Chapitre 28 . Attaque .

dimanche 6 mars 2005
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Les murs de Siétamo aujourd’hui.

C’est ainsi que nous occupions nos loisirs entre deux tours de garde et les patrouilles. La mort rôdait autour de nous, toujours présente. Parfois, un des nôtres tombait, victime de son imprudence ou de son envie d’en finir avec la vie. Oui, au moins un de ceux qui sont morts à Siétamo s’est fait tuer volontairement.

Je ne me souviens plus comment il se faisait appeler. Il avait environ soixante ans. Arrivé au groupe depuis peu, il ne parlait à personne, se tenant toujours à l’écart. Un jour, en allant prendre la garde, au lieu de suivre la haie en rampant, celle qui nous cachait aux regards des guetteurs, il traversa le pré en diagonale. Il reçut une balle en pleine tête. Des papiers et des coupures de journaux nous apprirent qu’il était recherché par la police pour tout autre chose que la lutte sociale. Avec deux complices, il avait tué deux rentiers au cours d’une agression.

Cette découverte ne nous surprit pas. Nous savions que beaucoup d’entre nous avaient eu maille à partir avec la police pour d’autres causes que la lutte sociale, mais du moment qu’ils respectaient les règles que nous nous étions imposées, nous ne leur faisions aucun grief. J’ai dit qu’il avait cherché la mort. C’est vrai, car traverser le pré, tout le monde le savait, signifiait servir de cible aux meilleurs tireurs d’en face.

Une nuit, nous décidâmes d’attaquer. Nous avions repéré une porte qui paraissait n’abriter aucun tireur. Il y avait bien, un peu plus loin à droite et à gauche des mitrailleuses aux fenêtres les plus proches, c’est-à-dire à environ six ou sept mètres de chaque côté, mais jamais aucun coup de feu n’avait été tiré de cet endroit ; c’était peut-être un piège. Tant pis, on verrait bien. Nous avions décidé de traverser la route à plat ventre pour donner moins de chances aux guetteurs de nous apercevoir. Car, s’il n’y avait pas de lune, “ la blanche clarté qui tombe des étoiles ” pouvait très bien nous trahir. Affinenghi devait traverser le premier. Étant le plus costaud de nous tous, il pouvait faire sauter la serrure plus facilement. Têtu comme une mule, il voulut traverser en bondissant à travers la route. Il se dressa sur le talus, et tomba avec une balle dans la cuisse. Le sort m’avait désigné pour partir après lui. Le Savoyard ayant échoué, c’était à moi de tenter ma chance. Traverser une route, ce n’est pas la mer à boire ; pourtant, ces trois mètres qui me séparaient de mon but me parurent infranchissables. J’ai commencé ma reptation collé au sol, les mâchoires serrées pour empêcher mes dents de claquer, le fer de pioche passé dans ma ceinture pesant comme une masse de plomb sur mes reins, avec dans ma tête une seule pensée : lorsque tu entendras la détonation, la balle sera loin... la balle sera loin. Le bout de mes doigts touchèrent le mur. Les détonations éclatèrent de partout.

Ils m’ont vu trop tard, je suis passé et me levai en me plaquant contre le mur. Un bout de corde terminé par un gros nœud pendait au-dessus de la serrure : le loquet. J’allongeai le bras et tirai, la porte céda, elle n’était pas fermée à clé. C’était peut-être un piège. Je dégoupillai une grenade, poussai la porte avec toutes mes forces et lançai l’ananas. Le feu se calma. Les F.M. de Ritter et d’Otto ont eu raison de leurs adversaires. Des copains me rejoignirent, pénétrèrent dans la maison. Il n’y avait que deux pièces : un rez-de-chaussée et un étage sans aucune communication avec les autres appartements. Tout le monde se transforma en terrassiers démolisseurs et on démolit les cloisons. Le jour commençait à poindre lorsque le premier pan de maison était complètement en notre pouvoir. Nous essayâmes de sortir dans la rue mais ce fut impossible, car quelques armes automatiques bien placées nous en empêchèrent. Accompagné par une dizaine de copains, je ressortis par où j’étais rentré et nous fîmes le tour du pâté de maisons. Nous nous retrouvâmes sur une petite place d’où partait une rue. Un côté est à nous, l’autre est encore aux mains des phalangistes. La rue conduit au pied du château. Tout le village paraît abandonné ; pas un coup de feu ne salue notre arrivée sur la place. Un de nous partit en courant. Une rafale de balles le coucha raide. Un autre prit le relais, à son tour il tomba. La traversée s’avérait dangereuse. Scolari prit un fusil de la main d’un camarade et disparut dans la maison d’à côté. Jacques, le cinéaste, me fit signe de le suivre. Je fis le tour de la place, longeant les murs. Arrivés à hauteur de la rue, nous partîmes en courant ; un coup de feu. Nous étions passés.

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A. Porchet, dit "Jacques".

Nous nous engouffrâmes dans un immeuble, grimpâmes les escaliers jusqu’aux combles et, de là, sur les toits. Cassant pas mal de tuiles, nous arrivâmes sans anicroche au clocher. Jacques sortit un drapeau noir et rouge et le fixa au sommet du clocher. Nous avions réussi. Surpris que personne ne nous tire dessus, nous redescendîmes calmement dans l’église déserte ; après nous être assurés que personne n’y était caché, nous descendîmes au sous-sol. Mais là, une surprise nous attendait : trois soldats cachés nous attendaient derrière une statue de marbre. Ils sortirent de leur cachette les bras en l’air.

Par eux, nous apprîmes que toute la garnison avait reçu l’ordre de se replier dans le château et que la population y était aussi depuis le commencement du siège, retenue dans les caves de la forteresse.
Après avoir remis les prisonniers volontaires à notre P.C., je partis fouiller systématiquement toutes les maisons du village. Toutes avaient l’aspect d’habitations abandonnées à la hâte : armoires ouvertes, lits défaits, linge traînant par terre. Une seule chose avait été faite méticuleusement : la rafle de ce qui était comestible. Pas un morceau de pain, dans les greniers pas une poignée de graines. Je ne parle pas des poules et des lapins, car eux aussi brillaient par leur absence. Seuls les morts témoignaient que le village n’avait pas été abandonné depuis longtemps. Le sang versé n’était pas encore sec.

Je m’en souviens car, ayant mis le pied sur une de ces flaques, j’ai glissé et je me suis affalé contre une petite porte basse que je n’avais pas vue auparavant et qui donnait accès à un escalier descendant à la cave. La première chose que je vis fut un jambon pendu à la poutre maîtresse. Sortir mon poignard, couper et mordre à pleines dents dans le morceau fut plus vite fait que dit. Lorsque je fus rassasié, je fis l’inventaire : il y avait plusieurs jambons et un baril ou deux de vin. Je décrochai deux jambons, je remplis ma gourde et je sortis de la maison pour être accueilli par les cris de joie de mes camarades surpris par une telle aubaine. Ce jour-là, on goûta comme des capitalistes : jambon nature arrosé d’un petit vin du terroir qui ne demandait qu’à se laisser boire.

L’occupation du village terminée, nous nous étions tous rassemblés autour du château. Après avoir exhorté la garnison à se rendre pour éviter une inutile effusion de sang, avec pour seule réponse une rafale de balles, Otto, fatigué d’attendre, se découvrit en essayant d’aller poser une grenade sous le portail pour le faire sauter. Nous le vîmes s’arrêter net et tomber. Scolari et un autre s’élancèrent pour aller le chercher. Pour les couvrir, nous déclenchâmes un feu d’enfer, toutes nos armes crachèrent la mort. Scolari et son copain traînèrent le corps à l’abri. J’étais trop loin pour aller voir moi-même. Quelqu’un vint me dire qu’il était mort : une balle en plein cœur. Un peu plus tard, les unités de ligne vinrent nous relever. “ On a tué Otto. Otto est mort. ” La perte de mon ami effaçait la joie de la victoire. Avec Scolari, Mario et Ritter, j’accompagnai les brancardiers qui allaient chercher Otto. Nous voulions voir pour la dernière fois la dépouille de celui qui avait été notre compagnon. Il était là, au bas de l’escalier où Scolari l’avait laissé, couché sur le dos, les bras allongés comme dans un garde-à-vous horizontal.

Mais ses yeux, grand ouverts, bougeaient et nous regardaient. Nous nous précipitâmes sur lui. Un brancardier défit son blouson, sa chemise pour examiner sa blessure : pas une goutte de sang. Seulement sous le sein gauche, un bleu, un hématome grand comme une pièce d’un douro. C’était tout ce qu’il avait. Il était resté environ deux heures évanoui. Lorsque nous arrivâmes, il commençait à reprendre pied dans ce monde que nous croyions qu’il avait quitté pour toujours. Mystère de la balistique ? Balle défectueuse ? Loi impénétrable du destin ? Ces questions, je ne me les suis posées que plus tard, en 44, lorsque j’appris sa mort dans les environs de Limoges où il se battait dans les rangs de la Résistance.

La seule chose importante sur le moment était que mon ami allemand vivait encore, qu’il pourrait continuer à jouer de l’harmonica pour notre plus grand plaisir en accompagnant les chants de Mario, Ritter ou García. Deux bonnes gorgées de cognac, généreusement offertes par les brancardiers, le remirent presque d’aplomb. Encore un peu faible, il se leva en s’appuyant sur nous et demanda : “ Ils se sont rendus ? ” Ce furent les premières paroles qu’il prononça. La balle qui l’avait frappé, après avoir cassé une paire de lunettes, était logée dans le portefeuille et y était restée.

Il y avait dans le village trois voitures abandonnées. Nous en prîmes une et nous partîmes tous les cinq faire une balade autour du château. Nous riions, chantions, gueulions comme des gosses à qui on a donné congé ou qui font l’école buissonnière. Un seul d’entre nous savait conduire : Ritter. Il prit le volant, mais au bout de quelques minutes, un autre veut essayer de conduire. Nous étions tous plutôt gais. A tour de rôle, nous prenions le volant. Quand ce fut mon tour, la voiture qui avec les autres conducteurs avait été presque docile commença à faire l’ivrogne. Elle allait de droite à gauche et nous riions comme des fous. A la fin, fâchée peut-être de ne pas arriver à nous faire peur, elle prit, subitement, la décision de quitter les sentiers battus et se coucha dans le fossé qui bordait la route. Nous rentrâmes à pied.
Une surprise nous attendait au P.C. : Aznar, un des soldats que nous avions trouvés dans la crypte de l’église, avait prouvé qu’il avait, avant de partir au service, milité dans une organisation ouvrière et on lui avait accordé le droit de rester avec nous. En mangeant, il nous dit que tous les habitants du village étaient enfermés dans les souterrains du château, que les hommes en état de porter les armes avaient été enrôlés et participaient à la défense de la place. Il était un des serveurs de la mitrailleuse postée sur la gauche du point où j’avais traversé la route. Il nous révéla que j’avais dû mon succès à la conviction du mitrailleur que, ne s’agissant que d’une patrouille - et une fois Affinenghi abattu -, personne n’oserait, pour cette nuit-là, s’aventurer sur la route. Lorsqu’il reprit sa place, j’étais déjà passé et nos F.M. étaient entrés en action.

Cette nuit-là, nous nous couchâmes très tard. Mario chanta de vieilles chansons napolitaines, Ritter des tyroliennes, un copain espagnol récita des poèmes de Federico García Lorca accompagné par l’harmonica de Otto.
Je n’ai jamais su dire comment la garnison assiégée put nous fausser compagnie. La seule chose que je puisse dire est que, au petit jour, le portail s’était ouvert et que les femmes, les enfants, les anciens du village en sortirent tremblants de peur.

Le même soir, nous quittâmes pour toujours Siétamo pour aller prendre nos postes à une dizaine de kilomètres de là : à Loporzano. Ce village ne fut pour moi qu’une escale de quelques heures. Ça ne vaudrait pas la peine de le mentionner si, après une nuit de sommeil, je ne m’étais réveillé avec une légère douleur à la mâchoire : c’était la première fois que j’avais mal aux dents.