Chapitre 21 . Barcelone .

dimanche 13 mars 2005
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Avec moi, il y avait un autre permissionnaire : Lorenzo Giua. Il était fils d’un professeur de je ne sais plus quelle école de Turin, en Italie. Il avait été envoyé par Mussolini au “ domicilio coatto ” dans une île de la Méditerranée. Lui-même étudiant, il s’était exilé pour échapper aux sbires du fascisme italien. On ne tarda pas à sympathiser. À notre retour du front, on devint presque inséparables et pendant de longs mois, nous partageâmes tout ce que nous avions. À notre passage à Bujaraloz, on nous remit une forte somme d’argent. La solde de trois mois. 10 pesetas par jour pour essayer de nous faire tuer. C’était pas trop mal payé.

J’avais bien entendu dire que pour ne pas effaroucher les gouvernements des pays démocratiques qui pouvaient nous aider en nous vendant des armes, le Comité révolutionnaire avait été obligé de remettre en circulation les pesetas. Mais pour moi, ce fut comme une révélation : la révolution avait échoué. Comme en Russie, quelque temps après la victoire des masses ouvrières et paysannes, les chefs du Parti Communiste déclarèrent qu’il fallait faire un pas en arrière et rétablir la valeur de la monnaie. Ce premier pas avait été suivi de beaucoup d’autres, et le peuple russe n’avait fait que changer de maîtres : après le tsar père de toutes les Russies, le petit père du peuple : Staline.
Barcelone ne fit qu’augmenter mon amertume : les ramblas régurgitaient de monde, la prostitution régnait en souveraine sur la grande ville. Les miliciens en permission, reconnaissables à la salopette (mono) qu’ils avaient adoptée, remplissaient les rues de leurs chants et de leurs rires sans voir que la cause était trahie, la révolution morte. Il ne restait plus que la guerre contre le fascisme, la guerre entre deux formes d’esclavage.
L’argent, cette peste, avait recommencé son œuvre.

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Franciso Ferrer

Après une courte visite au syndicat, Lorenzo me conduisit chez des amis où je fis la connaissance de Francisco et Emilio Ferrer, petits-fils du fondateur de l’École Moderne, fusillé à Montjuich avant la guerre 14-18 pour ses idées.
Francisco décida de venir avec nous en Aragon avec celle qui était sa compagne : Giuditta, une Italienne, vieille militante anarchiste chassée d’Italie par l’avènement de Mussolini. Elle avait connu Francisco encore enfant, s’était attachée à lui et ne l’avait plus quitté, jouant auprès de lui le rôle de gouvernante - maîtresse. Brave femme, convaincue de la justesse de ses idées, toujours prête à rendre service et à faire tous les sacrifices pour le triomphe de son idéal et le bonheur de son Francisco.
À Barcelone, j’ai eu la chance de rencontrer un échantillon d’une espèce qu’il n’est pas facile de découvrir dans la vie courante, même en connaissant son existence. Lorenzo m’avait invité à passer une soirée avec deux filles qu’il avait rencontrées : elles pouvaient avoir entre 16 et 17 ans. L’après-midi fut délicieuse : la fille qui m’avait choisi pour compagnon de jeu était sympathique, spirituelle, rieuse et, ce qui ne gâchait rien, assez jolie. Je dépensais sans compter et je poussais Lorenzo à se défaire des billets qui gonflaient ses poches tant et si bien qu’il se décida à m’avouer que les filles étaient deux professionnelles qu’il avait louées pour la soirée et pour la nuit si cela me faisait plaisir.

J’ai toujours aimé la Femme et depuis ma puberté le seul passe-temps que je préfère est le jeu de l’amour. Mais je n’ai jamais pu m’amuser avec une prostituée que je paie : la pensée qu’elle suppute les gains que lui rapporte ma pratique pendant que je la caresse me coupe toute envie de batifoler.
Discrètement, je proposai à ma compagne de laisser tomber Lorenzo et son amie. Elle accepta et profitant des remous de la foule, nous perdîmes nos compagnons. Attablés à la terrasse d’un café, je lui demandai de me raconter les raisons qui l’avaient poussée à choisir le plus vieux métier du monde. Franchement, je m’attendais à l’éternel et classique baratin sur la mère malade, la famille à nourrir, les petits frères à élever. Elle me dit que depuis toujours elle faisait ce métier : toute gosse, elle se faisait caresser pour des bonbons par l’épicier du quartier, puis, plus grande, pour des jouets et des bijoux de pacotille. À douze ans, elle s’était laissée faire par un type qui, pour sa complaisance, lui avait offert un collier en or qu’elle portait encore à son cou. Je l’écoutais raconter tout cela, surpris de voir l’expression candide et sereine de son visage et de ses yeux, comme si ce qu’elle faisait était naturel. Je pensais aux courtisanes, prêtresses de Vénus, de l’Antiquité grecque ou romaine...

Quand elle eut terminé son récit, je lui exposai ma façon de concevoir les rapports entre un homme et une femme, puis je lui parlai de La Calle et de la petite Angelita. Je ne la regardai pas en parlant de celui dont la mort m’avait permis de sortir de l’enfer de Perdiguera. L’émotion nouait ma gorge et mon regard se voilait de larmes. Je revivais ces instants, pour moi tragiques. À la fin je levai les yeux vers elle : les coudes sur la table, le visage serré dans la coupe de ses mains, ses yeux paraissaient voir une vision lointaine.
Je me levai et partis en déposant une poignée de pesetas devant elle. Je n’étais pas très loin de là quand elle me rejoignit en courant et prenant mon bras, elle remit les billets dans ma poche en disant : “ Ne me quitte pas encore, rien ne t’appelle nulle part. ”
Ses yeux étaient rouges, sa voix tremblait comme celle d’une fillette qui a peur qu’on lui refuse ce qu’elle désire et qu’on la gronde. Nous nous sommes promenés tard dans la nuit, puis je l’ai accompagnée chez elle. Au moment de nous séparer, elle m’a demandé : “ Quand pars-tu ?
- Peut-être demain, sûrement après-demain, lui ai-je répondu.
- Ici, c’est chez mes parents. Merci. ¡ Adiós !
- Merci de quoi ?
- De ne pas avoir voulu coucher avec moi et d’avoir eu la gentillesse de me raccompagner. ”
Elle ferma la porte et disparut. Je ne lui avais pas demandé son nom, je ne lui avais pas dit le mien.