Chapitre 26 . Siétamo .

mardi 8 mars 2005
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À la tombée de la nuit, nous étions partis pour une destination inconnue. Les camions nous avaient laissés, à l’aurore, dans un champ, en bordure d’un bois d’oliviers sous les frondaisons duquel nous nous abritâmes pour échapper aux regards des pilotes de l’aviation franquiste.

Au crépuscule, nous nous remîmes en route. Pendant des heures et des heures, nous marchâmes en file indienne, suivant des sentiers à peine tracés, nous faufilant dans l’ombre des haies qui délimitaient les champs cultivés, car la lune nous éclairait comme un phare perdu dans l’espace. Enfin, nous arrivâmes dans une ferme abandonnée. Nous étions épuisés. Moi je n’avais qu’une envie : me coucher et dormir. C’est ce que je fis. Mon petit groupe en avait fait autant. Allongés à même le sol, la tête appuyée sur le paquetage que l’on n’avait pas défait en prévision d’un nouveau départ, nous appelâmes un sommeil qui, malgré la fatigue ou peut-être à cause d’elle, tardait à venir, lorsque deux coups de feu éclatèrent à l’extérieur.

Nous nous levâmes d’un bond et nous précipitâmes au dehors. Un Espagnol nous arrêta en criant : “ Calma compañeros, ce n’est rien de grave. Nous avons tué ce salaud de Roano. ”
Roano, le responsable du massacre de Perdiguera, venait de payer sa trahison. On entoura le compagnon en l’assaillant de questions : “ Où étions-nous ? Était-ce une étape ou le bout du voyage ? ” Il nous apprit que nous étions devant Siétamo, un village dominé par un château fort. Il était occupé par l’armée de Franco et par des phalangistes et avait été presque complètement investi par les colonnes du P.O.U.M. Pablo acheva de nous donner les renseignements qui nous manquaient ainsi que les consignes et les conseils qu’il crut nécessaires dans la situation où nous nous trouvions. Parti pour prendre contact avec l’état-major des forces qui entouraient le village, il nous quitta avant le jour.

Les premiers rayons de soleil nous révélèrent la précarité de notre position. Nous étions pris entre deux feux : d’un côté les fusils retranchés dans les maisons et le fort, de l’autre les tirs des mortiers et de l’artillerie légère, comme le démontraient clairement les impacts des obus sur les murs, le toit de la ferme et le long de l’ébauche de tranchée qui se perdait à droite et à gauche des bâtiments.
Les unités espagnoles qui avaient occupé la position avant nous, prises sous les tirs conjugués de l’artillerie et des engins qui crachaient la mort depuis le donjon et les fenêtres des maisons, avaient abandonné les postes, laissant ouverte une brèche par où passaient les renforts et le ravitaillement pour la garnison. Ceci d’autant plus facilement qu’une route coupait notre ligne à une cinquantaine de mètres de l’endroit où nous nous trouvions. Selon ce que nous avait dit Pablo, on nous avait envoyés là pour colmater la brèche et attaquer le village.

Ce fut Otto qui résuma la situation en disant : “ Dès qu’ils nous auront repérés, ils nous arroseront de mitraille. Et, bonsoir la compagnie. ” Nous étions une vingtaine, vingt-cinq au maximum. Les vétérans, ceux qui étaient au groupe avant Perdiguera, qui avaient connu Berthomieu, expliquèrent en vitesse la conduite à suivre aux nouvelles recrues, et nous décidâmes de faire les morts jusqu’à la nuit. Puis, avant que la lune ne se lève, de faire un bond en avant et d’aller établir nos quartiers plus près des maisons du village. Ce mouvement avait l’avantage de nous porter dans l’angle mort des armes automatiques du donjon et, peut-être, de gêner les tirs d’artillerie qui risquaient, en réglant les pièces, d’envoyer quelques obus sur Siétamo.

Nous passâmes la journée à échafauder des plans. Louis nous avait toujours dit que, lorsque nous étions en mission, c’était à nous de trouver la solution, la meilleure à nos problèmes, sans attendre d’un quelconque chef qu’il nous l’apporte. Je me souviens qu’Affinenghi avait proposé de partir à l’assaut dès le début du bombardement et si, par chance, un obus tombait sur les premières maisons, de profiter du désarroi des assiégés pour pénétrer dans le village. Pendant toute la journée, il défendit son plan sans vouloir en démordre. Heureusement, les événements ne lui donnèrent pas raison. Nous ne fûmes pas obligés de faire comme Gribouille : nous jeter à l’eau pour ne pas nous mouiller.

Lorsque la lune se leva, nous étions à environ cinquante mètres du mur de la première maison du village. Un double rideau d’arbres nous cachait à la vue. Deux petits bâtiments, une grange et une étable, nous servirent de points d’appui et de Q.G. Tout le coteau était quadrillé comme un jeu de dames, chaque pré délimité par une haie de grands arbres et d’arbustes. Le pré qui séparait notre Q.G. de la route qui suivait le contour du village en passant au pied du château était lui aussi complètement entouré d’arbres et de buissons. Nous profitâmes de la densité de cette barrière naturelle pour placer nos postes de garde à quelques mètres seulement des fenêtres d’où nos ennemis nous guettaient. C’était risqué mais, à condition de ne pas faire de bruit, ni de parler pendant la garde, on ne pouvait pas deviner que nous étions si près.

La première émotion vint vers le milieu de la journée. Nous avions dépêché une estafette pour prévenir Pablo de notre bond en avant. Lorsqu’elle revint, il faisait grand jour et les guetteurs du château l’aperçurent au moment où elle traversait un espace découvert et la saluèrent avec quelques rafales de mitrailleuse. Nous la regardions sauter d’un arbre à un buisson pour essayer de rejoindre la grande haie perpendiculaire au village que nous avions suivie en quittant notre première position et qui le mettrait à l’abri des regards ennemis. C’est alors qu’Affinenghi, avec le mépris du danger qui le caractérisait, s’élança et, à grandes enjambées, plié en deux les mains près du sol, dévala la pente, pénétra dans le rideau de verdure agitant arbustes et buissons. Notre agent de liaison était arrivé et faisait son rapport, mais la mitrailleuse tirait toujours dans la haie, là où les branches bougeaient toujours plus loin vers notre première position. Il ne remonta qu’à la nuit tombée. En riant, il nous dit que du moment que l’ennemi savait que l’on occupait le bas du coteau, il n’y avait plus à se gêner. Il avait allumé un bon feu et l’avait recouvert de beaucoup de feuilles mortes, espérant qu’au petit jour, cela fumerait toujours pour signaler notre présence. Cela leur ferait gaspiller quelques obus et pas mal de munitions. Un tollé de reproches accueillit ses révélations. Son idée ne plaisait à personne d’autre que lui. Il s’en fut furieux relever un copain de garde pour ne plus nous entendre.

Nous étions tous en proie à l’incertitude et au doute. Les consignes du Q.G. étaient simples et sans équivoque possible. Il fallait coûte que coûte tenir la position et, en attendant le jour J de l’attaque, chercher la brèche dans le dispositif ennemi ou encore ses points faibles.
Nous passâmes la nuit à faire des patrouilles et à visiter les postes de garde que nous avions établis autour de notre camp et nous ne nous couchâmes qu’au petit jour pour prendre un peu de repos. Des explosions me réveillèrent. Affinenghi ne s’était pas trompé : ils pilonnaient au mortier tout le bas du coteau.


Pendant une dizaine de jours, nous restâmes terrés comme des renards dans leur trou, ne sortant que la nuit, marchant le long des haies en faisant des détours de plusieurs dizaines de mètres pour rester toujours à l’abri des buissons lorsqu’on relevait des sentinelles. Car, si on traversait un pré à découvert le jour, et même la nuit par temps clair, on était bon pour l’infirmerie, dans la meilleure des hypothèses.

C’est à Siétamo que j’ai effectué ma seule et unique prise de guerre : ma part de butin, 28 mois de guerre, gain en plus de la solde : une paire de jumelles que j’ai encore chez moi. Otto et moi étions sortis pour effectuer une ronde. Tout était calme, le silence absolu. Nous étions parvenus à la pointe extrême de notre dispositif et nous nous préparions à faire demi-tour lorsque l’homme de garde nous fit signe de nous arrêter. Un bruit léger venait de la route. Il approchait. En rampant, Otto partit à sa rencontre. Je le suivis. Arrivés au bout de la haie, nous vîmes deux ombres se dresser sur la route et s’apprêter à dévaler le talus pour venir dans le pré. Otto me fit voir son couteau : j’avais compris. Je sortis mon poignard et j’attendis. Mon copain, souple comme une couleuvre, se glissa un peu plus près du talus.

La première ombre sauta, se reçut sur ses talons ayant mal calculé la hauteur, tomba et se releva. Mon adversaire se trouvait à moins de deux mètres devant moi et il me tournait le dos. Son compagnon sauta à son tour. J’avais la bouche sèche. Un étau serrait ma tête à la faire éclater. Je percevais les battements de mon cœur comme ceux d’un tambour qui accompagne un cortège funèbre. Je bondis, mon poing soudé au manche de mon arme pour frapper entre les épaules. C’est alors qu’il se retourna vers moi. Mon bras s’abaissa, la lame pénétra jusqu’à la garde au défaut de l’épaule gauche. Il tomba sans un cri. Otto avait proprement coupé la gorge à l’autre soldat de l’armée franquiste.

Nous enlevâmes leurs armes, en l’occurrence le fusil du soldat et le pistolet d’ordonnance que portait celui que j’avais abattu, un officier qui avait aussi des jumelles que j’ai gardées en souvenir car je n’avais jusqu’alors rien pris pour moi.