Chapitre 27 . Croyance .

lundi 7 mars 2005
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Dix jours : c’est relativement long. Les tous premiers avaient été occupés à fortifier notre position. Puis, comme les patrouilles, la garde et le sommeil nous laissaient des loisirs, nous essayâmes de passer notre temps libre de la façon la plus plaisante pour chacun de nous. Dans les premiers jours, les diverses personnalités qui formaient notre unité se réunirent selon leurs goûts, leurs affinités, leur sympathie : joueurs de cartes, de dames, de dominos, bricoleurs qui passaient leur temps à fignoler nos retranchements ; enfin, ceux qui, comme moi, noircissaient des pages et des pages de cahier en taquinant les muses ou en écrivant des nouvelles ou des articles que l’on faisait lire à la ronde.

Parfois le jour, mais très souvent la nuit, un de nous improvisait une espèce de conférence sur un sujet quelconque ; nous les appelions “ nos berceuses ”, car la majorité d’entre nous s’endormait avant la fin. Tout et n’importe quoi servait de prétexte à ces longs discours, à ces spéculations plus ou moins logiques. Un après-midi, le soleil brillait tiède car c’était l’hiver, je revenais d’effectuer une ronde. Je m’étais allongé par terre, ma musette et ma capote en guise d’oreiller, et près de moi Scolari, Otto et quelques autres lézardaient au soleil en attendant le moment de la relève, lorsque Mario, qui arpentait la cour, plongé dans ses problèmes, vint vers nous avec une petite croix en fer blanc comme celle que les petites filles portent avec une chaînette autour du cou et nous la montra en disant :

Compañeros, voilà l’instrument des hautes œuvres qui, il y a deux mille ans, servait à exécuter les condamnés à mort. Si un homme pareil à celui qu’on appelle Jésus vivait de nos jours, en Espagne on le ferait mourir par le garrot, en France par la guillotine, en Angleterre on le pendrait haut et court et, dans deux mille ans, une petite guillotine ou une petite potence ornerait les corsages des fillettes de nos campagnes. Voyez-vous mes amis, mes compagnons, notre société est la même que celle qui existait au temps où ce vagabond, rêveur et poète, sillonnait les routes de Galilée, prêchant l’égalité entre les hommes, réclamant la Justice et la Liberté.

“ Jésus, si toutefois il a vraiment existé, était ce qu’on appellerait aujourd’hui un propagandiste révolutionnaire. En effet, qui étaient ses disciples, où trouvait-il ses néophytes ? Dans les couches les plus misérables de la société de son temps : les esclaves, les pêcheurs, les ouvriers. Les massacres, les persécutions prouvent que les idées propagées par ce rêveur, “ Liberté, Egalité, Justice ”, faisaient peur aux classes dirigeantes de l’époque. Le nombre des adeptes devint légion. Fuyant les persécutions, les militants se répandirent sur toutes les routes du monde, prêchant leur impossible chimère. Jésus, ce troubadour qui vivait en contant ses apologies au hasard des chemins, devait être un fameux conteur, intelligent et sensible à la misère, pour avoir fait si peur aux bourgeois, au clergé et à l’armée romaine qui occupait sa terre natale et qui ont décidé ensemble de faire un exemple en le crucifiant. Pour dominer, domestiquer, endiguer cette soif de justice qui menaçait la société dans ses bases, on en fit un Dieu. Jésus n’était probablement pas le seul à propager ces idées, ni le premier. Selon moi, il est celui qui a été exécuté avec le plus grand apparat et la plus grande cruauté. Sa mort est restée gravée dans la mémoire des disciples qui l’ont racontée, embellie pour les besoins de la cause.

“ Des hommes sans scrupules, certes intelligents et rusés, profitant de l’ignorance du peuple, prirent la direction de ce vaste mouvement, le transformèrent en instrument d’oppression et d’esclavage librement consenti en organisant la puissance de l’Église Catholique Romaine. Le pouvoir Spirituel allié au pouvoir Temporel : l’ordre social était sauvé ainsi que les privilèges des classes dominantes. Jésus, ce va-nu-pieds, est devenu le symbole de la soumission, de la résignation à la misère et à l’esclavage.

“ Et Dieu ? Non, je ne crois pas en Dieu, car je n’aime pas la haine. Si Dieu existait, je serais obligé de le haïr pour tout le mal qu’il laisse endurer à l’Humanité. Cette Humanité que, selon les croyants, il a faite de ses mains, à son image. On ne peut pas aimer ce père qui condamne ses enfants à la peste, le choléra, la tuberculose, le cancer et tous les autres maux qui affligent la terre. Ce père tout puissant qui permet que la grande majorité de ses fils triment pour qu’une infime minorité se gave de tous les biens de la terre. Ne me parlez pas du libre arbitre qu’il a, soi-disant, laissé aux hommes. Un père infiniment puissant, infiniment bon, qui voit ses enfants faire un si mauvais usage de la liberté qu’il leur a accordée, s’il les aime vraiment, avec toute sa puissance, aurait vite fait de corriger leurs défauts, et, s’il ne le peut pas, c’est un pauvre type, s’il ne le fait pas, un salaud qui ne mérite que mépris et dégoût.

“ Mais Dieu n’existe pas : il est né de l’ignorance des hommes et du besoin d’expliquer des phénomènes naturels dont ils ignorent les causes. L’homme est un drôle d’animal : il a besoin de connaître la raison des choses, et pour expliquer l’origine ou la cause d’un fait qu’il ignore, il invente. Lorsque l’intelligence a commencé à éclore, l’homme primitif s’est posé une infinité de questions pour lui restées sans réponses. Alors il a peuplé tout son environnement de dieux, d’esprits et de démons. Au fur et à mesure que ses connaissances augmentaient, les êtres surnaturels ont quitté la terre et se sont réfugiés dans les immensités de l’espace. C’est pour ne pas perdre leurs privilèges que les églises se sont toujours opposées aux progrès de la science. ”