Itinéraires

de Jordi Gonzalbo
lundi 25 novembre 2013
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Jordi, Lucia et Montserrat

Voici le texte de l’avant-propos au livre de Jordi

Itinéraires de
Jordi Gonzalbo [1]

De 2008 à 2011, nous avons accompagné Jordi Gonzalbo dans ses Itinéraires « non choisis » puis « choisis » [2] , depuis sa Barcelone natale jusqu’à sa ville d’adoption, Perpignan. Grâce aux compañeros des ACL, ces récits sont aujourd’hui rassemblés, revus et augmentés par Jordi, et parsemés de quelques notes de notre cru, sauf mention contraire (J. G.).

Jordi, fils d’anarchistes barcelonais, passe en France au printemps 1938 avec Lucia, sa mère, Montserrat, sa sœur – et Titi [3] , le chien trouvé sur le front d’Aragon.
Sous l’humour d’un récit à la première personne transparaît le tragique de la situation qui fut faite en France à ces Espagnols qui avaient non seulement défié le fascisme et le capitalisme, mais aussi puisé dans cette expérience la force et la volonté de continuer la bagarre, des années durant, là où ils étaient.
Ils furent reçus comme on le sait par l’État français. Fallait-il s’en étonner ?

« Il faut se méfier de l’exil. Il n’y a pas de raison d’être optimiste : notre exil sera dur, très dur. La bourgeoisie française ne nous pardonnera pas les mauvais moments que nous lui avions fait passer. (…) Souvenez-vous de son comportement envers les communards parisiens de 1871. Non, ne vous faites pas d’illusion : toutes les portes se fermeront, et nos compañeros français ne pourront rien faire pour l’éviter. »

Tel était le sentiment exprimé par Germinal de Sousa le 15 janvier 1939 lors de la dernière réunion du Mouvement Libertaire, peu avant la chute de Barcelone [4].

Si les humiliations et les vicissitudes de la terrible retirada de début 1939 leur furent personnellement épargnées, Lucia et Jordi ont pu en prendre directement la mesure à l’hôpital Saint-Louis de Perpignan [5] :

« Tous les volontaires, dont faisait partie ma mère, s’investissaient à fond, 24 heures sur 24. Les réfugiés étaient réconfortés, les familles reconstituées dans la mesure du possible (les pères et maris étaient déjà en villégiature sur les plages du littoral) et envoyées un peu partout dans le pays. Ma sœur et moi, livrés à nous-mêmes, étions sur la même galère, dormions sur la paille, sur les bancs, percions les mêmes boîtes de lait concentré, partagions l’ordinaire de tous. »

Ils avaient vu des milliers d’hommes, de femmes et d’enfants passer sur les routes, battus, écrasés, mais fiers, « tout juste étonnés que le monde ne leur sache gré de leur combat. Chaque pas les sauvait de la répression, mais les éloignait de leur rêve, sans toutefois le dissoudre, » constate Jordi, qui ajoute :

« L’exode engendre toujours un sentiment d’injustice, et pour les réfugiés espagnols s’en ajouta un autre, celui d’avoir été abandonnés par les démocraties et surtout par le peuple de gauche ; et celui de n’avoir pu de ce fait mener à bien la transformation en profondeur de la société espagnole. Après 1945, l’exil qui n’était dans leur tête que provisoire devint définitif ; néanmoins leur combat contre le franquisme ne cessa pas, et ce durant tout le restant de leur existence. Pour eux l’intégration n’avait pas de sens, ils rêvaient encore à une Espagne qui n’était plus. »

Aussi ne trouvera-t-on pas dans ce livre une peinture misérabiliste des « vaincus », même s’ils l’ont été à divers titres, et pas seulement par les troupes de Franco. La plupart des parents et certains de leurs enfants ont continué comme ils ont pu à combattre le franquisme en France, les yeux rivés vers el Interior : dans la Résistance puis, après la Libération, en appui des maquis espagnols ou en tant que « passeurs d’espoir » [6].

« En ces années 1947 et 1948, nous partagions notre appartement à plusieurs reprises avec un groupe d’action qui faisait les quatre cents coups « à l’intérieur » (en Espagne), et venait ensuite s’y mettre au vert. Les prisonniers politiques, les quelques groupes libertaires qui essayaient de survivre et de se regrouper dans la clandestinité avaient un besoin impérieux d’aide. Nombreux furent les copains de l’exil à laisser leur vie et, dans le meilleur des cas, leur liberté, lors de leurs interventions en Espagne. Bien que jeunot, j’en avais côtoyé plus d’un au local de la CNT. »

Membre de la CNT toute son existence – en tout cas, dès la sortie du couvent –, Lucia disait toujours en évoquant les journées de juillet 1936 que ce qu’ils avaient vécu était intense et valait la peine, malgré tout le reste ; que peu de gens connaissent cela dans leur vie. Quand on a participé à la lucha por Barcelona des années durant, on ne se résout pas à mener une vie sans enjeu collectif. Lucia et d’autres prolongèrent le sueño igualitario dans la vie pratique : l’expérience de la colonie d’Aymare marqua durant quinze ans environ l’histoire de l’exil libertaire espagnol [7] .

Jordi ajoute à propos de sa génération :

« Quand le traumatisme humain politique et passionnel que fut l’exode perdit de son intensité, nous les enfants subissions de la part de certains imbéciles les vexations, sarcasmes et insultes qui sont trop souvent le lot de tous les émigrés. Puis nous intégrâmes l’école, et au bout de quelque temps, bien malin celui qui aurait pu deviner quel élève était français et lequel ne l’était pas.
Ensuite arriva l’heure du choix de la nationalité espagnole ou française ; il suffisait de faire le service militaire dans un des deux pays. Car officiellement nous étions des apatrides. Mais cette sorte d’intégration totale avait un prix, l’indifférence, sinon le rejet d’un vécu. Pour certains il n’était plus question de changer le monde mais de s’y faire une place. Pour d’autres, dont nous faisions partie, l’intégration était un processus naturel mais qui ne se voulait pas pour autant castrateur. Nous avions fait nôtres les aspirations de nos parents : elles se moquaient des nationalités, des frontières. Nous, le statut d’apatride ne nous dérangeait pas, et de plus il nous libérait des obligations militaires. Pour quelle raison allions-nous perdre une partie de notre existence à marcher au pas pour des guerres qui n’étaient pas les nôtres ? »

Dans le secteur du bâtiment où il travailla comme maçon–carreleur salarié, Jordi fut un jour promu chef de chantier :

« Au début, je me pris au jeu, non pour la prime qui arrondissait les fins de mois, mais pour me prouver que j’étais capable de relever le défi, diriger une équipe, respecter les délais sans harceler personne. Cet équilibre était basé sur une meilleure organisation du travail agrémentée d’un brin de psychologie, car j’avais à donner des ordres à des maçons qui avaient le double de mon âge. Il n’y avait qu’une seule façon de faire : concilier leur savoir-faire et ma vision théorique du travail à rendre. En d’autres termes jouer l’esprit d’équipe dans laquelle chacun apportait sa contribution. Il en était de même avec la main-d’œuvre d’origine nord-africaine : il s’agissait de la faire sortir du rôle passif qui était le sien et lui laisser une part d’initiative personnelle. […] En fait j’eus tôt fait de comprendre que manipulé fort habilement et en douceur, j’entrais peu à peu dans le système, et combien il était facile de sauter le pas, comme l’avaient déjà fait certains de mes jeunes camarades. J’arrêtai l’expérience au grand étonnement de mon patron et quittai l’entreprise. Bien que souvent sollicité j’évitai d’autres expérience du même type. Il était difficile de faire comprendre à mes collègues de chantier qu’il fallait travailler pour vivre et non vivre pour travailler, et qu’il y avait tant de choses à faire autrement plus “ enrichissantes ”. »

Quelques années plus tard, en tant qu’artisan, Jordi refusa bien évidemment d’embaucher le moindre salarié… Comme il le dit lui-même, on n’évolue pas impunément dès l’enfance dans une communauté bouillonnant d’idées généreuses sans en être imprégné.

Après les écrits d’Octavio Alberola, de Vicente Marti [8] et ceux d’autres protagonistes tels Salvador Gurucharri et Tomás Ibáñez, les Itinéraires de Jordi apportent leur écot à l’histoire de la Fédération Ibérique des Jeunesses Libertaires (FIJL). Il nous donne l’occasion d’approcher le quotidien d’un groupe d’affinité de jeunes (et moins jeunes) libertaires espagnols de Perpignan, dont l’activité va se centrer, dans les années soixante, sur le passage tras los montes de compañeros, de propagande et de matériel plus détonnant :

« Il n’est pas question d’évoquer des souvenirs respectant la chronologie exacte ni une analyse approfondie des événements auxquels nous participâmes, avec nos faibles moyens, mais bien de donner un aperçu, côté cour, de la façon dont nous réussîmes à apporter notre part à l’effort commun, avec des bouts de ficelle, de l’imagination et beaucoup de chance. […]
Il régnait au sein du groupe une confiance absolue. Les réunions de travail étaient laborieuses, dans le bon sens du terme, et les décisions parfois délicates à prendre. Nous poussions le sérieux jusqu’au point de faire un compte rendu à chaque réunion. […] Nous étions pourtant loin d’être des militants purs et durs, nous étions laxistes et enclins à la bonne humeur. Sans vraiment le réaliser, nous fonctionnions comme ce que nous étions vraiment : un groupe d’affinité qui ne s’embarrassait pas des protocoles qui avaient encore cours dans nos milieux. »

Si au niveau des groupes locaux, la vie militante ne se dissociait pas des relations d’amitié ou familiales, au sein de la grande famille du Mouvement Libertaire Espagnol (MLE) les rapports furent plus que tendus entre CNT-FAI et FIJL car la direction de la CNT en exil, progressivement gagnée à l’idée de l’inefficacité de la lutte armée, décida de changer de cap. Si en 1961 elle sembla adopter une nouvelle ligne offensive, ce ne fut que pour mieux la contenir, voire la saborder. La Confédération ne sortit de son immobilisme que pour pratiquer une chasse aux sorcières parmi ses propres militants.

« Au cours des années d’exil, le MLE, qui avait été si dynamique et enthousiaste, se transforma en une communauté repliée sur elle-même qui n’avait pas su ou voulu s’adapter aux rudes conditions de l’exil. La CNT était une centrale syndicale sans pratique syndicale. […] Nous ne comprenions pas que le mouvement libertaire soit aux abonnés absents quand, au début des années soixante, de nouvelles générations qui n’avaient pas connu ou si peu la guerre, ni ses conséquences directes, s’opposaient au régime, soit par des grèves, soit par des actions violentes qui se voulaient révolutionnaires.
[…] Localement, les rapports avec le comité CNT étaient sibériens. Notre radicalisme, qui exigeait une cohérence entre dire et faire, mettait la CNT et la FAI en porte-à-faux. Certains militants de base étaient écartelés entre une sympathie évidente pour l’action que nous nous efforcions de mener à bien – et qui n’était dans le fond guère éloignée de celle qui fut la leur bien des années auparavant – et les mises en garde émanant du Comité de la CNT, garant de l’orthodoxie. »

Malgré les échecs, les tragédies, les compañeros garrottés, d’autres engloutis dans les geôles franquistes, les luttes internes, Jordi comme tant d’autres ne regrette rien de son engagement dont il ne craint pas d’explorer toutes les facettes :

« Certains camarades nous ont demandé pour quelle raison la FIJL avait décidé de partir en guerre frontale contre le franquisme dans un combat perdu d’avance, surtout avec les faibles moyens dont nous disposions. […] Il est évident que l’action militante à ce niveau était exaltante, malgré les risques encourus, car elle donnait l’impression de concrétiser des mots et des phrases, d’être un élément de la chaîne de solidarité et de fraternité qu’était la famille libertaire. […] Sans doute que ce combat était plus mobilisateur et romantique que le seul militantisme syndical et social que nous aurions pu développer dans un des pays européens dans lequel l’exil nous avait disséminés.
En vérité, il était impensable pour nous de rester en marge, juste occupés par notre seul devenir personnel, choix que firent tant de jeunes réfugiés de notre âge. L’engagement était donc inévitable… Si notre présence a permis ou facilité la transition entre la vieille génération libertaire et la présente, notre idéalisme n’aura pas été inutile. »

C’est bien par les activités et la façon de vivre d’hommes comme Jordi, Vicente et bien d’autres que nous avons connus ou connaissons personnellement que le courant libertaire est passé, sans discontinuité, et chargé de bonne humeur, ce qui ne gâche rien.

Les Giménologues, avril 2013


[1Voir autres articles sur ce site 568 ; 574 ; 579

[2Rédigés entre 2002 et 2004, les Itinéraires ont été publiés sur notre site gimenologues.org. On pourra aussi consulter (sur demande auprès des Giménologues) les nombreux articles dont Jordi a gratifié L’Indépendant du midi de Perpignan de 2001 à 2012 (et c’est pas fini) dans la rubrique « courrier des lecteurs ».

[3On trouvera sa biographie et son parcours politique en annexes : Cf. Doc A « Mon chien d’Aragon ».

[4Propos retransmis de mémoire par Abel Paz dans son Viaje al pasado. On peut lire les derniers chapitres du témoignage de ce jeune libertaire d’alors pour comprendre les circonstances de la chute sans combat de Barcelone en janvier 1939 (version française : Paz, 2001, pp. 223-238. Voir notre bibliographie en fin d’ouvrage).

[5« L’hôpital Saint-Louis de Perpignan a accueilli des hommes, des femmes et des enfants : Espagnols, ressortissants du Reich, d’Europe centrale et d’Amérique latine, de février 1939 à novembre 1941 – il fut encore utilisé en mars 1942. Le site était rattaché aux camps d’Argelès, du Barcarès et de Saint-Cyprien. ». Source : cheminsdememoire.gouv.fr

[6Selon le titre de l’ouvrage à paraître de Guillaume Goutte sur les « Réseaux de passage du Mouvement libertaire espagnol (MLE) 1939-1975 ».
Cf. article 530
Le plus gros travail d’information sur les activités inter-frontières et sur la guérilla urbaine impulsée en Espagne par des membres des Jeunesses libertaires fut réalisé par Antonio Téllez, qui en faisait lui-même partie. À la mort de Francisco Sabater (mars 1960), Antonio se consacra à l’histoire de ces groupes d’action. Pour une approche de la question, on peut aussi lire le texte de Daniel Pinos, « El Quico, Sabaté et los Bandoleros : la guérilla urbaine libertaire en Espagne, 1945 – 1963 » : endehors.net

[7Entre autogestion et autoproduction, la colonie d’Aymare, une ferme du Quercy, avec plus de cent hectares de terrain, avait été achetée par la CNT espagnole et la SIA (Solidarité Internationale Antifasciste) en 1939. Elle devait d’abord aider les anarchistes exilés à sortir des camps où ils étaient parqués : avec un emploi fixe ou factice, ils pouvaient obtenir des papiers et retrouver leurs familles. En 1948, Aymare devint une collectivité agricole sur le modèle de ce qui avait été réalisé en Espagne. Un émetteur radio dirigé vers l’Espagne y fut aussi brièvement installé. Mais surtout elle accueillait des anciens, des invalides, des mutilés qui pouvaient y vivre dignement. Tous travaillaient dans la mesure de leurs moyens, les revenus de la terre et du jardin étaient consommés en commun. Pour en savoir plus on peut consulter le travail de Michel Antony : laboratoireurbanismeinsurrectionnel.blogspot.fr, et les pages 54-57, 64 et 65 de l’ouvrage paru aux ACL de Vicente Marti, grand ami de la famille Gonzalbo. Vicente s’est beaucoup investi dans cette ferme et dans l’organisation des campings militants des Jeunesses Libertaires qui s’y tinrent plusieurs étés durant.

[8Il est d’ailleurs intéressant de (re)lire son récit en même temps que celui de Jordi, qui écrivit ces lignes en juin 2006, quand Vicente mourut : « Nous avions le même penchant (travers ?) pour un romantisme qui pourrait avec le temps paraître désuet. Pourtant par notre engagement bancal, à califourchon sur une ligne de crête entre ce qui serait efficace et ce que nous pouvions nous permettre, nous nous efforcions de trouver la quadrature du cercle. »


Documents joints

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