Chapitre 15 . Perdiguera, 1ère partie .

samedi 19 mars 2005
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Le lendemain soir, nous étions à pied-d’œuvre. Berthomieu avait pris la moitié des effectifs, c’est-à-dire une centaine d’hommes. La nuit vient assez vite au mois d’octobre. Autant m’avait parue longue l’après-midi, autant me parût court le crépuscule.

Nous avancions, pliés en équerre, les genoux fléchis, tâtant le terrain avec la pointe du pied, attentifs à ne produire aucun bruit.
Arrivés dans l’alignement de la première mitrailleuse, Lino se coucha en nous faisant signe de continuer, puis ce fut mon tour de m’allonger au pied de la colline ; Staradoff continua seul. Je regardais ma montre par crainte que la luminosité des sphères et des chiffres, lorsque je serai plus haut, ne me trahissent. Je nouai mon mouchoir autour du poignet en cachant le cadran. Ma main tremblait. Les minutes passaient lentement, la fraîcheur de la nuit me pénétrait dans les os. Le cri d’une chouette s’éleva dans la nuit, c’était le signal : le Russe était en place.
Je commençai ma reptation, il fallait avancer doucement, la côte était assez abrupte et parsemée de pierres qui risquaient au moindre heurt de se détacher et de rouler vers le fond du vallon avec un bruit infernal. Lentement, les mains tâtaient le terrain, écartaient les cailloux qui pouvaient en roulant attirer l’attention des veilleurs. Mon cœur bat à grands coups.

Depuis mon départ du bas de la colline, je ne pense à rien. Toutes mes pauvres facultés cérébrales se sont concentrées pour rendre plus sensibles le tact, la vue et l’ouïe. J’ai l’impression d’avoir un détecteur au bout des doigts. Les yeux, habitués à l’obscurité, perçoivent la moindre touffe d’herbe, la plus petite boursouflure du sol qui peut être une pierre.
Je m’arrête, une grosse touffe de romarin me barre la route. Je l’ai reconnue au parfum des basses branches qui me chatouillent le nez. Mes doigts explorent le terrain, je me lève sur mes coudes essayant de voir au travers du buisson. Merde ! J’ai avancé trop vite et je suis monté plus haut que prévu. Berthomieu m’avait pourtant prévenu : dans la nuit, on calcule mal les distances. Je relève le mouchoir pour regarder l’heure : six ou sept minutes d’avance. Loin sur ma gauche, un bruit. Une rafale, une autre, une troisième. Aplati, la tête contre la base du buisson, la sueur perle à mon front. J’ai beau me dire que la terre, rejetée par les travaux de terrassement de la tranchée, arrêtée par le buisson, forme un petit parapet qui me protège des balles, je transpire, j’ai l’impression qu’une main serre ma gorge. Silence. Une voix interpelle : “ Pourquoi as-tu tiré ? On ne voit rien. ”
Un autre répond :
- “ J’ai entendu des pierres rouler, là, devant moi.
- Tu as vu quelque chose ?
- Non...
- C’était peut-être un lapin.
- Oui, peut-être. ”

De nouveau le silence. J’ai soif, j’ai la gorge sèche. Machinalement, j’ai ramené la musette à grenades de mon dos à ma poitrine. Je serre, un dans chaque main, deux œufs de canne en fonte quadrillée. Nous n’avons pas de bombes offensives. La chouette hulule loin derrière moi. Une, deux, trois. J’ai lancé mon ananas comme une boule au jeu de pétanque. J’étais trop près pour faire autrement. À droite, Alexandre m’a devancé : j’entends l’explosion de sa bombe avant la mienne. Sur la gauche, la machine est entrée en action. Une courte rafale, un cri et la mitrailleuse se tait. Entre deux explosions, j’entends Staradoff crier je ne sais quoi en russe. Comme lui, je me défais de ma charge en arrosant la tranchée. Derrière moi un hurlement éclate, monte des profondeurs de la nuit. Le piétinement d’une foule qui court, s’approche, m’environne, me bouscule, me dépasse. En avant ! Liberté ! Adelante ! C.N.T. ! Avanti ! Des cris en toutes les langues.

“ Tony, ça va ? ” Quelqu’un a pris mon bras et approche un flacon de ma bouche. Je la reconnais, c’est Marthe.
- “ Merci Marthe, et Lino ?
- Je ne sais pas. C’est Augusta qui à été lui apporter à boire. Tu viens ? ” Elle est pressée de rejoindre le groupe et son compagnon. Je la comprends : ils ne se quittent pratiquement jamais. Souvent, je les avais regardés se promener en se tenant par la taille ou par la main.
Derrière le parapet, un copain nous attendait. Berthomieu nous dit, ou pour être plus précis, nous fit dire qu’après avoir fait l’inventaire de la position occupée, nous pourrions les rejoindre ou rentrer à Farlete. Augusta survint soudain et nous annonça la mort de Lino ; après avoir lancé sa bombe, il avait été fauché par une rafale de projectiles. Staradoff et moi avions commencé à fouiller la tranchée après le départ des femmes. Nous avions presque fini lorsque Alexandre s’approcha en me tendant une bouteille : “ Tiens, bois, c’est bon. ” C’était un flacon d’alcool à brûler. Je l’avais reconnu en le sentant avant d’en boire.
- “ Tu n’es pas fou de boire ça ? C’est bon pour brûler, non pas pour boire.
- Oh non ! Ça, c’est bon... ”

Il me reprit la bouteille, porta le goulot à ses lèvres et en avala, sans exagérer, les trois-quarts. Je m’attendais à le voir tomber raide. Que va ! Il regarda la bouteille, et comme il en restait un peu, il la glissa dans sa musette et s’en fut continuer son travail. Il n’était pas encore minuit lorsque nous arrivâmes aux granges qui entouraient Perdiguera. Le village se trouvait en contrebas. Je ne peux pas dire s’il s’agissait d’une petite ou d’une grande agglomération, car je suis arrivé la nuit et l’on n’y voyait rien. Lorsque le soleil se leva, j’avais autre chose à faire qu’à regarder le paysage. Berthomieu avait disposé ses forces le long du sommet de la côte qui descendait vers la route et le village. Les granges nous servaient d’abris. Je retrouvai Louis dans une d’elles et je lui demandai pourquoi nous nous étions arrêtés si près du village au lieu d’attaquer tout de suite. C’est dans cette bâtisse pleine de paille et d’outils agricoles qu’il m’expliqua le plan que Roano avait élaboré pour nous faire massacrer, mais, à ce moment-là, nous ne le savions pas encore.

Nous devions enlever la position pour dégager nos arrières, pendant qu’en même temps les centuries de Durruti feraient mouvement et couperaient la route de Saragosse, empêchant ainsi la garnison de recevoir des renforts et de se replier sur la capitale de l’Aragon. Une fois l’encerclement terminé, un peloton de cavalerie devait simuler un assaut du village du côté opposé à celui où nous nous trouvions. Ce serait pour nous le signal d’attaquer. Nous avions accompli la première partie du plan, il ne nous restait plus qu’à espérer que les cavaliers ne se fassent pas trop attendre.