Parcours d’Isidro Benet (2)

Deuxième version revue et largement augmentée
mercredi 14 juillet 2010
popularité : 16%

Avec le Groupe International sur le front d’Aragon,
septembre 1936
« Siétamo, notre baptême du feu »

Siétamo en 1936, tirée du film “Aguiluchos de la FAI por tierras de Aragón : la toma de Siétamo. Reportage n° 3. 1936”

La prise de Siétamo [1]

Isidro Benet :

« Il faut savoir que j’arrivai de Barcelone avec seulement cinq cartouches. Le Groupe International intervint au milieu de la bataille de Siétamo.

En arrivant à Bujaraloz nous dormîmes peu ; ils nous donnèrent à tous une tente de campagne, mais il y faisait trop chaud dedans.

Une nuit, nous dûmes monter rapidement dans quatre ou cinq camions et un autobus en direction du front : “Ne fumez pas, éteignez les phares !” Nous étions bien une centaine de miliciens.
Nous atterrîmes à Sipan, à 10 ou 12 kilomètres de Siétamo. Nous passâmes la nuit là, mais nous savions que la destination était Siétamo ».

La bataille pour la prise de Siétamo commença le 31 août 1936 et se termina le 12 septembre. Isidro nous raconte ici les derniers jours de la prise du village.
Il arriva sans doute par la colline nord occupée par les troupes de la colonne Durruti. Il progressa ensuite par la colline sud, comme indiqué dans le croquis ci-dessous .

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Attaque républicaine déterminante sur Siétamo. Elaboration MdB Barrachina, 2007, p. 131

Ainsi les trois amis cyclistes intervinrent-ils en même temps que le Groupe International sans doute à partir du 9 septembre. C’est après la bataille qu’ils restèrent avec ce groupe. Rappelons que dans les trois premiers mois de la guerre, les miliciens venus sur la base du volontariat changeaient d’affectation au gré des rencontres, selon leurs affinités etc.

Isidro :

« Le matin nous nous lançâmes à l’attaque [de Siétamo] en dévalant une pente et nous entrâmes dans un bois de pins énormes. Certains commencèrent à crier comme des indiens. Cela nous paraissait stupide à Frasquet et à moi : si nous devions surprendre l’ennemi, pourquoi faire tant de bruit ? Nous étions parmi les derniers et ne savions pas où était passé notre ami Félix. Nous aperçûmes après le bois des granges et des maisons, ce qui indiquait que nous étions près du village. Alors on commença à entendre siffler les balles qui semblaient venir plus de la droite que d’en face. Deux jeunes tombèrent à côté de nous [qui furent évacués]. Nous leur prîmes toutes les cartouches qu’ils avaient. On entendit ensuite des coups de sifflets : fallait-il se replier ?
Ensuite il y eut un grand silence ; alors nous nous assîmes pour nous reposer un peu et en fait nous nous endormîmes.
Au réveil nous pensions qu’il était deux heures de l’après-midi et nous commençâmes à rentrer [à Sipan] sans repasser par le bois. Après 400 mètres de marche nous vîmes à notre droite une petite cabane de paysan et nous y allâmes, attirés par l’ombre et une cruche que l’on pensait remplie d’eau. À peine arrivés nous constatâmes qu’il y avait plusieurs miliciens dans la cabane. Nous parlâmes avec l’un d’entre eux du bordel qu’il y avait eu, de la chaleur qu’il faisait ; et puis il nous demanda :
“À quelle compagnie appartenez-vous ?”
Il ne se rendit pas compte du trouble que cela provoqua en moi car j’étais en train de boire à ce moment ; j’en profitai pour réfléchir rapidement : “ce sont des nacionales et ils pensent que nous sommes des leurs”. Car à ce moment-là les deux côtés belligérants portaient des habits très ressemblants. Je leur dis alors en substance :
“Nous ne sommes pas des soldats mais des miliciens ; le village s’est rendu, les combats sont terminés et nous sommes chargés de vous regrouper et de vous demander si vous préférez aller à Huesca, ou bien vous joindre à nous”.
Il ne me répondit pas et rejoignit les autres qui étaient dans la cabane. En fait je réalisai qu’il s’agissait d’un nid de mitrailleuse, et que c’est d’elle que nous venaient les tirs de la droite.
Je leur dis de prendre toutes leurs affaires (y compris la mitrailleuse très lourde) et que nous allions tous partir. Nous nous répartîmes la charge nous deux et eux cinq, sans les désarmer. En fait nous étions éreintés et nous espérions tomber sur un campement sans devoir remonter à Sipan. Nous eûmes la grande chance de voir arriver venant du bois deux miliciens que j’affranchis discrètement de la situation en parlant bas et en catalan. Je leur demandai de passer devant pour nous indiquer le campement le plus proche.

Pour que les soldats ne subissent pas de représailles, je pensais dire qu’ils avaient déserté, parce que nous avions entendu parler du Sevillano, ex-sergent de la Légion, qui était très mauvais et voulait tuer tous les prisonniers. Mais je crois que nos prisonniers finirent mal : à la fin de la guerre je rencontrai à Saragosse un sergent de ce groupe et il me raconta son histoire. En représailles on lui retira son point de vente au marché et il devait travailler comme encaisseur dans les autobus.

En arrivant au campement (déjà averti de notre venue) nous racontâmes notre aventure et nous fûmes accueillis comme des héros. On nous amena quasiment sur des brancards jusqu’à une baraque où se tenaient quatre personnes assises qui nous attendaient. C’est ainsi que je fis la connaissance de Durruti en personne ; les trois autres je ne sais pas qui c’était. Ils se dirent entre eux que nous étions des gamins (car nous paraissions plus jeunes que nous ne l’étions). Nous dûmes raconter encore notre odyssée et ils rirent un bon coup. Puis je leur dis que le caporal [parmi les nacionales faits prisonniers] m’avait raconté où se trouvait le nid de mitrailleuse le plus important qui balayait depuis la route de Huesca toute la rue principale du village jusqu’à la place de l’église. Cinq soldats la gardaient. Avec une autre et deux soldats ils contrôlaient le côté du village vers Lérida. Total je suggérai qu’avec 15 ou 20 miliciens et des bombes à main nous pouvions prendre le nid de mitrailleuse le lendemain.
Alors Durruti dit que l’on devait se préparer tous les trois à manger abondamment ( nous lui avions dit sans honte que nous mangions chacun comme quatre) et à dormir à Sipan en vue de l’attaque du matin.

Levés vers les 9 heures nous partîmes à 25 miliciens et arrivâmes vers la mitrailleuse située sur un monticule. C’était le Sevillano, un ancien sergent de la légion, qui nous commandait. Cela ne me plaisait pas. Il demanda : “ Tu sais lancer des bombes à main ?” Je dis que oui, en fonction de ce que j’avais vu dans les films américains, mais en réalité je ne savais pas. On portait chacun un ceinturon avec six bombes à main du modèle Lafitte, avec un ruban de tissu enroulé. Il faut savoir les lancer parce que c’est très dangereux.

Une fois le matériel réparti, nous commençâmes à monter sans bruit ; nous devions lancer les bombes de bas en haut, sauf moi qui montais le premier. Je me préparai à lancer ma bombe du point le plus haut mais ce n’était pas aussi facile que je le pensais. Elle monta bien verticalement et retomba aussi droit à un mètre de ma tête, bien que je me sois dégagé vite fait. Par chance elle n’explosa pas. Je me levai et courus vers les autres ; j’entendais l’explosion des bombes et quand j’arrivai tout était déjà terminé. El Fresco, ayant bien observé un expert, m’expliqua la manœuvre avec les bombes Lafitte, et ensuite il n’y eut plus d’échec.

Il ne restait plus aux nacionales que la mitrailleuse de l’église et le château d’Aranda. Maintenant allait commencer le véritable combat. Il fallait entrer dans le village en progressant de maison en maison pour atteindre le château fortifié.

Avec les amis Félix Bonells et Salvador Frasquet nous décidâmes de traverser la rue en courant tous les trois en même temps, comme le font les gosses : “ un, deux, trois, on y va !” Ils commencèrent à tirer quand nous atteignions la première maison de droite. Nous dissuadâmes d’autres miliciens de nous rejoindre car cette fois la mitrailleuse ne les louperait pas. J’entrai par la fenêtre de la maison, j’y trouvai du pain et du vin et appelai Fresco pour les partager. Puis Félix revint avec un pic et une pelle et nous attaquâmes les murs pour passer dans la maison suivante.

C’est là que vient se caser la scène du film où l’on nous voit en train de donner des coups de pic dans les murs. On ne savait pas qu’on nous filmait. Tout le quartier de Les Corts le vit à Barcelone où le film était projeté, et nous aussi plus tard, durant une permission. »



Photos extraites du même film “Aguiluchos de la FAI por tierras de Aragón… "

Dans le film apparaissent deux hommes cassant les murs d’une maison. Au premier plan c’est Salvador Frasquet, derrière on voit Isidro. Il portait la barbe et un béret bleu clair en forme de bateau. Ce béret n’était pas militaire, c’était celui que portaient les étudiants de l’Université.

« On commença ainsi à traverser les maisons de la route actuelle A 1219. À un moment nous nous arrêtâmes dans l’une d’entre elles, plus haute que les autres. Je suis monté dans le grenier et j’ai soulevé une tuile et aperçu la mitrailleuse dans le clocher et un petit canon installé sur la place. Il y avait aussi un garde civil assis près du canon, fumant tranquillement. Je me suis dit : “celui-là je vais l’effrayer un peu”. Je visai soigneusement et le touchai au pied : il détala en sautillant vers l’intérieur du château.
On voyait aussi une maison avec un des pans peint en blanc, avec des meurtrières depuis lesquelles les nacionales tiraient.
Nous on tirait deux ou trois coups en bas depuis un trou fait à la baïonnette, puis on montait immédiatement pour tirer depuis le toit vers le clocher.
Ensuite avec les amis on ramena des cordes, des draps et du matériel que nous installâmes de part et d’autre pour se protéger en traversant les dernières rues [2] . Mais le passage restait dangereux. Nous dûmes demeurer tous les trois un jour et demi dans cette maison en tirant de temps en temps pour emmerder l’ennemi, et on nous fit passer de la nourriture et des munitions dans un panier par les cordes. Puis on se remit à casser les murs des maisons et au bout d’une journée on arriva à la dernière du village, séparée des autres de trois mètres, la seule peinte en blanc.


photo 4 : « Siétamo en 1936 »

photo 5 : « Siétamo en 2009 : Isidro se dirige vers la casita blanca
d’où il tirait vers le clocher en 1936 »

Nous l’attaquâmes et dans la nuit l’ennemi l’abandonna. Il fallut avertir les copains qui nous tiraient encore dessus sans savoir que maintenant nous l’occupions. Nous tirions sur le clocher depuis une fenêtre. Comme on ne pouvait atteindre directement les servants de la mitrailleuse de l’église, on tirait sur les cloches en espérant que la balle les toucherait en rebondissant. Je remarquai que les balles du fusil del Fresco déviaient de 30 à 40 centimètres.

Face à notre fenêtre on voyait des enclos qui furent incendiés on ne savait pourquoi. Une vache en jaillit se dirigeant vers la porte mais à quatre mètres d’elle elle chuta avec des cris déchirants : elle brûlait. El Fresco et moi eûmes la chance de la tuer d’un coup de fusil, mais juste après arriva un très grand cochon hurlant parmi les flammes et qui tomba aussi : heureusement nous pûmes le tuer tout de suite. Le dernier à sortir fut un cheval faisant des bonds désespérés vers la porte en hénissant, puis il tomba : lui également nous dûmes l’abattre. C’était à pleurer de voir et entendre souffrir ces animaux ; nous ne savions pas s’il y en avait d’autres dedans.

Les flammes disparurent et ils recommencèrent à nous tirer dessus ; nous on répliquait depuis les meurtrières tandis que Bonells rechargeait les fusils.
Soudain on entendit un bruit sur le toit et on vit de la fumée en sortir : aussitôt nous rassemblâmes notre matériel et dévalâmes en vitesse l’escalier, de justesse : en arrivant dans la rue on entendait déjà le fracas du toit qui s’écroulait.
Nous sûmes que c’étaient ceux de la colonne Perez Farrás qui avaient mis le feu aux étables. Maintenant ils tiraient au mortier là où il ne fallait pas.

Sur la place il y avait un tracteur transformé en tank avec des plaques de métal. En sortant de la maison blanche, El Fresco qui était mécanicien et moi qui savait seulement conduire, nous décidâmes d’utiliser ce tank : nous entrâmes sur la place ; ils nous tiraient dessus depuis le château et dedans cela faisait un bruit terrible. Nous fîmes deux tours de piste avec le tracteur sans tirer. Sur la même place il y avait un petit canon de je ne sais quel calibre, et deux camions.

Je ne sais si quelqu’un leur avait dit de se calmer parce que c’était la fin, mais les deux soldats du clocher descendirent devant la porte avec un foulard blanc pour se rendre. Nous leur avons crié de rester à l’abri car les leurs en face (des gardes civils) pouvaient les descendre. Entre temps un jeune sortit en courant en direction de la place pour rejoindre lesdits soldats mais ceux du château lui tirèrent dessus, et il tomba au sol blessé. Il se traîna vers nous mais les autres s’acharnèrent sur lui jusqu’à ce qu’il meure. Des compagnons à lui tentèrent de l’attraper avec une corde mais il ne ramenèrent qu’un cadavre [cela se voit aussi dans le film].

Puis je ne sais d’où venaient les gens mais en un moment la place fut remplie et tout le monde tirait. On monta vers l’entrée du château qui était détruite en passant par-dessus
les décombres ; et là on trouva un garde civil, celui-là même qui avait tué le jeune puisqu’il n’y avait personne d’autre. Il fut entouré et bousculé. Il avait le visage verdâtre, sans doute du fait de la peur. J’étais en train de lui enlever l’insigne de garde civil qu’il portait au revers de sa veste quand il tomba raide mort. Je me suis toujours demandé comment ils l’avaient tué. Ils l’emmenèrent plus bas et le mirent dans une caisse, direction le cimetière. Il s’appelait Javierre. Son fils Antonio María fut Cardinal.
Ici se terminèrent les tirs.



« Le château de Siétamo en 1936, et le château maintenant »

Alors se déroula comme une grande fête : tout le monde chantait, riait et dansait. Près de l’entrée du château il y avait une mare où quantité de miliciens se lavaient. El Fresco et moi aperçûmes deux camions garés contre un mur de la place et nous nous les réservâmes en leur enlevant le distributeur. En passant devant l’entrée du château nous décidâmes d’aller fureter dans les caves. Il faisait obscur et au bas de l’escalier je butai contre un fusil à la hauteur de la poitrine : une voix basse m’avertit que si je criais j’étais abattu. Je lui racontai ce qui se passait dehors. C’étaient trois gardes civils et deux civils, et je leur fis cette proposition :
“Vous les gardes restez ici et enlevez vos uniformes. Les civils sortiront avec nous le plus naturellement possible et nous irons vers la mare rejoindre notre ami resté en observation. Nous vous ramènerons des vêtements”. Ce que nous fîmes.
Les deux fachas se lavèrent dans la mare et nous donnèrent leurs habits plus ceux de Félix. Avant de revenir dans les caves nous abordâmes un milicien assez âgé qui nous paraissait intelligent et lui racontâmes l’histoire. Nous tombâmes parfaitement d’accord : des miliciens se répartiraient à plusieurs de manière discrète pour encadrer “nos” gardes sur le chemin que nous allions prendre en sortant du château.
Tout se déroula ainsi : nous ramenâmes les habits aux gardes et sortîmes avec eux, les fusils en bandoulière. Une fois désarmés, ils purent les emmener [3].

Comme il n’y avait plus rien à faire, nous nous occupâmes de réparer le fusil de mon ami Frasquet. Après plusieurs essais sur une cible nous sommes arrivés à en corriger la trajectoire ; puis nous révisâmes celui de Félix.
Tous les miliciens se promenaient du haut en bas du village, parlant, chantant et buvant. Quelques-uns s’approchèrent de nous pour voir ce que nous faisions, et bien vite nous eûmes des clients. Durruti sut que nous réparions maintenant des fusils, après avoir fait cinq [autres] prisonniers et comment.
Je ne me rappelle plus tout ce qu’il nous a dit mais c’était le maximum. Nous devions remettre au Groupe International les deux camions que nous avions réquisitionnés pour nous (après avoir remis la pièce qui manquait), et puis il nous dit que maintenant nous irions nous battre avec ceux du GI qui étaient parmi les meilleurs miliciens. Nous rassemblâmes nos affaires et on nous envoya à Osera, un village sur les berges de l’Ebre.

Salvador Frasquet et Félix Bonells et moi résidions dans une maison où il y avait un piano. Ce dernier nous servit de distraction durant tout notre séjour qui fut bref car Durruti et trois autres vinrent nous proposer d’aller en terrain ennemi pour secourir un anarchiste italien très connu et ami de Durruti.

« Voyage » à Saragosse

Durruti dit nous confier cette mission parce que nous savions prendre des décisions rapides, et que nous attirerions moins l’attention du fait de notre jeunesse. Nous pouvions refuser et nous ne passerions pas pour des couards. Pendant qu’il parlait, je regardais mes amis pour connaître leurs impressions, et je lui répondis qu’il pouvait toujours compter avec moi, avec El Fresco aussi, et que Félix resterait pour informer nos familles si nous ne revenions pas.
Le matin suivant on nous présenta les compañeros qui venaient avec nous ; ils avaient l’air bien agréables et simples, surtout le guide, bonne personne et intelligente, bien qu’il fût berger. Nous parlâmes et je plaçai toute ma confiance en lui.

Nous devions partir le lendemain à la nuit, avec un pistolet 7,65 bien caché en cas de nécessité, et un sac à dos rempli de nourriture, d’une chemise et d’un pantalon de soldat nacional, d’un béret et d’une gourde.
Nous partîmes à cinq, le guide devant. Tout se passa bien et en silence ; il y eut juste un moment dangereux quand en arrivant au parc del Cabezo à Saragosse, nous croisâmes une patrouille. Nous continuâmes vers le paseo du Cabezo où nous nous assîmes. Il y avait une grande quantité de soldats et encore plus de fantassins maures. Nous laissâmes retomber un peu la tension. En fait nous nous attendions à plus difficile. Au moment de passer la porte d’entrée, une sentinelle nous demanda où nous allions et je lui répondis que nous avions de la famille tout près et que nous voulions la voir rapidement. Nous pûmes continuer à marcher en bavardant tranquillement et arrivâmes au numéro cinq d’une vieille ruelle au nom de Maure [calle Morería ?], près de la place d’Espagne. Après avoir fourni un mot de passe, nous entrâmes. L’Italien était déjà prêt ; c’était un homme assez âgé, dans la soixantaine, mais qui marchait avec légèreté. Habillé d’une veste claire, il parlait assez mal l’espagnol et ils lui dirent de se taire dans la rue. Nous prîmes le chemin du retour et je dis à la même sentinelle que c’était mon père qui venait saluer mon capitaine. Ce soldat signala qu’il lui restait un quart d’heure de service et qu’on ne dise à personne qu’il nous avait laissé passer. Nous le remerciâmes avec effusion du grand service qu’il nous rendait (sans le savoir) et sortîmes par les jardins vers l’endroit qui nous paraissait le meilleur pour nous regrouper et commencer l’escapade. C’est vers minuit que nous nous engageâmes sur le chemin du retour. Personne ne parlait, aucun ennui : ce fut merveilleux. Nous allâmes plus vite qu’à l’aller.

Il nous fallut convaincre les miliciens de notre côté de ne pas nous tirer dessus : une patrouille fut appelée et nous nous mîmes devant elle les bras en l’air. Ils nous amenèrent à Durruti qui nous embrassa tous, et l’Italien en fit de même.
Nous partîmes ensuite en saluant tous les compagnons de cette aventure [4], dont le plus méritant était le berger, que je ne revis plus jamais. J’appris que ce parcours il l’avait fait plusieurs fois ramenant de notre côté plusieurs amis et leurs familles [5] . Ce n’était pas le seul mais j’aimerais savoir ce qu’est devenu un homme aussi courageux.
Je ne sus jamais le nom de l’Italien. Il mourut plus tard à la bataille de Perdiguera [6] en même temps qu’un ami à lui, italien aussi ».

Avec le Groupe International
Isidro resta dans ce groupe des mois durant à Pina, Velilla, Gelsa, Osera, Farlete et dans le Monte Oscuro (dans la Sierra de Alcubierre).
Comme il n’était pas paysan, il aidait les collectivités en faisant des réparations électriques.

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Croquis d’Isidro montrant l’endroit où il vivait à Pina

« Quand nous étions à Pina nous vivions dans des maisons particulières avec les habitants. La colonne nous donnait du riz et de la viande et nous demandait combien de personnes il y avait dans la famille où nous logions.
Quand nous sommes arrivés dans la maison à gauche de l’église il y avait trois filles et la mère. Elle se réjouirent de notre arrivée, alors que nous étions sales et barbus : d’accord pour le logement et le repas !
Nous avons laissé notre équipement dans la maison et nous sommes allés au fleuve pour nous laver. Au moment du repas nous sommes rentrés rasés et tout, elles ne nous reconnaissaient pas ! Elles croyaient que nous étions plus vieux.
Le Fresco et moi nous dormions ensemble dans le même lit.

Nous allions et venions entre Pina et Osera, où là je vivais dans la maison d’une femme et d’une fille de mon âge. Je les aidais beaucoup aux petits travaux de la maison. Elles pleuraient quand je partis.

Durruti était une très bonne personne. Il pardonnait tout ; il n’aimait pas les exécutions mais il fit fusiller un milicien qui avait violé une fille. Il recueillit un curé, qui écrivit un livre sur lui ».

Isidro a connu les miliciens étrangers du GI mais il ne se souvient d’aucun nom. Il se rappelle d’un Allemand blond, très grand de 30-35 ans, qui à chaque fois qu’il venait le remplacer quand il était de garde aux parapets lui criait la consigne : « Whisky - cognac ! ». Il le trouvait très sympathique ; il se souvient aussi d’un petit Autrichien qui chantait des tyroliennes.

« Moi et les autres Espagnols nous étions tout le temps avec les Internationaux, mais au moment du repos chacun restait entre soi (les Espagnols, les Français, etc.). Je n’ai pas vraiment connu d’étranger, mais au combat, sans parler, nous nous comprenions ; un jour un Allemand ou un Français me sauvait la vie, la fois suivante c’était l’inverse.

Il y avait 14 ou 15 Espagnols dans le Groupe. Quand ma famille ou ma marraine de guerre m’écrivait, ils le faisaient au “Grupo Internacional, columna Durruti”, à Bujaraloz, ou à Pina, ou à Velilla.
Jamais je n’ai vu mon nom sur des listes de miliciens. J’ai su qu’ils m’appelaient parfois : “Isi Bennet Palof ” [7] ».

Dans le prochain article, Isidro reviendra sur la bataille de Farlete puis nous aborderons la bataille de Perdiguera avec de nouveaux éléments.

Les Giménologues 15 juillet 2010. Les traductions sont de notre fait.

Deuxième version revue, corrigée par nous et augmentée par Isidro qui se déchaîne à la machine à écrire et nous envoie de nouvelles pages noircies par la poudre …

Bibliographie utilisée :

« Guerra civil Aragón : Huesca, el cerco ». Tomo 5 ed. Delsean, 2007. Article de Pedro Barrachina Bolea : « Campaña de 1936. Primeros combates, Alrededores de Huesca », pp. 129-135.


[1Pour la version d’Antoine Gimenez de la prise de Siétamo, revoir « Les fils de la nuit » notes 49 et 50.

[2Dans le film et dans la scène des barricades dans la rue pour protéger la progression des miliciens, on en voit un qui tombe : « il n’a pas été blessé, il a seulement trébuché », précise Isidro.

[3Cette scène fait penser à la situation signalée de manière émue par Simone Weil dans sa lettre à Bernanos (Cf. « Les fils de la nuit », p. 346) qui parle de « trois ou quatre jeunes hommes » sortis des caves du château et fusillés par les miliciens. S’agissait-il de ces gardes civils sortis de manière tranquille par Isidro et ses amis ? Comme il étaient habillés en civil, des témoins de la scène ont pu penser qu’il s’agissait de villageois (hypothèse). Note des Giménologues. Voir additif

[4« Peu de temps avant de partir à Madrid, nous sommes entrés dans Huesca et pour moi ce fut plus facile parce que je connaissais mieux la ville. Mais nous eûmes moins de chance car la personne que nous allions chercher avait été fusillée peu de jours avant ».

[5Nous supposons qu’ils partaient de Fuendetodos - Isidro ne sait pas - et que ces opérations se produisaient à l’automne 1936. Elles durèrent jusqu’en janvier 1937 et se multiplièrent en plusieurs endroits du front d’Aragon. Cf. nos articles sur ce site article 375 et article385 [note des Giménologues].

[6En suivant Fedeli, « Un trentennio de attivita anarquista », 1953, p. 186, nous supposons qu’il s’agit de Carlo Conti, anarchiste des Marches, appartenant à la colonne Durruti, mort à Perdiguera le 16 octobre 1936 [note des Giménologues].

[7Jusqu’à présent nous n’avons pas non plus trouvé son nom sur les listes de miliciens de la colonne Durruti que nous avons [note des Giménologues].