Carl EINSTEIN (1). 2003.

samedi 24 novembre 2007
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Présentation de Carl EINSTEIN Par Liliane MEFFRE.
Colloque 2003.

Carl Einstein, un citoyen du monde dans les Pyrénées.
 
Liliane Meffre
 
 Lorsque Carl Einstein se jette le 5 juillet 1940 dans le Gave de Pau après avoir été recueilli un temps très court par les moines du couvent de Lestelle-Bétharram, il met volontairement un terme définitif à ses itinéraires[1] aussi complexes que variés qui l’ont conduit de Berlin, sa ville, à Paris, sa seconde patrie, jusqu’en Espagne où il est venu défendre l’art et la liberté. Sa vie n’a été qu’un combat pour l’art et la vérité, combat pour un absolu qu’il a livré sur toutes les grandes places d’Europe, par son engagement personnel, ses écrits ou les armes à la main. Il fut Européen de toutes ses fibres et citoyen du monde dans la grande tradition antique certes, mais aussi germanique, celle des Kant, Lessing, Goethe, Humboldt, sans oublier l’idéal de la Révolution française toujours si présent pour les intellectuels allemands.
 Carl Einstein s’est affirmé comme Européen et citoyen du monde dans sa vie privée, son œuvre et son action, à une époque, rappelons-le, qui se caractérisait par des tensions de toutes sortes, entre les états, les régimes et les idéologies.
 Né en 1885 à Neuwied sur le Rhin (actuellement Rhénanie-Palatinat) dans une famille juive très religieuse (le père eut des fonctions rabbiniques et dirigea l’institut de formation religieuse israélite du Grand-Duché de Bade à Karlsruhe), Carl Einstein se rebella très tôt contre son environnement familial et son milieu. Il s’enfuit dès 1904 à Berlin où il mena désormais sa propre vie, hors de toute contingence historico-religieuse que ses origines auraient pu lui imposer. C’est ainsi que par la suite il se déclara officiellement à plusieurs reprises « Juif dissident » et qu’il écrivit à l’une de ses amies, Tony Simon-Wolfskehl, en 1923, son intention après la mort de sa mère de dire enfin « merde aux Juifs » (en français). De fait, s’il eut de nombreux amis juifs, il ne s’enferma jamais dans la judéité. Daniel-Henry Kahnweiler, l’un de ses amis intellectuellement le plus proche, comme lui Juif allemand, marchand des cubistes à Paris, affirmait qu’ils n’avaient jamais parlé ensemble de leur judéité.
 Ni la nationalité ni la religion ni la culture n’ont influencé ou limité Carl Einstein dans ses approches. Il s’est comme nul autre abreuvé aux sources du savoir et de la modernité, toujours à l’avant garde de son siècle dans tous les domaines littéraire, artistique, scientifique, politique... Les contacts, les échanges avec toutes les nationalités, toutes les cultures lui semblaient naturelles et évidentes. Cette capacité d’écoute et d’adaptation s’illustre de façon exemplaire dans sa vie personnelle. En 1913 il épousa une Juive russe, Maria Ramm, belle-sœur de Franz Pfemfert, le fondateur de la revue Die Aktion . Ils eurent un seul enfant, une fille Nina, née en 1915 et qui plus tard pour fuir l’Allemagne nazie vint à Paris rejoindre son père. Elle épousa un architecte nancéen, Jean Auproux, ainsi la descendance d’Einstein devint française. Einstein cependant se sépara puis divorça de son épouse pour vivre pendant une dizaine d’année avec une aristocrate allemande rencontrée pendant la première guerre mondiale à Bruxelles, la « comtesse rouge » Aga von Hagen (pacifiste et socialiste à la suite d’un séjour en France). La vie affective et passionnelle d’Einstein fut aussi riche et intense que sa vie intellectuelle. Il rencontra plusieurs femmes, toutes intéressantes à divers titres, et eut de multiples aventures. Par exemple, à Berlin dans la colonie russe, il rencontra en 1922 Elsa Triolet, sœur de Lili Brik qui avait pour compagnon Majakowski, poète révolutionnaire qu’Einstein fréquentait à l’époque. La liaison entre Einstein et Elsa Triolet semble avoir duré jusqu’en 1923, au grand déplaisir d’ailleurs d’Einstein qui n’arrivait pas à se libérer pour s’adonner entièrement à son nouvel amour Tony Simon-Wolfskehl, une jeune architecte, issue d’un milieu juif aisé de Francfort. Mais la grande passion d’Einstein fut certainement la photographe, devenue célèbre, Florence Henri, de père français et de mère allemande, qui fit avec Einstein de nombreux séjour en Italie, près de Florence et qui l’initia au monde de l’image photographique.
Après son installation définitive à Paris en 1928, Carl Einstein fit la connaissance d’une Arménienne Lyda Guévrékian dont la famille était originaire de Perse. Elle avait été élevée en Suisse puis avait appris la couture à Paris chez Paul Poiret. Einstein l’épousa en 1932, Georges Braque fut leur témoin de mariage. En 1936 Lyda n’hésita pas à accompagner son mari en Espagne et servit comme infirmière. C’est le frère de Lyda, Gabriel Gévrékian, architecte connu, qui reçut la dernière missive rédigée par Carl Einstein avant son suicide.
 Si Einstein montre dans ses amours éclectisme et cosmopolitisme, il s’avère également sur le plan de l’esprit et des réalisations ouvert à tous les courants et toutes les formes de pensée. Nous nous attacherons à le montrer essentiellement à propos de trois exemples : la Russie, l’Afrique et l’Europe.
 La correspondance d’Einstein est une source inépuisable d’informations car elle s’adresse à des personnalités très différentes et fourmille de projets, de plans : tournage de films, création de revues, traductions d’œuvres, organisation d’expositions, coopérations diverses. Bien sûr tout ne se réalisa pas mais on peut mesurer au fil de ces lettres l’immense curiosité intellectuelle et l’inépuisable intérêt d’Einstein pour toutes les productions de l’esprit.
 Par son mariage avec Maria Ramm il avait découvert le monde russe et les trois sœurs Ramm, très actives sur le plan culturel, avaient élargi son horizon et enrichi ses connaissances. L’épouse d’Einstein traduisait beaucoup d’ouvrages russes pour les éditeurs allemands, l’épouse de Pfemfert, Anja, était la traductrice de Trostki en allemand, quant à Nadja Ramm-Strasser elle comptait parmi les rares femmes écrivains expressionnistes. Son œuvre la plus connue Die Russin (La Russe ) date de 1917. Nina Einstein, la seule enfant de cette tribu intellectuelle, racontait combien l’atmosphère dans l’appartement berlinois des Pfemfert était cosmopolite et bigarrée autour d’un samovar toujours fumant.
 En pleine guerre, en 1917, Einstein écrivait à sa femme « la révolution russe semble faire de jolis progrès » et il ajoutait que si la situation devenait invivable en Allemagne ils pourraient toujours vivre en Russie. Cette forte attirance pour la Russie s’enracinait alors dans la fascination d’Einstein pour la politique et l’art d’avant-garde pratiqués en Russie. Dans un article de 1921 intitulé « Absolute Kunst und absolute Politik » (Art absolu et politique absolue) écrit pour la grande encyclopédie soviétique (jamais parue), Einstein s’enthousiasmait pour la révolution russe qui devait apporter le salut à l’humanité. Il se fondait sur deux critères qu’il trouvait réalisés dans l’avant-garde russe d’avant la révolution : la dissolution du moi, étriqué, sclérosé, petit-bourgois, et la destruction de l’objet qualifié de « boite de conserve » qui libérait l’acte de voir comme chez les cubistes. A cette adhésion initiale sans restriction fera place une distance toujours plus grande au vu de l’évolution du nouveau régime.
 Familier de la colonie russe de Berlin Carl Einstein avait développé de nombreux contacts et la tenue de l’exposition en 1922 des suprématistes et constructivistes lui avait permis de rencontrer certains peintres. Il avait des relations personnelles avec Marc Chagall, Alexander Archipenko, El Lissitzki, Nathan Altmann qu’il recevait chez lui. Un ami journaliste hollandais Nico Rost rapporte que dans les années 20, Einstein s’intéressait beaucoup à la littérature russe moderne. Par ailleurs Majakowski avait fait une conférence flatteuse sur Carl Einstein en Russie et son unique pièce de théâtre Die schlimme Botschaft (La mauvaise nouvelle) avait été traduite en russe en 1924 ainsi qu’un article sur la décadence des idées en Allemagne. Einstein était lié d’amitié avec Ilja Ehrenbourg qui parle de lui dans ses mémoires et avec Evgenij Lundberg qui a rédigé en russe un manuscrit - encore inédit - intitulé « Carl Einstein dans les rangs des défenseurs de Madrid ». Ce manuscrit, retrouvé à Moscou à la faveur des libéralisations récentes, apporte une foule d’informations inconnues jusqu’alors sur les activités d’Einstein dans le contexte russe . Une de ces informations les plus précieuses est la révélation d’un projet de coopération, assez avancé, avec le metteur en scène d’avant-garde Meyerhold pour la mise en scène de La mauvaise nouvelle (pièce qui valut à Einstein un procès pour blasphème en 1922). Einstein avait beaucoup d’admiration pour Meyerhold et correspondait avec lui (deux lettres ont été retrouvées). Meyerhold qui avait bien senti la charge subversive de l’œuvre d’Einstein voulait la transformer, avec l’assentiment de l’auteur, en revue de cabaret, la rendant ainsi encore plus provocante. Mais le projet n’aboutit pas à cause du durcissement du régime russe.
 Carl Einstein cependant n’est jamais allé en Russie. Invité par le grand collectionneur Morosov, il avait l’intention de faire le voyage, mais l’éclatement de la guerre en 1914 l’en empêcha.
 L’illustration peut-être le plus parfaite de l’absence de tout préjugé ethno-centrique, de la liberté de regard et d’opinion propres à Carl Einstein est certainement l’ouvrage Negerplastik[2] qui parut en 1915 à Leipzig en pleine guerre mondiale. L’ouvrage financé par un sculpteur hongrois installé à Paris, Joseph Brummer, a soulevé autant d’indignation que d’enthousiasme, les très nombreux témoignages de presse en témoignent. Certes, les productions de l’art africain étaient déjà connues par les expéditions des ethnologues, allemands, belges, anglais et français, mais comme simples objets ethnologiques. Un Leo Frobenius, par exemple, ne traite dans son fameux livre Die Masken und Geheimbünde Afrikas (Masques et sociétés secrètes d’Afrique) que d’ethnologie. L’art et l’esthétique n’entrent pas dans son champ de considération. C’est Carl Einstein qui par ses analyses formelles des masques et statues africaines va donner à l’art africain un statut d’art à part entière. Certes, à la même époque, le peintre russe Vladimir Matveï-Markov [3] s’intéressait à l’art africain et rédigeait un ouvrage qui s’inscrivait dans les préoccupation des avant-gardes, mais il ne parut qu’après la mort de l’auteur en 1919 et ne possédait pas la même force analytique ni la même originalité que celui d’Einstein. Le texte d’Einstein doit être également lu comme un manifeste en faveur du cubisme qu’il a découvert à Paris et qui cherche notamment des solutions techniques aux problèmes de la figuration de l’espace. La passion d’Einstein pour l’Afrique subsaharienne s’exprime également dans un ouvrage Afrikanische Plastik paru en 1921 et dans plusieurs articles publiés dans la revue Documents . D’ailleurs, grâce à la notoriété de ses travaux Carl Einstein est élu en 1931 parmi les premiers membres de la « Société des africanistes » nouvellement créée à Paris. Toutefois il faut souligner qu’Einstein n’a jamais physiquement rencontré le continent africain, même si une carte très détaillée des peuplades africaines dessinée par lui ( pour une dédicace dans l’exemplaire de Afrikanische Plastik envoyé au peintre Kisling) affirme qu’il est allé en Egypte. Il n’existe absolument aucune preuve de ce voyage. Einstein possédait une telle force d’imagination qu’il a réussi sans connaître le pays à en saisir la psyché. Preuves supplémentaires en sont les transpositions de légendes et récits africains qu’il a publiées sur la base de textes rapportés par des missionnaires, des administratifs ou négociants de l’époque.
 A la différence de certains Alsaciens-Lorrains amis d’Einstein, comme Yvan Goll le poète, Einstein n’a jamais publié d’écrits théoriques ou programmatiques sur l’Europe, mais il a contribué par son action et ses publications à mettre en place les premiers fondements de l’Europe actuelle. Médiateur culturel par excellence entre la France et l’Allemagne, il ne s’est pas borné à créer une revue Neue Blätter pour faire découvrir en Allemagne la littérature française contemporaine, celle de Mallarmé, Gide, Claudel, à publier maints articles sur les auteurs français ou à devenir le chantre de la peinture moderne française, des cubistes en particulier. Il a également avec son ami Paul Westheim dressé à l’esprit créateur de l’Europe du moment un monument audacieux et étonnant, l’almanach Europa publié en deux langues (français et allemand) chez Kiepenheuer à Potsdam. Cet ouvrage rassemble tout ce que les pays européens ont alors à offrir sur le plan de la création artistique. La couverture est de Fernand Léger, les contributions relatives à presque tous les domaines de l’esprit (poésie, peinture, architecture, musique) émanent des noms les plus connus, citons par exemple : Gide, Cocteau, Cendrars, Alexander Blok, Else Lasker-Schüler, Majakowski, Kokoschka, Chagall, Severini, Oud, Gris, Derain, El Lissitsky et même la partition d’une fugue de Lyonel Feininger. Impossible de citer tous les noms ! Le succès de cette publication fut considérable et les demandes pressantes pour une suite qui, hélas, faute de financement ne parut pas.
 Comme écrivain, journaliste, éditeur, critique et théoricien, Carl Einstein apporta aux avant-gardes européennes reconnaissance et renommée. Il remplit également une véritable fonction de catalyseur. Par ses nombreux articles toujours fougueux et engagés, ses livres qui créaient l’événement, citons bien sûr Die Kunst des 20. Jahrhunderts (L’art du XXe siècle) paru en 1926, réédité en 1928 et 1931), par ses conférences dans toute l’Europe, par l’organisation d’expositions (rappelons celle de Braque à Bâle en 1933), par son rôle de conseiller auprès de grands collectionneurs tels le Suisse Reber, l’Anglais Douglas Cooper, il joua un rôle de pionnier et d’expert de haut rang. Ethique et esthétique n’étaient jamais dissociées et son intégrité lui permettait de forcer l’écoute pour aider et encourager les artistes dans un esprit de solidarité et de service de la même cause, l’art. Un exemple parmi beaucoup d’autres : au début des années 30 Einstein très convaincu du talent du jeune peintre espagnol Joan Miró le recommanda à son ami Vincenc Kramá, grand collectionneur d’art français moderne et fondateur de la Galerie nationale à Prague. Ce dernier accueillit Miró à Prague et organisa une importante exposition pour lui.
 La création de la revue Documents en collaboration avec Georges Bataille, Michel Leiris, Georges Henri Rivière et Georges Wildenstein en 1929 témoigne d’une éclatante façon de la volonté de Carl Einstein d’être un passeur entre les cultures. Il introduisit à la rédaction nombre de collaborateurs allemands de renom (Leo Frobenius, Hedwig Fecheimer, Eckart von Sydow...) et donna à l’ethnologie allemande, fort peu connue à l’époque en France, la place qui lui revenait. Il publia aussi de nombreux encarts publicitaires pour des éditeurs, des galeristes, des artistes allemands et contribua ainsi à la diffusion de l’art et du savoir.
 Une autre revue des années 30 Transition, à vocation internationale et publiée par Eugène Jolas, permet à Einstein d’élargir encore ses réseaux de sociabilité et de favoriser la découverte de l’avant-garde en poésie et en peinture grâce à son étroite collaboration avec Jolas. Ce journaliste-écrivain bénéficiait lui-même d’une triple culture. Né en Lorraine et d’expression française, il avait dû apprendre l’allemand avant que sa famille n’émigre aux Etats-Unis. De retour en France et marié avec une Américaine, Maria, qui avait étudié la musique et le chant à Berlin avant la première guerre, il va créer cette revue dont le titre est programmatique et lancer un laboratoire international pour la création orphique avec Jean Arp, Samuel Beckett, James Joyce et beaucoup d’autres. Les cercles américains de Paris contribuent aussi à cette entreprise qui fait connaître aussi bien les poèmes de Gottfried Benn que les œuvres de Franz Kafka ou de Novalis et qui constitue un pont entre l’Amérique et l’Europe. Einstein noue ainsi des liens avec des journalistes (rappelons l’interview de 1931 pour le Chicago Sunday Tribune sur « L’ethnologie du Blanc »), avec des représentants du monde de l’art comme James Johnson Sweeney. Il rédige aussi des introductions pour des catalogues d’exposition aux Etats-Unis, fait de nombreux projets qui, pour des raisons historiques, n’auront pas le temps d’aboutir. Soulignons toutefois que dans ses manuscrits en français de l’époque parisienne se trouve le plan d’un grand ouvrage « Histoire de l’art moderne » qui consacre tout le chapitre huit à l’art des Etats-Unis.
 Dans sa collaboration avec Jean Renoir pour le film Toni en 1934 Carl Einstein a traduit une approche très personnelle du problème de l’émigration italienne dans le Midi de la France. Lui-même émigré d’abord volontaire puis forcé, privé comme il l’écrivait de façon poignante de sa langue, l’allemand, comme d’un morceau de pain, il a su par divers moyens techniques et esthétiques trouver le ton juste. Il a, de plus, créé un cadre grandiose et tragique pour cette histoire et lui a conféré une dimension antique. Toutes choses que Renoir par la suite s’attribuera entièrement... 
 Lorsque Carl Einstein, solitaire et silencieux, prend la décision d’aller combattre pour la liberté en Espagne, il lui apparaît clairement et de façon évidente qu’il va combattre pour la liberté de l’Europe entière et simultanément contre l’internationalisation du conflit. Il l’explique avec lucidité dans une interview du journal La Vanguardia du 24 mai 1938. Tout comme à Bruxelles à la fin de la guerre en 1918, quand se formèrent les « Conseils » de soldats et d’ouvriers, Einstein a capté immédiatement les ondes du séisme historique sur le point de se déchaîner. Il s’engage d’une façon totale, absolue, dans l’action et le combat pour la liberté, laissant tout ce qui avait fait sa vie. Il n’écrit (en français) que tardivement à Kahnweiler, en 1938, et le 6 janvier seulement à Picasso pris jusqu’alors dans la tourment de l’action : « si on pourra écrire librement et peindre librement, c’est - verbalement - seulement possible grâce à la résistance espagnole. Je savais toujours que je défendai en Espagne mon travail, la possibilité de penser et de sentir librement comme individu. » [4] C’est dans cet esprit qu’il avait salué la mémoire de l’anarchiste espagnol Durruti tombé à Madrid en novembre 1936. Ayant servi dans sa colonne à la tête du groupe international de volontaires venus de l’Europe entière, Einstein a vu cet homme se fondre au quotidien dans cette idée fondamentale d’une communauté et d’une fraternité entre tous les hommes qui soudait les anarchistes de la colonne : « Durruti cet homme extraordinairement objectif, ne parlait jamais de lui. Il avait banni de la grammaire le mot préhistorique « je ». Dans la colonne Durruti on ne connaît que la syntaxe collective. » [5]
 Rentré parmi les derniers d’Espagne, Einstein continuera d’aider les réfugiés espagnols à partir en Amérique en sollicitant l’aide financière de ses amis, des artistes en particulier, comme Hayter, Picasso.
 Il ne fait nul doute que Carl Einstein aurait pu émigrer en Amérique, en Angleterre, les relations amicales et professionnelles ne lui manquaient pas. Pourquoi être resté sur le sol français jusqu’à l’impossibilité de partir ? A-t-il cru trop longtemps à la capacité de résistance des démocraties européennes ? Ou bien était-il entré en désespérance au vu des échecs de tout ce en quoi il avait cru ?
 Pour le combattant Einstein qui emportait dans sa musette en 14 comme en 36 Pascal, Rimbaud, Mallarmé, Valéry, Novalis, les « vieux Chinois » (Lao-tse, Tschuang-tse), Héraclite, les Pyrénées furent effectivement la dernière frontière, au propre comme au figuré. Au-delà, l’utopie fut près de devenir réalité mais le rêve passa. En deçà, il n’y plus qu’errance et déréliction. Une dernière fois Carl Einstein fit le choix de la liberté.
 
 L’Europe est entre-temps devenue réalité, les propos d’Einstein sur l’art moderne ont tous été confirmés, les voies qu’il avait ouvertes ont été largement empruntées. Le monde peut, s’il en est encore capable, s’enorgueillir d’avoir compté un temps trop bref, un citoyen tel que Carl Einstein.
 
 


[1] Voir notre ouvrage : L.Meffre, Carl Einstein (1885-1940). Itinéraires d’une pensée moderne, Presses de l’Université de Paris-Sorbonne, 2002.
[2] Verlag der Weissen Bücher, Leipzig, 1915 ; réédition en 1920 chez Kurt Wolff, Munich. Traduction en français (avec introduction) par L.Meffre : La sculpture nègre, L’Harmattan, Paris, 1998.
[3] Iskusstvo Negrov (L’art des nègres), Petrograd, 1919, traduit du russe par Jacqueline et Jean-Louis Paudrat.
[4] Lettre en français à Picasso in Carl Einstein Daniel Henry Kahnweiler Correspondance 1921-1939, traduite, présentée et annotée par L.Meffre, Marseille, 1993, p. 114.
[5] « Die Kolonne Durruti » in : Carl Einstein, Werke Bd 3,Medusa, Wien-Berlin, 1985, p. 459. Traduction L.M.