Chapitre 32 . Quinto de Ebro .

mercredi 2 mars 2005
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Dix mois durant, depuis le début de la guerre, nous avions stoppé la force de Franco devant Madrid, nous avions remporté la bataille de Guadalajara, mais dans l’ensemble les armées fascistes occupaient les trois quarts du territoire : l’armement italo-allemand, infiniment supérieur pour les troupes de terre, était renforcé par l’aviation italo-allemande qui presque toujours emportait la décision, malgré le courage et l’esprit d’initiative des combattants républicains.

De notre côté, nous parlions bien de l’aide russe en armes et munitions, mais je dois reconnaître qu’à la fin de juillet 1937, dans le secteur du front où j’étais, nous n’avions encore rien vu. Une seule différence : les fusils de chasse avaient été remis au clou et remplacés par les fusils de guerre Winchester et Lebel. Les premiers venaient du Mexique et les autres de France. Nos mitrailleuses dataient de la guerre 14-18.


Tout cela ne nous empêchait pas d’avoir confiance. La révolution perdue, on pouvait encore espérer gagner la guerre. Pour beaucoup d’entre nous, à cet espoir s’ajoutait une autre raison de continuer le combat : la haine que l’on ressentait pour les auteurs des massacres de Badajoz, Málaga, pour ceux qui avaient rasé Guernica, qui bombardaient les villes et les villages avec des avions fournis par Hitler et Mussolini.

Le retour sur le front d’Aragon avec mes amis me retrempa dans cette atmosphère de lutte et de rage retenue qui régnait parmi les miliciens qui garnissaient les premières lignes. La militarisation des centuries avait donné pour résultat de rendre le secteur complètement calme. Les unités régulières ne faisaient d’autres mouvements que ceux ordonnés par le Q.G. Relèves des tours de garde ou marches d’entraînement, tout le monde rongeait son frein et attendait le moment où l’on pourrait bondir en avant.

Au groupe, nous échappâmes de peu à la règle générale : nous étions assez souvent chargés de missions de reconnaissance et seulement une fois nous fîmes une tentative d’attaque sur Quinto de Ebro. De Velilla où nous traversâmes le fleuve, nous nous dirigeâmes vers le village en espérant le surprendre, mais cet essai échoua. Le seul souvenir qui me reste de ces 24 heures passées est le cri poussé par un homme blessé à mort et que je crois entendre encore quand, dans un cinéma ou à la télévision, je regarde un film de guerre où l’on voit des hommes tomber sur des champs de bataille. “ Mamma... Mamma... ”, ce nom lancé à travers l’espace comme un dernier appel au secours, ou bien murmuré dans un dernier souffle, combien de fois l’ai-je entendu ? Je ne sais plus. Pourtant, je me souviens de celui-là, peut-être parce que la journée était belle. Peut-être parce que l’on croyait que, après une première escarmouche, déjà terminée depuis longtemps, on ne courait plus aucun danger et que le bruit de la guerre s’était tû.
Un peu en arrière de nos lignes, allongés par terre, Lorenzo et moi observions les positions ennemies. Rien ne bougeait. Le soleil, presque au zénith, inondait de ses brûlants rayons la plaine et engourdissait les hommes fatigués par une nuit sans sommeil. Puis ce fut ce cri qui éclata, violent, désespéré, brisant l’envoûtement et nous rappelant à la réalité. Le silence retomba sur nous, lourd de menaces et de dangers.

Un homme était mort : il avait traversé l’Italie, la France et une bonne partie de l’Espagne pour venir terminer son existence sur la terre aragonaise. J’ai dit que c’était le seul souvenir de cette expédition. Mais je me suis trompé : un autre remonte à ma mémoire. Quelques heures plus tard, après que nous ayons été relevés de notre poste d’observation, nous nous reposions de notre longue pose en position horizontale en faisant quelques mouvements de gymnastique, lorsque nous entendîmes un bruit lointain de moteurs : les avions. Trois appareils s’approchaient : “ las tres María ” venant de Saragosse. Ils venaient prêter main forte aux fantassins qui défendaient Quinto. C’était la première fois que je voyais les avions à l’œuvre.

J’avais bien entendu parler des “ Trois Marie ” qui sillonnaient le ciel, bombardant parfois nos lignes, mais je ne m’étais jamais trouvé aux premières loges. Couchés sur le dos, les yeux rivés aux trois engins volants, nous les regardions s’avancer. Après avoir décrit un grand cercle au-dessus de nous, ils commencèrent leur travail. Ils commencèrent à une extrémité de notre dispositif : nous voyions les bombes briller aux rayons du soleil, dans leur chute, avant qu’elles n’éclatent au contact du sol dans un bruit de tonnerre. Formant un triangle, les avions venaient vers nous se vidant de la charge qui les alourdissait. Les voilà sur nous. Un éclair d’argent fonça dans notre direction avec un sifflement aigu. Je fermai les yeux et entendis un choc sourd.

Quand je réouvris les yeux, Lorenzo me regardait puis se tourna pour voir derrière nos têtes. Je fis de même. La bombe était là, à moins d’un mètre de nous, fichée par terre et ses ailettes vibraient encore. Sans échanger un mot, pris par une peur panique, nous bondîmes sur nos pieds et fonçâmes loin à toute vitesse. Le lendemain, une fois rentrés à Velilla, nous racontâmes à nos amis notre aventure. Nous rîmes comme des fous de notre peur. Lorenzo proposa à Pablo de remplacer les estafettes à cheval du groupe et le motard par un couple d’agents de liaison, capables de battre à la course n’importe qui, car, disait-il, nous avions battu tous les records de course à pied depuis la plus haute antiquité jusqu’à nos jours. Sa façon de raconter et de se moquer de nous-mêmes était telle que j’étais le premier à rire.

Cette opération fut la seule de quelque importance que Pablo mit en exécution quelques jours après notre retour au front. Elle se solda par un échec.