Chapitre 7 . La collectivité .

Les jours passaient, et la colonne ne quittait pas les rives de l’Èbre. La collectivité s’était organisée :

Article mis en ligne le 27 mars 2005
dernière modification le 3 avril 2005
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Les jours passaient, et la colonne ne quittait pas les rives de l’Èbre. La collectivité s’était organisée : les paysans (Pina étant une commune exclusivement agricole) labouraient et semaient pour préparer la prochaine récolte. Beaucoup de miliciens se joignaient aux équipes pour passer le temps et ne pas perdre la main.

La journée de travail était de huit heures. Le soir, les paysans se réunissaient au siège pour faire le compte rendu des travaux effectués dans les champs et établir le programme qui serait réalisé le lendemain. Pour rentrer chez moi (la maison de Tía Pascuala était devenue la mienne), je passais presque tous les soirs devant la salle de réunion. Une fois, mon attention fut attirée par des éclats de voix. Je m’arrêtai, essayant de comprendre la cause de cette discussion orageuse. Quelqu’un survint et, voyant qu’il allait rentrer, je lui demandai la raison de tout ce bruit. Il me répondit qu’il n’en savait rien, étant lui-même en retard, et il me pria de le suivre. En voyant rentrer un étranger à la réunion, le silence se fit. Je m’excusai en expliquant ce qui s’était passé et je me tournai vers la sortie. Un concert de voix m’arrêta : “ Restez, ne partez pas, asseyez-vous... ”
Quelqu’un me prit par le bras, un autre avança une chaise et je me retrouvai assis à la table du secrétaire comptable de la collectivité. Celui-ci me donna les raisons de la discussion et me demanda de trancher le différend : “ On n’était pas d’accord sur le nombre de sacs de blé rentrés au dépôt pendant la journée. Il y avait une différence : il manquait deux sacs... ” Son opération était juste, il en était sûr. On retrouva l’erreur : un chiffre mal écrit. On avait pris un 8 pour un 6. Il faut reconnaître que 95% des ouvriers et paysans espagnols étaient analphabètes. Quelques-uns savaient écrire leur nom, mais c’était tout. Par contre, presque tous savaient compter sans besoin de crayon ni de papier. Pour les quatre opérations élémentaires, ils avaient une machine à calculer dans le cerveau.

On organisa des écoles pour ceux qui voulaient apprendre à lire et écrire. Les cours avaient lieu le soir après le travail. Vous pouvez croire que c’était un spectacle étrange, et pourquoi ne pas le dire, émouvant. Ces hommes étaient penchés sur leur livre, attentifs à épeler l’alphabet ou essayant de bien tenir entre leurs doigts calleux le frêle bâtonnet de la plume que le poids de leur main, habituée à manipuler les lourds outils des champs, écrasait sur le papier. Certains paraissaient très vieux. Le travail de la terre avait durci les mains, voûté les épaules ; la misère avait creusé leurs joues, ridé leur front. Ils n’avaient peut-être plus que quelques années à vivre et pourtant ils venaient tous les soirs après une journée de labeur s’asseoir aux bancs de la classe.

Parfois, au hasard d’une réunion, on improvisait une conférence. Parmi les miliciens espagnols se trouvaient quelques instituteurs et des étudiants qui, lorsque l’occasion se présentait, se transformaient en orateurs pour exposer leurs idées ou leur façon de concevoir la vie. Il y avait à la deuxième centurie un jeune maître d’école qui avait exercé à l’école moderne de Francisco Ferrer à Barcelona. Il avait la parole facile et aimait parler de tous les sujets possibles, pourvu qu’ils puissent intéresser ses auditeurs. Un soir, on lui demanda de parler du mariage et de l’amour. La salle était comble. Les jeunes y venaient volontiers car on riait, on blaguait tout en discutant de choses sérieuses.

Je me souviens à peu près de son discours, d’autant mieux que ce sont des idées que j’avais à l’époque sur la question et qu’elles n’ont pas changé au fil des ans passés.


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