L’action des guérilleros anarchistes en Aragon 1936-1937

lundi 17 novembre 2008
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Nous avons évoqué dans la notice sur Florentino Galván comment il fut exfiltré de Saragosse par des « fils de la nuit » venus de Fuendetodos, sous le contrôle de la centurie anarchiste « Saturnino Carod », faisant elle-même partie de la colonne Sur-Ebro.

À partir du récit d’Antoine Gimenez, nous avons décrit dans Les fils de la nuit l’action de guérilla effectuée par le groupe Los gorros negros appartenant au Groupe International de la colonne Durruti.

Il existe très peu de documents et de travaux sur l’activité des guérilleros et agents anarchistes pendant la guerre d’Espagne. Les plus complets et intéressants sont ceux de Ramon Rufat, lui-même ancien guérillero, et ceux d’Antonio Téllez Solá qui participa à l’incursion de 1944 dans le Val d’Aran. Ensuite, « tel un Hérodote du maquis espagnol, Téllez consacra une grande partie de son temps et de son énergie à arracher de l’oubli la vie et l’ardeur de ces hommes qui ne se donnèrent jamais comme vaincus ». Il écrivit de précieux livres sur Ponzán, Facerías et Sabaté.

Ramon Rufat

Ramón Rufat écrivait en 1986 dans la préface de son livre :

« Le champ d’action embrassé par ces Mémoires est volontairement limité aux fronts d’Aragon et de Catalogne et aux secteurs limitrophes du Levant et du Centre. Ces zones ont été parcourues par moi-même ou par les personnes qui m’ont confié leurs souvenirs et avec lesquelles j’ai vécu dans les “bases” du service de renseignements ou, plus tard, en prison.
Devant s’adapter au cours de la guerre, le service d’espionnage républicain a connu trois étapes :
L’étape du volontariat, où espions et guérilleros ne sont guère différenciés ;
Celle de la militarisation, au cours de laquelle guérilleros et espions se différencient et où sont créés le corps d’armée et de guérilleros, le Service d’information militaire (S.I.M.) et le Service d’Intelligence Spécial Périphérique (S.I.E.P.) ;
L’étape du développement de l’action des agents du S.I.E.P. : leurs succès et leurs échecs ; les arrestations et les condamnations dans les premières années de la répression. »

Ramón Rufat, Entre los Hijos de la Noche. (Jusqu’ici inédit en espagnol), publié en français sous le titre : Espions de la République, traduction Alain Pécunia, Allia 1990, pp. 4-5.

Nous complétons ici la citation tirée du même ouvrage de Rufat et déjà placée dans Les fils de la nuit :

Zone des premiers passages des agents en octobre 1936

« Au mois d’octobre, les colonnes de miliciens qui avaient été stoppées net par la résistance ennemie, se consacrèrent à des coups de main et lancèrent des attaques à découvert d’un courage inouï, comme à Estrecho Quinto et à Monte Aragón, points de soutien ennemis dans le dispositif de défense de Huesca. Les colonnes se trouvèrent alors devant la nécessité de créer leurs propres services de renseignements. On leur confia au début une mission complexe puisqu’il devaient, tout à la fois, observer les mouvements sur le front et sur l’immédiate arrière-garde ennemie, censurer le courrier des miliciens, ou prendre les déclarations des « évadés » de la zone rebelle qui étaient très nombreux à l’époque.
Presque simultanément, des groupes d’action nocturne, les Hijos de la Noche, ou de guérilleros de pénétration profonde en zone ennemie furent constitués sous l’autorité et le contrôle exclusifs des colonnes. Certains de ces groupes allèrent jusqu’à Saragosse rechercher des personnes en danger et recueillaient le peu d’informations que leur donnaient des proches ou des amis des points d’appui qu’ils parvenaient à établir. Quelques-uns de ces groupes et leurs responsables étaient entourés, en Aragon, d’une auréole de prestige et de mystère, comme les plus grands héros de la guerre. Citons, au passage, le groupe La Noche de Gallart, qui traversait l’Èbre à Fuentes de Ebro ; Los Dinamiteros de Utrillas, dont le chef le plus connu était Batista, de Valderrobres ; Los Iguales, ayant pour leader Remiro, de Epila ; sans oublier Francisco Ponzán, qui, après un bref passage au Conseil d’Aragon, fut l’un des meilleurs chefs de guérilleros-agents de renseignements sur les fronts d’Aragon et de Catalogne […].
Le commandement supérieur, qui était ignoré des colonnes quand il n’en était pas méprisé, souhaitait remédier à la confusion que créait une trop grande variété de ces groupes. Pour se faire, il mettait en avant des raisons d’efficacité, mais, surtout, il souhaitait que les noms de ces guérilleros nocturnes et de ces agents clandestins ne soient pas plus célèbres que les propres noms des chefs militaires et du haut commandement lui-même. Il faut toutefois reconnaître que cette notoriété était contraire aux bonnes normes d’un service secret. Ce qui conduisit Richard et son groupe à proposer au Service de défense de Catalogne et à tous les chefs de colonne la création de quelque chose qui serait vraiment un service de renseignement, en relation directe avec le commandement militaire. Ses membres devraient figurer dans les effectifs des colonnes et seuls les chefs supérieurs seraient au courant de leur situation afin de pouvoir dissimuler leurs absences. »
Rufat, 1990, pp. 27-29.

Complément sur le S.I.E.P., Service d’Intelligence Spécial Périphérique, créé selon Rufat en décembre 1937 :

« Le XIV° corps d’armée de guérilleros avait été créé officiellement au mois de mai 1937 et sa principale école et son quartier général avaient été établis à Benimamet (Valence). (…) De petits détachements couvrirent tous les fronts, mais leurs actions étaient plus téméraires qu’efficaces, et, en général, elles n’avaient aucune suite.
Le 15 août de cette même année 1937, Prieto, le ministe de la guerre, créait le S.I.M. ou Service d’information militaire. Sa mission n’eut rien à voir, contrairement à l’intention initiale, avec les tâches à l’intérieur de la zone rebelle. Il fut, en fait, chargé de la sécurité et du contre-espionnage dans la zone républicaine, à l’arrière. C’était une façon de parvenir à la suppression de ce qu’on appelait les “groupes de contrôle”*, qui émanaient des organisations politiques et syndicales, sans avoir besoin de faire intervenir le gouvernement ou les commandants militaires des places. Ainsi, tout se trouvait militarisé, contrôlé et soumis à la discipline. (…)
Les agents qui n’étaient pas passés au XIV° corps de guérilleros ou qui ne voulaient pas intégrer le S.I.M. restèrent dans les écoles ou dans les unités où ils étaient affectés, effectuant tous les services : de fusilier à espion, selon les besoins. Ceux qui appartenaient depuis le début à l’état-major central ou ceux des brigades internationales commencèrent à s’appeler S.I.E.P. et exigèrent des autres agents et des groupes de guérilleros-agents qu’ils intègrent le service central de renseignements. »

* « sorte de police parallèle créée à Barcelone au début de la guerre par le conseiller à L’Intérieur de la Generalitat, qui appartenait à la CNT-FAI. Ils furent dissous après les événements de mai 1937 ».
Rufat, 1990, pp. 93-94.

Sur les mêmes questions, voici des passages du livre d’Antonio Téllez Solá : Le réseau d’évasion du groupe Ponzán. Anarchistes dans la guerre secrète contre le franquisme et le nazisme (1936-1944), dont la traduction française vient de paraître aux éditions Le Coquelicot en 2008 :

Extraits concernant le groupe Libertador de la 127° Brigade mixte de la 28° Division, (ancienne colonne Ascaso) commandée par Gregorio Jover Cortés.
[Les mentions entre crochets sont de notre fait]

Chapitre VI : L’offensive contre Saragosse.

- pp. 51-60 (résumé) : Ponzán trouva dans la 127° Brigade mixte un groupe de guérilleros appelé Libertador. [formé en août 1936 à l’initiative de ses membres]
Depuis le début de la guerre ce groupe s’infiltrait en territoire ennemi. Il libéra des familles entières des villages de Botaya, La Peña, Triste, Fontellas etc. Ce sont eux qui firent évader en zone républicaine les premières femmes tondues par les fascistes.
Le 6 novembre 1936, ils firent exploser un pont sur la route de Mediana à Belchite, à 20 kms derrière les lignes ennemies. Entre la Noël et le premier janvier 1937, en trois expéditions, ils firent évader de Saragosse, 79 personnes.
Tous ces guérilleros, outre leurs incursions, devaient participer aux différents combats qui avaient lieu dans leurs secteurs respectifs.
L’offensive républicaine sur Saragosse débuta le 24 août 1937 avec un double objectif : conquérir la ville et tenter d’attirer vers le sud des troupes franquistes qui, après avoir occupé Bilbao le 19 juin 1937, avaient commencé à attaquer Santander le 14 août.
Mais ces deux objectifs officiels en cachaient un autre : après la dissolution du conseil d’Aragon, le Parti communiste avait intérêt à justifier son action répressive et contre-révolutionnaire grâce à une victoire militaire dans la région de ses prouesses. Il voulait aussi démontrer que si Huesca, Saragosse et Teruel n’avaient pas été prises par les anarcho-syndicalistes et les miliciens du POUM, les forces disciplinées du parti, elles, sauraient le faire.
On connaît la suite : la plus importante bataille de l’offensive sur Saragosse eut lieu à Belchite qui fut prise et perdue, et jamais Saragosse ne sera prise par l’armée populaire sous commandement communiste.

Extraits du chapitre VII : Le groupe Libertador et le S.I.E.P. :

- p. 61 : « Au mois d’août 1937, avant l’offensive sur Saragosse, le groupe Libertador avait été contacté pour faire partie du Service d’information du 10° corps d’armée. La proposition fut acceptée sous certaines conditions [suit le rapport du 21 août 1937 présenté par le groupe LIBERTADOR appartenant à la 125° Brigade Mixte, adressé au service d’information de l’armée de terre, et signé par le capitaine Benito Lasvacas Coronas]

p. 65 : « Ainsi donc, à peine éteints les échos de la bataille d’Aragon d’août 1937, le groupe guérillero Libertador entrait au S.I.E.P. qui dépendait des Services d’Information du X° corps d’armée dont le QG se trouvait à Barbastro. Le groupe était composé de onze hommes, huit de la CNT et trois de l’UGT. (…) Le responsable du groupe face à l’état-major fut Francisco Ponzán [le 9 octobre 1937, mais nous rappelons que selon Rufat, le S.I.E.P. fut créé en décembre 1937].

Antonio TELLEZ SOLA

- pp. 66-67, Tellez écrit encore :
« Ce travail dangereux nous aurait appris des choses intéressantes si les protagonistes avaient écrit leurs mémoires. Sans doute Francisco Ponzán y pensait, à en juger par les archives qu’il a gardées de cette période et qu’il avait enterrées soigneusement dans une ferme (…) en Ariège, et dont on a pu récupérer une partie. (…) Il est curieux que parmi les innombrables livres écrits sur la guerre civile, aucun historien ne se soit intéressé au S.I.E.P. et que l’on n’y trouve aucune référence

- note 2, p. 373 (nous citons toujours Téllez) :
« Quand ce livre était déjà écrit [mais non publié], Domingo Pastor Petit publia le résultat décevant de ses investigations sur le S.I.E.P., effectuées dans les archives gouvernementales consultables à Madrid (…) dans un livre intitulé « Les dossiers secrets de la guerre civile » ed. Argos, 1978. (…) D’autre part, Ramón Rufat Llop, qui comme Ponzán avait appartenu au S.I.E.P., mais dans la zone du Levant, m’informa qu’il était en train d’écrire un livre sur l’espionnage républicain dans la zone franquiste et qu’il pensait y inclure Ponzán. Je lui ai gracieusement cédé les documents que j’avais (…) en effet mon livre dormait dans un tiroir depuis plus de dix ans. »

editions VIRUS

À suivre…

Les Giménologues 15 novembre 2008.