Chapitre 16 . Perdiguera, 2ème partie .

vendredi 18 mars 2005
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Nous étions une dizaine. Augusta et Mimosa avaient préparé des bottes de paille et ouvert les boîtes à pharmacie. Leur travail fini, elles s’étaient allongées et discutaient avec Georges, un petit Parisien qui s’amusait à ouvrir et fermer sa “ navaja ” pour le plaisir d’entendre le cliquetis des crans d’arrêt. Cette étrange musique lui plaisait tellement que souvent, même en se promenant, il ouvrait et fermait son couteau en variant la vitesse de la fermeture et de l’ouverture de la lame.

Mimosa m’appela pour bavarder un peu. Les deux filles n’avaient pas sommeil et autour de nous une dizaine de copains se reposaient de leur course. Elles étaient pour moi de charmantes petites amies. Mimosa avait partagé ma “ chabola ” (trou creusé dans le sol et recouvert de chaume et de branches).

Elle était d’origine polonaise. Mariée à un Français ivrogne et brutal, elle s’était enfuie et avait passé la frontière. Son caractère était exactement opposé à celui d’Augusta : elle ne savait pas dire non, aimait la vie, l’amour et le rire. Un soir, à Monte Oscuro, trop fatiguée pour avoir envie d’autre chose que de dormir, elle m’avait demandé l’hospitalité pour une nuit afin d’échapper au désir de ses adorateurs. J’avais accepté et pendant deux nuits, elle avait partagé ma paille comme une petite fille peut partager le lit de sa mère.

Je m’assis entre elles. Mimosa racontait à sa copine l’aventure que nous avions vécue la veille de la relève. Berthomieu m’avait envoyé à Farlete prévenir l’intendance que le groupe arriverait vers midi et qu’il fallait préparer un repas chaud pour les hommes. Mimosa n’avait pas voulu rester seule dans le trou, elle en était sortie et m’avait emboîté le pas. Il n’y avait pas de route pour aller de Monte Oscuro à Farlete, sauf des chemins que l’on reconnaissait aux ornières que les charrettes creusaient dans la terre des champs au temps des labours et des récoltes. Nous étions perdus. Je l’écoutais dire comment, après avoir marché pendant deux heures, elle avait dû s’arrêter pour reprendre des forces et quelle était ma colère de voir que je n’arrivais pas à m’orienter dans cette nuit noire comme un four. La pluie était venue compliquer les choses en nous trempant jusqu’aux os. À notre arrivée à la “ paridera ” où, au risque de nous faire repérer par une patrouille ennemie, j’avais allumé un feu d’enfer pour nous sécher, il lui était venu une envie folle de faire l’amour.

Mimosa parlait à voix basse et riait doucement pour ne pas réveiller les copains. Elle avait pris ma main et l’avait emprisonnée entre ses cuisses. Augusta s’était saisie de l’autre et la pressait sur son sein. Personne ne savait qu’elles allaient ainsi prendre congé de la vie. Elle s’était tue et après avoir déposé un baiser sur ma joue, elle reprit son récit : son désir de baisers était plus fort que la crainte d’être surprise par une patrouille. Au fil de ses paroles, je la revoyais se déshabiller, je voyais son corps mince, les petits seins et leur bouton rose.

Le ciel commençait à s’éclaircir. Nous étions tous prêts à bondir sur notre proie. Debout, près d’un petit mur qui longeait le sommet de la côte que nous devions dévaler, nous épiions la colline d’en face pour voir surgir les cavaliers et nous élancer à l’assaut de la garnison retranchée dans le village. Alexandre avait installé une des mitrailleuses prises à l’ennemi devant la murette et pointait sa machine vers les premières maisons. Une silhouette noire sur le fond gris du ciel apparût à nos regards : un cavalier, puis un autre. Tout l’escadron se profila sur la crête. Chaque cheval portait deux hommes en croupe et immédiatement le feu se déclencha. De tous les côtés les projectiles sifflaient autour de nous, fauchant les hommes qui ne s’étaient pas abrités à temps.
Berthomieu me cria de tenir la position un quart d’heure pour lui permettre de donner l’ordre de repli et de revenir avec les copains. Une fois le temps écoulé, nous devions nous retirer dans un autre “ pajar ” qui se trouvait un peu plus loin derrière nous, à peu de choses près au centre de notre dispositif. Debout, contre le mur, j’attendais le retour de Louis. J’avais ramassé un fusil et, machinalement, je tirais au-dessus de la tête de Staradoff sur tout ce qui bougeait. Depuis les premières rafales, il avait enjambé la murette. Elle le gênait pour rallier la côte qui, de la route, montait vers nous. Il était seul. Les deux hommes qui le servaient étaient couchés par terre : morts.

Dans la grange, des infirmières s’affairaient autour des blessés et des mourants. Enfin, Berthomieu fut de retour. Il m’expliqua rapidement le topo : les Espagnols n’avaient pas effectué le mouvement prévu et nous étions pratiquement encerclés. Il faudrait commencer à nous retirer. Il m’indiqua ce que devait être notre point de rassemblement. Il s’agissait d’une bâtisse à une cinquantaine de mètres en arrière, puis il me quitta pour aller prévenir le reste du groupe. L’homme qui avait été dire à Staradoff de se retirer est tombé, mort. Nous n’étions plus qu’une demi-douzaine et deux infirmières. Je leur dis de partir mais elles refusèrent d’abandonner les blessés. Je sortis juste à temps pour voir Alexandre se lever les bras en l’air. Surpris, je le regardai : il avait les poings fermés et lança une grenade, puis une autre. Il se baissa, saisit son mousqueton, porta le canon à sa bouche et pressa la gâchette. Sa tête fut projetée en arrière, il tomba à la renverse.

Une voix m’appela : “ Antoine, viens vite ! ” C’était Georges, abrité par l’angle du parapet, qui me faisait signe de me dégager. La bâtisse était composée d’un rez-de-chaussée et d’un étage. En bas, les paysans entreposaient leurs outils et à l’étage ils gardaient la paille et le foin, parfois aussi une partie de leur récolte. Une échelle en bois reliait les deux niveaux.
Cartagena, un des premiers Espagnols à avoir été intégrés dans notre groupe, avait, avec d’autres copains, descellé des pierres tout autour du bâtiment pour pratiquer des meurtrières. Quand j’arrivai, ils terminaient de percer la dernière. Grâce à ces trous, nous pouvions défendre l’approche de notre réduit de tous les côtés. Percées sur deux hauteurs et en quinconce, celles du rez-de-chaussée ne laissaient aucun angle mort qui puisse permettre à l’ennemi de se glisser contre les murs. La plus basse rangée avait été percée à vingt ou trente centimètres du sol et la plus haute se trouvait à un mètre. Cartagena me dit que Louis lui avait conseillé de faire ce travail en prévision d’un possible échec de notre attaque et pour nous permettre d’attendre les renforts.


Lentement, nos hommes décrochèrent, se replièrent vers notre fort et nous nous efforçâmes de les couvrir grâce à la puissance de nos armes. Nous étions environ une quarantaine d’hommes, valides ou plus ou moins blessés. Petit à petit, le feu diminua d’intensité. Nous voyions les canons des fusils ennemis se pointer vers nous sur le petit mur qui longe le sommet de la côte et nous savions que sur trois côtés se massaient les forces qui se concentraient pour l’attaque finale. Soudain, de l’étage, on nous appela : un guetteur avait vu quelqu’un se glisser au milieu des herbes. C’était un des nôtres, un de nous l’avait reconnu. Nous recommençâmes à tirer pour protéger son avance. Il se leva en chancelant et vint tomber devant une meurtrière. Heureusement, celle-ci était assez large pour nous permettre de le prendre par le bas et de l’amener vers l’intérieur. C’était un Allemand blessé au ventre et à la poitrine. On se demandait comment il avait pu arriver jusqu’à nous. Il nous signifia qu’il voulait parler. On s’approcha pour lui demander ce qu’il arrivait. “ Vous, partir vite. Capitaine fusillé. Frau Martha fusillée. Camarades tous morts. Vous partir. Vite ! ” Nous nous regardâmes en nous interrogeant : qu’allions-nous faire ? Il fallait tenir jusqu’à la dernière cartouche ou jusqu’au dernier homme ? Hisser le drapeau blanc ou se faire tuer sur place ? Une minorité était partisane de se rendre.
Nous étions en train de compter ceux qui étaient contre la reddition lorsqu’un chapelet d’imprécations, de jurons accompagnant des coups de feu nous interrompit. “ Salauds, hijos de puta, assassins, verdugos, figli di puttana !... ” Nous nous sommes précipités aux meurtrières. Je croyais devenir fou, je fermai les yeux et je sentais l’estomac me sauter à la gorge. J’avais envie de vomir. Là-bas, dans la poussière, deux corps gisaient, ensanglantés, le ventre ouvert, les entrailles sortant de la blessure béante s’épandaient jusqu’au sol. Elles étaient nues, elles vivaient encore. Leurs mains essayaient de retenir leurs intestins. Augusta, Mimosa. Quelqu’un m’écarta de la meurtrière : c’était Cartagena, je l’ai vu épauler son fusil, puis j’entendis des détonations. C’était fini. Je pleurais. Je n’étais pas le seul. Georges vint me dire que l’Allemand s’était suicidé en se logeant une balle dans la tête.