Chapitre 11 . Maria .

mercredi 23 mars 2005
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Depuis mon départ de Lérida, je n’avais plus quitté le front alors que tous mes camarades avaient effectué une ou plusieurs escapades à Barcelone, Tarragona ou autre ville catalane pour se retremper le moral et oublier les dangers de la guerre.
Moi, j’avais fait ma coquille à Pina. Je m’étais trouvé une famille, une mère et deux sœurs.
María était arrivée un beau jour, (pour être plus précis, une belle nuit), avec un petit nombre de copains qui, bloqués à Saragosse par la duplicité du général Cavanella, avaient néanmoins pu se cacher et passer les lignes pour aller continuer le combat.

La mort de Juanita m’avait profondément marqué : plus rien ne m’intéressait en dehors de la réussite des missions qui m’étaient confiées. Vincenta et María faisaient leur possible pour chasser mon cafard. Quand elles me voyaient plongé dans mes idées noires, elles trouvaient toujours un bon prétexte pour me demander de les accompagner quelque part ou de les aider. Très souvent, nous allions travailler à la huerta et pendant trois ou quatre heures, on sarclait, on binait ou on bêchait.
María me racontait sa vie de femme de chambre : tout ce qu’elle était obligée de supporter de ses patrons, exigences et caprices. Elle me disait ses rêves de femme, qu’elle réaliserait lorsque la guerre serait finie. Elle me parlait de son “ novio ” qui était resté dans la zone fasciste et elle n’était pas sans espoir de le voir arriver un jour sans crier gare.

Vincenta, espiègle et joueuse, avec l’insouciance de son âge, me provoquait et cherchait la bagarre pour rire pendant tout le trajet. Elle se calmait pour travailler mais, une fois la tâche finie, (et avec elle, c’était vite fini), elle recommençait à chahuter. Impossible de garder son sérieux : je finissais toujours par rire et par jouer avec elle comme un enfant turbulent et moqueur.
Madre, comme toutes les mères, me raisonnait et tâchait de me persuader que ce qui était arrivé n’était pas de ma faute et que nul ne connaissait son destin. Cela ne l’empêchait pas de me dire, certains soirs où elle me voyait ceindre mon ceinturon et y accrocher les grenades : “ Hijo, fais attention, reviens vite à la maison. Fils, ne fais pas d’imprudence. ” Je pouvais rentrer à n’importe quelle heure de la nuit, je la trouvais toujours à m’attendre.

Elle veillait pour attendre ce fils qui était venu de nulle part, ce garçon sans patrie, sans famille, sans feu ni lieu. Au vagabond que j’étais, elle avait largement ouvert les portes de sa maison et de son cœur généreux de paysanne aragonaise.