Chapitre 19 . Perdiguera, 4ème partie (fin) .

mardi 15 mars 2005
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Dire ce qui se passa dès que nous fûmes dehors est presque impossible. Lancés comme des flèches au milieu des hurlements, des explosions, en deux directions divergentes, nous pûmes nous éloigner de la grange, mais l’effet de surprise fut court. J’étais parmi les derniers à avoir franchi le seuil de notre fortin. Je courais et à mesure que j’avançais, je voyais les copains qui étaient devant tomber.

Combien de fois me suis-je laissé choir par terre pour recharger mes armes ? Je l’ignore. Je me souviens d’avoir vu Cartagena s’arrêter, porter son pistolet à la tempe et s’écrouler. Des hommes se battaient au corps à corps et leurs armes brillaient au soleil. Je vis Georges bondir par-dessus un tas de gerbes de blé et une baïonnette jaillir de derrière et s’enfoncer dans sa poitrine. J’ai tiré sur l’homme qui, à genoux, tenait le fusil. Ils sont tombés tous les deux, l’un sur l’autre.

Comme je passais, je sentais les balles siffler près de moi, à mes oreilles. Devant moi, la plaine et au loin La Calle, son F.M. serré sous son bras, fonce vers la vie. Le fusil lui échappe des mains, il tombe. Des petits nuages de poussière s’élèvent autour de moi comme les premières gouttes de pluie en soulèvent en tombant sur une route poussiéreuse en été. Il y a une mitrailleuse sur le clocher. Je commence à courir en zigzag. José, à plat ventre, pointe son arme et tire. Je vois tressauter le canon au rythme des rafales qu’il éjecte. On ne me vise plus. La pluie tombe dru tout près de lui. Il me crie : “ Más de prisa, Antonio, más de prisa ” et se redresse sur ses mains comme s’il voulait se lever. Il retombe et reste immobile une main crispée sur son fusil. Je continuais ma course et je reçus un coup de poing dans les reins. Je ne voyais plus les nuages de poussière se lever devant moi, mais j’entendais encore loin derrière moi les rafales rageuses de la mitrailleuse. Enfin, elle s’est tue. Moi, je me suis écroulé, j’ai roulé par terre et suis tombé dans un abîme sans fond.

Je me suis réveillé au fond d’un “ barranco ”. J’avais glissé et perdu connaissance en dévalant les parois de ce fossé naturel. Il faisait encore jour. Deux cavaliers en patrouille m’ont ramassé au bord d’un sentier et reconduit à Farlete. J’étais complètement épuisé. Après avoir satisfait la curiosité naturelle des copains réunis dans le P.C. et avoir ingurgité pas mal de victuailles, j’ai demandé à Madeleine de prendre un paquet de cigarettes dans la cartouchière du ceinturon que j’avais déposé à l’écart, car la poche de mon blouson était vide. La boîte à chargeurs me servait de réserve pour mon service de fumeur. Une exclamation en sa langue maternelle nous fit tourner la tête : elle regardait le cuir comme si elle n’en avait jamais vu.
“ Qu’y a-t-il ?
- Mais regardez ! ” et ce disant, elle vida le contenu sur la table. Sur la face extérieure de la boîte, il y avait un trou. Le paquet de cigarettes était traversé par un morceau de cuivre. Madeleine, s’apercevant que ma manche gauche était trouée, me fit lever pour mieux m’examiner avec les autres. Chance, malchance ? Qui peut répondre à cette question ? Même pas moi. Si vivre est une chance, alors ce jour-là j’ai été chanceux. Trois balles m’avaient frôlé de si près qu’elles avaient percé mon blouson en deux endroits : la manche et le côté, la troisième, le bas de mon pantalon. Toutes trois du côté gauche. J’ai gardé le petit cône de cuivre bourré de plomb pendant longtemps sur moi comme un porte-bonheur.

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