Chapitre 24 . La Sierra d’ Alcubierre .

jeudi 10 mars 2005
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Arrivés À Bujaraloz, nous nous séparâmes après nous être promis de nous revoir.
À Farlete, le groupe n’était plus le même : beaucoup parmi les plus anciens étaient partis. Les uns avaient quitté l’Espagne, les autres avaient rejoint les autres formations (celles que l’on appela “ Brigades Internationales ”).

Pablo, après mon retour, appela au rapport tous les vétérans. On se retrouva une dizaine : où étaient-ils, tous les autres ? La grande majorité était restée à Perdiguera. Les autres, dégoûtés par ce qui s’était passé, avaient préféré partir.
Affinenghi, Scolari, Otto, Jacques, et d’autres dont j’ai oublié le nom, avions formé un petit groupe que le colonel garda à son P.C. pour les missions de reconnaissance et pour effectuer des coups de main. Parmi les dernières recrues, il y avait certains individus que je soupçonnais d’être venus plus attirés par l’appât du gain que par choix idéologique. Ils étaient gueulards, prétentieux, toujours prêts à se battre entre eux pour un oui ou pour un non et ils obligèrent Pablo à demander de nous envoyer en ligne. C’est ainsi que, de groupe mobile d’assaut, on commença à devenir une unité comme les autres.

On nous expédia dans la Sierra d’Alcubierre relever une centurie. Les compagnons de la C.N.T. avaient fait du bon travail. Les tranchées étaient creusées, très bien conçues, je dirais même presque confortables. Des couloirs d’accès, couverts, reliaient les postes de combat à une cité troglodyte où habitaient les unités qui avaient la garde de la position. Ces grottes, véritables maisons souterraines, creusées au flanc de la montagne, nous offrirent un abri parfait contre les rigueurs de l’hiver. Il faisait en effet assez froid sur les hauteurs, surtout la nuit.
Je partageais ma caverne avec Affinenghi et deux Espagnols, ainsi qu’avec Tarzan, mon chien, qui dormait au pied de mon lit. Prévoyant une assez longue absence, j’avais suivi l’exemple de plusieurs compagnons et j’avais amené mon ami à quatre pattes avec moi. Tarzan faisait tache dans la meute à tous les points de vue : il était noir, son poil, long et frisé, lui recouvrait presque complètement les yeux, ses pattes étaient fortes et musclées. Tout le différenciait de la gent canine qui partageait notre vie. Les autres chiens étaient de Galgos, de la famille de chiens courant, faits pour chasser le lièvre en plaine ; leurs pattes étaient longues et nerveuses, leur poil ras et de couleur claire. Tarzan ne donnait jamais de la voix. Partout où j’allais, il était près de moi. En patrouille, il me précédait de quelques mètres, le nez en l’air, les oreilles dressées, attentif à toutes les odeurs, à tous les bruits imperceptibles à mes sens. Parfois il s’arrêtait, un léger grondement sortait de sa gorge comme pour me prévenir, à voix basse, qu’il y avait une présence étrangère à proximité.

Je crois que les chiens sont dotés d’une espèce d’intelligence, que certains individus de la race canine sont capables de juger une situation donnée et agir en conséquence. Pour moi Tarzan était un chien intelligent. La preuve ? La voici : il avait neigé toute la nuit et toute la journée. La Sierra était couverte de neige. Vers une heure du matin, je quittai mon poste après avoir passé les consignes au compagnon qui était venu me relever. Il faisait un froid sibérien et, une fois quitté le boyau d’accès à la tranchée, je me retrouvai dans un paysage lunaire d’une blancheur blafarde. La neige tombait toujours. Je suivais Tarzan, m’efforçant de mettre mes pieds dans l’empreinte de ses pattes, car toute trace de chemin avait disparu sous l’épais manteau blanc. Nous étions presque arrivés à mon gourbi, lorsqu’il s’arrêta, pointant sa tête vers le bas de la vallée, et commença à grogner doucement. Je le caressai pour le calmer, mais il continua à gronder, retroussant ses babines comme s’il voulait mordre, puis il recommença à avancer. J’étais loin de me douter de quoi il s’agissait. Je pensais qu’il avait éventé un gros gibier, que son instinct de chasseur s’était réveillé. La curiosité me poussa à le suivre pour voir le déroulement de la chasse et, s’il était nécessaire, lui prêter main forte. Nous avancions sans bruit. Voyant que je le suivais, Tarzan avait cessé de grogner, le silence était absolu.

Au pied d’un grand pin, il s’arrêta et s’accroupit, prêt à bondir sur la proie lorsqu’elle serait à sa portée. Moi, j’essayais de voir si quelque chose bougeait dans les parages, dans les espaces entre les arbres ; quelle sorte de gibier avait-il flairé ? Je ne tardai pas à être fixé. Au bout d’un petit moment, je vis une masse sombre sortir du couvert, traverser en bondissant un tapis de neige et disparaître derrière un buisson. Puis une, deux, trois, quatre formes noires bondir pour rejoindre la première. Un commando essayait de nous surprendre, profitant de la tempête de neige et du froid de canard. Ils avaient contourné nos lignes en se faufilant entre deux postes et ils voulaient nous surprendre par derrière, en espérant peut-être que, s’ils étaient découverts avant l’attaque, ils pourraient se faire passer pour des républicains égarés.
Moi, sur le moment, je ne raisonnais pas si loin. Après avoir lancé une Lafitte derrière le buisson, je commençai à tirer au pistolet. L’explosion de la grenade et les coups de feu réveillèrent tout le monde en moins de temps qu’il ne faut pour l’écrire. Je fus entouré d’hommes en armes. Ma bombe n’avait tué personne, les coups de pistolet non plus, mais les avait cloués sur place. On fit cinq prisonniers que l’on envoya au Q.G.

Ce n’était pas la première fois que les chiens éventaient l’approche de francs-tireurs ennemis, mais ils aboyaient, et en nous prévenant ils avertissaient l’adversaire qui se retirait avant que nous ne puissions intervenir.
Si je m’étends si longuement sur l’intelligence et les capacités de mon ami à quatre pattes, c’est que je n’ai aucun mérite pour son éducation. Mais son premier maître devait être un as du dressage. Moi, je découvrais avec étonnement ses qualités d’intelligence, de courage et aussi sa fidélité. Plusieurs copains espagnols m’affirmèrent que mon Tarzan était un chien de braconnier. Or, comme je n’aimais pas la chasse, je ne m’étais jamais préoccupé de le mettre à l’épreuve. Ce n’est que six mois après l’exploit militaire que je viens de relater que Tarzan me révéla ses talents de chasseur : depuis près d’un mois, nous étions sur une position qui était, c’est le moins que l’on puisse dire, pas très confortable. L’artillerie et l’aviation de Franco s’étaient juré de nous avoir par la faim, en empêchant que le ravitaillement arrive normalement jusqu’à nous, par des bombardements et des tirs de barrage effectués aussi bien de jour que de nuit. Lorsque l’intendance arrivait à passer les “ garbanzos ” (pois chiches) qu’elle nous apportait, ils étaient si mal cuits que nous avions pris l’habitude de dire qu’avec des lance-pierres et les pois chiches nous aurions pu repousser une attaque victorieusement.

Un matin, une salve d’exclamations attira mon attention : “ Regarde, là-bas, c’est un lapin, non un lièvre... Es demasiado lejo para tirar... On lâche les chiens ?... Oui, oui, laissons les chiens... ” On ouvrit les chicanes du réseau de barbelés et la meute hurlante se lança vers la proie qu’elle avait sentie ou vue. J’avais Tarzan en laisse, car il avait pris l’habitude de partir parfois pendant des heures, et je craignais qu’on ne me le transforme en rôti, en bœuf en daube, chose déjà arrivée avec d’autres de ses congénères.

Un de mes amis me conseilla de le lâcher pour voir son comportement dans la chasse à courre qui commençait. Je défis son collier, et après m’avoir regardé il partit comme une flèche... pour s’arrêter à une centaine de mètres de nous. C’était ridicule : envoyer un chien de son gabarit chasser avec des bêtes taillées pour la course dont quelques-unes avaient déjà une longue expérience. Le lièvre, car c’en était un, fuyait en bondissant par-dessus les touffes de thym, de romarin avec toute la meute à ses trousses. Mon chien, après avoir regardé un bon moment le gibier et les chasseurs, semblait s’être désintéressé de leurs agissements et était parti au petit trot dans une direction parallèle... J’étais déçu : je savais que mon ami ne pouvait pas battre des lévriers à la course. La nature ne l’avait pas fait pour ça. Je regrettai de l’avoir lancé dans cette aventure où il n’avait aucun rôle à jouer. J’allai rentrer sous ma tente lorsqu’un cri m’arrêta : “ Bravo Tarzan !... Bravo !... ”

Un copain m’expliqua : Tarzan, au lieu de courir derrière le lièvre, était allé se poster là où il pensait que la bête devait passer. Il ne s’était pas trompé. Il l’avait saisie au passage et, maintenant sa proie dans la gueule, il courait de toute sa vitesse pour venir se mettre sous ma protection, car il avait toute la meute à ses trousses. Toute ma section se précipita à la rencontre du chien pour le protéger des autres qui lui auraient fait un mauvais parti afin de reprendre l’objet de leur convoitise.
Mais, retournons dans la Sierra. Pendant les deux mois que nous y passâmes, à part quelques alertes pour repousser des coups de main de petite envergure, les jours s’écoulaient calmes et paisibles. Notre tâche se réduisait à monter la garde et à entretenir les armes en bon état. Nous occupions nos loisirs comme nous pouvions : les amateurs de jeux faisaient d’interminables parties de cartes, de dames ou d’échec. D’autres s’escrimaient à tailler au couteau des morceaux de bois. Mais la majorité préférait écouter les cours d’histoire, de géographie ou de sociologie que les conférenciers improvisés donnaient l’après-midi et le soir dans une grotte assez spacieuse pour contenir une trentaine de personnes.

Le conférencier traitait le même sujet plusieurs jours de suite, répondant aux questions, essayant de bien se faire comprendre par l’auditoire et ne passant à un autre sujet que lorsque plus personne ne lui posait de questions. Combien de fois ai-je entendu ces mots ? “ Depuis des millénaires, ceux qui produisent se révoltent contre leurs exploiteurs. De la révolte de Spartacus à la révolte russe, les ouvriers, les paysans se sont toujours battus pour bâtir la Cité du Bonheur et ils ont toujours été trahis par ceux en qui ils avaient confiance, quand ils avaient la chance de vaincre l’adversaire. Deux exemples : tout le monde connaît la Révolution Française ; pour le peuple français, exploité par la noblesse et le clergé, la république était synonyme de Liberté et de Justice sociale : ‘ Les hommes naissent libres et égaux devant la loi. ’ Mais quelle loi ? Celles édictées par la bourgeoisie alliée au clergé : ‘ Le patron a remplacé le noble. L’ouvrier et le paysan continuent à trimer. ’ Mais, malgré l’échec de l’égalité dans le domaine économique et social, l’humanité a brisé la plus forte de ses chaînes, la croyance dans le droit divin qui permettait, avec l’aide de Dieu et par sa volonté toute puissante, d’écraser et d’exploiter le peuple. Avec la Révolution Française, l’Humanité commençait une des dernières étapes sur le chemin de la Liberté et de l’Égalité entre les Hommes. En Russie, les soviets ouvriers et paysans ont chassé la noblesse, le clergé, la bourgeoisie russe, mais ils ont fait confiance à un parti politique et à ses dirigeants qui, une fois au pouvoir, ont réorganisé l’appareil répressif en le rendant plus efficace et plus impitoyable. Grâce à cela, ils ont enlevé aux conseils ouvriers toutes leurs prérogatives. La Russie s’est retrouvée sous la domination d’un nouveau tsar sorti des rangs de la révolution. Le capitalisme a changé de nom. Les richesses de la nation ne sont plus la propriété que de quelques familles. Elles appartiennent à l’Etat, ce qui revient à dire qu’elles sont la propriété des dignitaires du parti au pouvoir. En Russie, la dictature du prolétariat est en réalité la dictature du Parti Communiste : qui dit dictature dit oppression, esclavage, délation, violence, meurtre pour ceux qui réclament le droit à la Liberté, l’Egalité économique et sociale. ”
Ainsi, nous passions notre temps : en essayant d’augmenter notre culture et en nous efforçant de la partager avec ceux qui n’avaient pas eu la chance de s’asseoir sur les bancs d’une école.

Un beau jour, on retourna à Farlete.