité. Cet ordre eut des conséquences : on ne quittait plus nos copines Rosita, Asumpción et Conchita et, malgré nos bonnes résolutions, il arriva ce qui devait arriver. Je ne me souviens plus lequel de nous céda le premier. Ce dont je me souviens, c’est qu’un soir je me suis retrouvé seul avec Conchita. J’arrivais du P.C. où j’avais rencontré tous les vétérans du groupe : Otto, Ritter, Mario, un copain suédois, deux Français et quelqu’un d’autre dont j’ai oublié le nom. Pablo nous annonça que les Brigades allaient arriver et que nous devions nous préparer à passer sur les arrières ennemis. Nous étions en état d’alerte permanente.

 Conchita m’attendait comme d’habitude. Les autres, d’après elle, s’étaient couchés depuis un bon moment. Je la regardais pendant qu’elle me parlait. L’expression de mon visage devait réfléchir l’envie que j’ai eue, subitement, de la prendre dans mes bras, de mordre sa bouche car elle me demanda en riant ce que j’avais, si je n’étais pas malade. Le son de sa voix me rendit ma lucidité et je lui dis d’aller se coucher. Elle refusa, alléguant que c’était encore trop tôt. Pour la faire partir, espérant que l’éducation reçue la ferait s’éloigner, je lui avouai que j’étais marié mais qu’elle était trop jolie et que j’avais envie d’elle. Sa réaction me surprit : s’approchant de moi, le visage rayonnant de bonheur, elle s’écria : “ ¿ Es verdad ? ¿ Me quieres ? ¿ Antonio, quieres que sea tu querida ? ” (C’est vrai ? Tu m’aimes ? Antoine, veux-tu que je sois ta maîtresse ?). Serrée contre moi, les bras passés autour de mon cou, sa bouche était près, trop près de la mienne. Conchita n’avait pas dix-sept ans. En lui disant que j’étais marié, j’avais espéré sincèrement qu’elle s’en aille pour que je puisse échapper au désir que j’avais d’elle. Je m’étais trompé. Mon aveu n’avait fait que précipiter les choses. Elle était déjà femme, pourquoi la décevoir ? Ma bouche rejoignit la sienne, son corps se fit plus lourd dans mes bras. Étroitement enlacés, nous rentrâmes dans la chambre. Arrivés près du lit, elle s’écarta, déboutonna son “ mono ” et le fit glisser lentement vers le bas. Ses yeux et ses lèvres me souriaient. Moi, je la regardais faire sans bouger, comme si j’avais peur de la voir disparaître en me réveillant d’un beau rêve. Je la vois encore dégager ses pieds de la salopette tout en dégrafant son corsage. Les jambes, les cuisses, la tache noire du pubis, puis les seins haut placés, petits, durs, couronnés par deux fleurs rose pâle dont les tétons pointaient à peine. Elle eut un frisson quand mes doigts frôlèrent sa poitrine pour glisser sous ses aisselles et ma bouche commença à caresser les sommets de sa poitrine. C’est à ce moment que la pensée qu’elle était, probablement, encore vierge, traversa mon cerveau. Mon désir disparut, laissant la place à la crainte de la blesser, de lui faire mal.

 Pour lui cacher ma défaillance, j’allais fléchir les genoux lorsqu’elle, prenant appui sur les coudes, se hissa sur le lit où elle se renversa, jambes pendantes, cuisses écartées offrant à ma vue une figue dont la chair gonflée par la sève aurait fait éclater la peau, laissant voir la pulpe rouge du fruit. Conchita cria. Ses mains saisirent ma nuque lorsque mes lèvres se fermèrent sur son clitoris, comme si elle craignait que je m’écarte. Son corps s’agitait, se tordait. Je sentais ses ongles griffer ma peau puis, après un dernier sursaut, elle resta immobile. Je ne m’arrêtai pas de la caresser : les mains effleurant doucement les tétons que je sentais droits et durs sous mes paumes, je continuai à butiner son sexe d’autant plus que mon désir reprenait le dessus et que je n’avais plus qu’une envie : la porter au paroxysme du plaisir. Ses hanches commencèrent à onduler lentement, ses mains reprirent possession de ma tête. Les mouvements de son corps devenaient plus rapides. Quand je pénétrai en elle, un petit cri de douleur ou de surprise s’échappa de ses lèvres. Ses jambes s’étaient croisées sur mes cuisses, ses doigts m’agrippèrent aux épaules et m’attirèrent, recherchant un contact plus complet de nos deux êtres.

 Des coups violents contre la porte nous réveillèrent. C’était mes amis qui venaient m’avertir qu’une des Brigades Internationales campait dans les environs. Nous voyant sortir tous les deux de la chambre, ils partirent dans un quadruple éclat de rire. Rosita et Asumpción étaient avec eux. Puis ils nous félicitèrent à leur façon : Jo et Fred en me mettant en boîte, les deux filles en posant des questions à Conchita et en riant.

 La région grouillait d’hommes en armes, volontaires venus de tous les horizons. La XVème Brigade était à pied d’œuvre. Il y avait beaucoup d’Anglais et d’Américains mais aussi des Italiens, des Français, des Cubains avec lesquels on put engager un dialogue.

 J’invitai un communiste italien à visiter la collectivité de Pina. Malgré la proximité du front, les paysans du village avaient fait de tels progrès que même les trois ou quatre petits propriétaires terriens de la commune qui, un an auparavant, avaient préféré continuer à travailler leur terre individuellement, comprenant qu’en travaillant en commun ils pourraient passer moins de temps dans les champs et s’adonner à d’autres occupations selon leurs préférences, avaient demandé leur intégration à la collectivité. Tout le village se trouvait habité par une vaste famille où tout était partagé selon les désirs et les nécessités de chacun. Des terrains qui, de mémoire d’homme, n’avaient jamais été labourés, avaient été défrichés et ensemencés. Les familles mangeaient de la viande deux ou trois fois par semaine (avant 36, elles n’y avaient droit qu’une à deux fois par an, et encore pas toujours).

 Le camarade, qui voulait me convaincre que pour parvenir à la réalisation du communisme libertaire il fallait passer par la dictature du prolétariat, comme en Russie, reconnut loyalement que l’expérience libertaire en Aragon était encourageante, mais il doutait que l’on puisse l’étendre, avec succès, à toute une nation. Pour lui, le communisme russe, fortement centralisé, au pouvoir absolu, était nécessaire pour faire face aux innombrables ennemis de la révolution prolétarienne. Il ne voulait pas admettre que la nouvelle classe dirigeante ne voudrait plus perdre la puissance acquise et qu’elle ferait le nécessaire pour empêcher les masses de penser aux injustices et les individus de réclamer leurs droits. Nous nous quittâmes en fin de matinée, bons copains, mais en restant sur nos positions. Il avait une confiance aveugle en ses chefs. Du commissaire de sa compagnie à Staline, en passant par toute la hiérarchie du parti, tous étaient infaillibles et sincères.

 Ce soir-là, Jo, Fred et moi rentrâmes pour retrouver nos compagnes affairées autour de la table où trois couverts étaient mis. Sur la table, il y avait un véritable festin : poulet rôti, lapin frit, jambon cru, fromage et vin rouge. La surprise nous fut d’autant plus agréable que nous savions que le lendemain matin nous devions partir pour une mission autre qu’une simple reconnaissance. Trois assiettes, trois verres, trois chaises. Jamais je n’oublierai cette soirée. Pour que personne n’eût à se déranger pour chercher les plats ou la boisson, nous avions tout mis sur la table. Les filles s’étaient assises sur nos genoux. On avait ri, blagué comme des fous. Conchita m’obligeait à prendre des morceaux de viande sur ses lèvres et trouvait d’autres gamineries qui la faisaient rire aux éclats. Nous avions oublié la guerre, les dangers passés et ceux qui nous attendaient dans un proche avenir. Nous n’étions plus que des êtres jeunes, pleins de vie, d’amour et de joie. Vers la fin du repas, je ne sais plus qui parla de notre départ. Le premier instant de surprise passé, Asumpción dit calmement : “ La femme doit suivre son mari. Fred, querido, je viendrai avec toi. ” Rosita lui fit écho : “ Moi aussi. ” “ Moi, enchaîna Conchita, je ne suis pas sa femme mais ‘su querida’. J’irai où il ira car je suis une milicienne et Tony m’a toujours dit que nous sommes libres de choisir notre façon de vivre et notre combat. Je sais qu’il ne me refusera pas le bonheur de me battre à ses côtés. ”

 La discussion fut très courte et je me retrouvai dans ma chambre avec Conchita. Celle-ci était heureuse de partir le lendemain avec nous pour cette nouvelle aventure qui pour elle serait le premier combat réel.