Chapitre 30 . Barcelone, Mai 1937 .

Dès qu’elle apprit que je devais partir vers l’arrière, Madeleine, qui n’était pas du tout contente de son séjour à Pina...

Article mis en ligne le 4 mars 2005
dernière modification le 12 mai 2005
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Dès qu’elle apprit que je devais partir vers l’arrière, Madeleine, qui n’était pas du tout contente de son séjour à Pina (les continuels déplacements du groupe ne nous avaient pratiquement pas permis de nous rencontrer en tête-à-tête comme elle l’aurait voulu), déclara à Pablo que son mari la réclamait à son chevet et qu’elle venait avec nous. À Barcelone, le syndicat avait réquisitionné un appartement pour elle dans une rue adjacente de la Diagonal, la plus longue artère de la ville qui formait avant l’insurrection le quartier le plus luxueux de la ville. C’est dans son appartement qu’elle me persuada de rester pour la durée de mon séjour. Cela me tint loin du centre et des échauffourées qui se produisirent quelques jours plus tard entre les partisans du P.C. d’un côté et la C.N.T. et le P.O.U.M. de l’autre.

Une fois la porte refermée sur nous, Madeleine posa ses paquets et en se tournant vers moi, elle me prit dans ses bras en disant tout bas : “ Enfin, nous sommes seuls. ” Je me suis souvent demandé, en ce temps-là, ce qu’elle avait dans le sang, ce qui la poussait à demander des caresses, des baisers. Est-ce qu’elle sentait inconsciemment que ses jours étaient comptés ? Qu’elle n’avait plus que quelque mois pour jouir de la vie ? Je ne sais si c’était la prémonition d’une fin proche ou autre chose ; ce dont je suis certain, c’est qu’elle était insatiable. Dans l’appartement, nous pratiquions le nudisme intégral : souvent, quand nous n’étions pas dans la même pièce, elle m’appelait : “ Tony, viens...
- Qu’est-ce que tu veux ?
- Viens ! ”
Lorsque j’étais près d’elle, d’une voix assourdie, elle me disait : “ Caresse-moi, chéri. ” J’obtempérais à sa requête avec plaisir car j’aimais sa peau tiède et douce au toucher. Les premiers jours passèrent comme un éclair. Puis, un soir, on sonna à la porte. C’était son fils, un jeune homme de quinze ou seize ans : il arrivait de France. Sa présence nous obligea, en nous rappelant à la réalité de la vie, à sortir et à reprendre contact avec le monde extérieur.

Barcelone était en effervescence : la lutte pour le pouvoir entre les différentes formations battait son plein. L’assassinat de Durruti avait énervé les anarchistes. Des fusillades et des bombes éclataient çà et là dans la ville. Les polices du Parti Communiste, de la C.N.T., du P.S.U.C., du P.O.U.M. sillonnaient la ville et contrôlaient les passants. J’ai bien dit les polices, car si le P.C. avait sa police secrète, calquée sur le modèle russe, la C.N.T. et les autres formations politiques avaient organisé des patrouilles de contrôle pour lutter contre la cinquième colonne. Chaque formation ayant sa police particulière, cela n’arrangeait les choses pour personne.
Un matin, j’ai rencontré Berneri au syndicat. Comme nous étions pressés de finir de prendre les contacts pour les recrutements des volontaires, nous prîmes rendez-vous pour le lendemain “ a media tarde ”. Je ne devais plus le revoir. Dans la soirée, on vint me prévenir que les communistes avaient occupé la “ Telefónica ” et que Berneri avait été tué avec son ami Barbieri à la “ Generalidad ” où ils avaient été convoqués.

Après Durruti, Berneri. Les communistes, partisans du pouvoir absolu, écartaient d’une façon définitive et radicale tous ceux qui pouvaient s’opposer à leur hégémonie sur les masses populaires.
Communisme : nouvelle religion qui a Marx et Lénine pour Dieu bicéphale et Staline pour prophète, aussi fanatiques que les chrétiens ou les musulmans du Moyen Âge, avec leur inquisition, leur impitoyable police. Les communistes, qui n’admettent pas que l’on puisse discuter leurs dogmes, ni que l’on puisse avoir des idées ou des vues plus libérales ou plus révolutionnaires qu’eux. Toujours prêts à arrêter un mouvement lorsque celui-ci risque d’échapper à leur contrôle et se transformer en révolution autogestionnaire (comme Maurice Thorez en France en 1936 avec son slogan : “ Il faut savoir arrêter une grève. ”). Car pour les communistes, les masses ouvrières et paysannes ont le seul devoir d’obéir aux directives et les individus ne doivent s’exprimer autrement que selon la ligne tracée par la direction du parti.

Je savais par Alexandre Staradoff comment, après avoir cherché l’alliance de Nestor Makhno, lorsque celui-ci avec ses bandes libertaires eut chassé les armées de Wrangel et Denikine hors de l’Ukraine, les communistes avaient attaqué par surprise le camp. Makhno put s’enfuir et se réfugier en France. Staradoff, fait prisonnier, fut déporté en Sibérie. De son séjour dans les mines de sel il avait un souvenir : deux bracelets autour des poignets et des chevilles. Les déportés travaillaient enchaînés. La poussière du sel, se glissant entre le fer et la chair, avait brûlé la peau et marqué des cercles blanchâtres aux endroits où il portait les fers.

Ce jour-là, Madeleine et moi allâmes rejoindre les copains qui se battaient dans la ville. Les barricades barraient certains carrefours. En descendant vers le centre, nous nous arrêtâmes au siège du groupe allemand “ Spartacus ” devant lequel on était en train de dépaver la chaussée pour ériger une barricade. Ma compagne connaissait pas mal de monde et demanda à ce que nous nous joignions à ce groupe. Pour moi, être là ou ailleurs m’était indifférent. La mort de Berneri m’avait enlevé le goût et l’envie de faire quoi que ce soit, même de me battre. Pour moi, la guerre révolutionnaire était finie et perdue.

Madeleine me présenta à plusieurs de ses compatriotes. Comme elle ne se privait pas de dire que j’étais un rescapé de Perdiguera et que j’avais été à Siétamo (dont le film tourné par Jacques était projeté dans les cinémas de Barcelone), je fus accueilli, par ceux qui parlaient français ou espagnol, avec amitié. Parmi les noms des copains qu’elle me présenta, un frappa mon oreille : Einstein. C’était un homme d’un certain âge avec des cheveux grisonnants. Nous bavardâmes un bon moment devant une carte de la ville qu’il étudiait, dans une pièce qui lui servait de bureau. Ce ne fut qu’en le quittant que je me souvins de “ La Théorie de la relativité ”, et je demandai à ma compagne s’il en était l’auteur. Elle me répondit que c’était son frère. Quelques années plus tard, je devais apprendre qu’il s’était suicidé pour ne pas être livré à Hitler par les collaborateurs de Laval et de Pétain.
Un ou deux jours passèrent ainsi : échangeant des coups de feu avec les “ Guardias de asalto ” qui occupaient un immeuble en face de notre retranchement, écoutant la radio qui diffusait les discours et les appels au calme des dirigeants des différentes formations politiques, discutant sur les probabilités de l’arrivée à Barcelone des centuries que la rumeur publique affirmait s’être mises en mouvement du front d’Aragon vers la Catalogne pour faire échec aux coups de force communistes.

Puis ce fut le pathétique appel de García Oliver et Federica Montseny demandant aux libertaires de la C.N.T. d’arrêter le combat.


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