Chapitre 10 . Farlete .

jeudi 24 mars 2005
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Je venais de me coucher lorsque des coups violents frappés contre la porte réveillèrent toute la maison : branle-bas de combat... on s’en va... des camions nous attendaient sur la place.
À l’aube, nous arrivâmes à Farlete. Nous descendîmes et au pas de course nous traversâmes le village pour aller prendre position deux kilomètres plus loin dans le secteur nord-est de l’agglomération. De loin, nous arrivait le bruit de la bataille. On vit l’ennemi arriver, avancer, apparaître, disparaître suivant les accidents du terrain. Nous attendions l’ennemi, couchés derrière les tas de gerbes de blé, sur les sommets des petites collines, qui, comme des dunes dans le désert, brisaient l’uniformité de la plaine. À environ cent cinquante mètres de nous, les opposants ouvrirent le feu, un véritable feu d’enfer. De notre côté, pas un coup ne fut tiré, pas une cartouche brûlée.

Surpris par notre passivité, ils arrêtèrent le tir et quelqu’un commença à nous parler, nous conseillant de nous rendre, d’aller avec eux. Je ne sais plus qui se leva en criant : “ Les anarchistes ne se rendent pas. ” La fusillade recommença de leur côté. Nous, nous ne répondions pas pour deux bonnes raisons : nous n’avions que très peu de F.M., une seule mitrailleuse, quelques fusils. La grande majorité d’entre nous était armée de pistolets et de grenades. D’autre part, nous n’étions pas assez riches en munitions pour pouvoir les gaspiller. Au bout d’un bon moment, alors que nous nous demandions pourquoi ils ne se décidaient pas à avancer, nous les vîmes se retirer en courant. Que s’était-il-passé ?

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Environs de Farlete
Au sommet de certains mamelons, on trouve encore trace de nids de mitrailleuses.

Ce ne fut qu’après avoir été relevés que nous eûmes la clef du mystère : certains de mes compagnons avaient bien vu apparaître sur une cime, sur le flanc et en arrière des lignes ennemies, une silhouette qui s’était mise à faire des grands gestes. C’était Georges, un petit Parisien. Pour je ne sais plus quelle raison, il avait manqué le départ. Arrivé à Farlete sur un camion de munitions, il avait essayé de nous rejoindre, mais il s’était perdu. Le bruit des armes l’avait orienté et conduit sur le sommet de cette colline. Voyant un peloton de cavalerie aller vers lui, il avait eu l’idée de se lever pour se faire voir des cavaliers et de faire des signes avec les bras comme pour inciter quelqu’un à se dépêcher d’arriver. Se croyant débordés et pour ne pas se faire encercler, les officiers avaient donné l’ordre de la retraite.

Farlete était sauvée ; la route qui devait nous conduire un mois plus tard à Perdiguera était ouverte. Nous avions à déplorer un mort et deux blessés. Le mort était russe ; ironie du destin, cet homme qui devait mourir sur le haut plateau d’Aragon était né à l’autre bout de l’Europe. Une révolution l’avait obligé à fuir sa terre natale. Il était un Blanc et faisait partie des armées de Wrangel et de Denikine. Réfugié en France après la victoire des communistes, il avait quitté son emploi pour venir mourir en Espagne. Tué par ceux-là mêmes qui auraient été ses alliés dix-neuf ans auparavant.

Quel cheminement de la pensée, quelle leçon brutale de la vie d’exilé l’avait poussé à embrasser notre cause ? Nul ne le saura jamais. Un des blessés était allemand : il avait reçu deux balles dans la poitrine. On le croyait perdu mais il s’en était sorti avec six ou sept mois d’hôpital. Sa compagne, Madeleine, put l’accompagner à Barcelone où elle le confia à des amis. Elle nous rejoignît ensuite à Farlete pour continuer à soigner nos légers bobos.