Carl EINSTEIN (3). 2004.

lundi 10 décembre 2007
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Période 1936-1940. Documents inconnus. Par Liliane MEFFRE.
Colloque 2004.

Liliane Meffre
 
 
A propos de quelques documents inconnus concernant Carl Einstein dans la période 1936-1940
 
 
Les trois documents présentés sont d’intérêt inégal, mais se complètent et concourent à apporter quelques éclaircissements sur la dernière période de la vie de Carl Einstein que nous n’avons pas encore réussi à élucider entièrement. Il s’agit, dans l’ordre chronologique, d’un extrait des « Souvenirs de la guerre d’Espagne », de Bruno Salvadori alias Antonio/Antoine Gimenez [1] sur Carl Einstein à Barcelone, du texte intitulé « Confession d’un officier d’aventure » [2], paru de façon anonyme dans le N° 414 de la revue « Voilà » , daté du 24 février 1939, ainsi que du procès verbal [3] de l’inspecteur de la police mobile de Pau (document accompagné de deux photos du cadavre de Carl Einstein) après la découverte du corps le 7 Juillet 1940 à Boeil-Bézing.
Ces trois documents ne sont donc pas de première main, mais le croisement des informations qu’ils contiennent nous permet d’en savoir davantage sur l’état d’esprit de Carl Einstein à cette époque, sur ses contacts réels ou supposés , sur la façon dont les autres le percevaient alors. Nous retrouvons certes des constantes dans sa psyché et ses engagements, mais également des intérêts et peut-être des rapprochements nouveaux.
 Par Antoine Gimenez nous apprenons que Carl Einstein se trouve à Barcelone en mai 1937 au siège du groupe allemand « Spartacus » regroupant des Allemands et des Français, siège « devant lequel on était en train de dépaver la chaussée pour ériger une barricade » [4]. Gimenez souligne que « Barcelone était en effervescence : la lutte pour le pouvoir entre les différentes formations battait son plein. L’assassinat de Durruti avait énervé les anarchistes. Des fusillades et des bombes éclataient ça et là dans la ville ». Les échauffourées étaient meurtrières entre le P.C., la C.N.T. et le P.O.U.M. De plus, chaque formation politique avait sa propre police ce qui attisait les luttes intestines et les rivalités. Gimenez est venu à Barcelone pour recruter de nouveaux combattants par suite du départ de nombreux camarades occasionné par la restructuration et la militarisation de la colonne Durruti après la mort de son chef. Cette colonne était devenue en janvier 1937 la 26e Division, sa « direction technique fut confiée à l’enthousiaste et intelligent volontaire international Karl Einstein, fidèle collaborateur du commandant de la Division. » comme l’indique un document de la C.N.T. [5] Gimenez et sa compagne Madeleine vont rejoindre à Barcelone les « copains » qui se battaient dans la rue et s’arrêtent « au siège du groupe allemand Spartacus ». Madeleine présente Gimenez à ses nombreuses connaissances qui parlent français ou espagnol. C’est alors qu’un nom frappe l’oreille de Gimenez : Einstein. Voici comment il le décrit : « C’était un homme d’un certain âge avec des cheveux grisonnants. Nous bavardâmes un bon moment devant une carte de la ville qu’il étudiait, dans une pièce qui lui servait de bureau. ». Einstein a manifestement des responsabilités au sein de ce groupe et une fois de plus il est au cœur des événements, là où l’on se bat, en mai 1937 à Barcelone. On remarque également que les deux hommes, tous deux membres de la colonne Durruti ne se connaissent pas, que Gimenez ne paraît donc pas avoir entendu Einstein prononcer l’éloge funèbre de Durruti à Barcelone. Mais quel est « ce groupe allemand Spartacus » ? Renvoyait-il de quelconque façon à celui des années berlinoises ? Etait-ce non pas un « groupe Spartacus » mais une « caserne du même nom, tenue par les anarchistes depuis juillet 1936 » [6] ou bien une formation à caractère international, engagée dans la lutte en Espagne ? Nous ne savons actuellement rien de plus. Rappelons que la correspondance [7] avec Daniel-Henry Kahnweiler ne reprend qu’en été 1938 lorsque Carl Einstein n’est plus du tout actif dans les combats et après qu’il ait fait un séjour prolongé à l’hôpital en raison de ses maux d’estomac. Autre point à noter dans les « Souvenirs » de Gimenez : « Ce ne fut qu’en le quittant que je me souvins de la Théorie de la relativité et je demandais à ma compagne s’il en était l’auteur. Elle me répondit que c’était son frère. » Frère du célèbre physicien, un emploi nouveau pour Carl Einstein qui le change de celui habituel de « neveu », mais qui montre une fois de plus que le nom d’ Einstein même pour le monde révolutionnaire et anarchiste faisait toujours référence à un « modèle » ! En tous cas C. Einstein n’est pas resté indifférent à A. Gimenez qui apprend (est-ce vraiment par hasard ?) quelques années plus tard, dit-il, que son interlocuteur s’était suicidé « pour ne pas être livré à Hitler par les collaborateurs de Laval et de Pétain. »
 Le deuxième document à retenir notre attention est celui qui se trouve dans la revue « Voilà » N° 414 du 24 février 1939, pages 5 et 6, sous le titre - qui fait aussi la couverture - « Confession d’un officier d’aventure ». L’article n’est pas signé, les photos qui l’illustrent sont de Kati Horna, photographe-reporter anarchiste d’origine hongroise. Elles ne montrent hélas pas Carl Einstein. La légende d’une photo de groupe évoque les anarchistes : « Ils n’aimaient pas les gradés et ne comprenaient rien à la stratégie. Mais c’étaient des braves qui faisaient risette à la mort. ». Le texte de cette confession n’est pas - disons le d’entrée de jeu - de la plume d’Einstein. Ce n’est pas son style, ni dans ses écrits français ni dans ses écrits allemands . Ce n’est pas non plus son ton habituel. Alors pourquoi s’attacher à ce texte ? La revue est dirigée par Florent Fels (directeur-rédacteur en chef), elle a vu le jour en 1931 et son premier directeur fut le célèbre Joseph Kessel. Florent Fels a, comme l’on sait, fondé en 1920 avec Marcel Sauvage, « Action » pour reprendre le dialogue avec l’Allemagne au lendemain de la Grande Guerre. Cette revue qui exista jusqu’en 1922 publia des textes importants de Carl Einstein, rappelons les pour mémoire : trois chapitres de « Bébuquin », l’article « De l’Allemagne », des extraits de « Die schlimme Botschaft » sous le titre  « Le mauvais message » , « Chansons nègres », « L’art nègre. Remarques sur la méthode ». C’était Yvan Goll, le poète bilingue et collaborateur régulier, qui faisait la plupart des traductions de Carl Einstein et qui présentait également de nombreux comptes rendus d’ouvrages allemands. Les peintres amis de Goll et d’Einstein s’y voyaient reproduits (Kisling, Lipschitz, Derain, Léger...) . Cette revue « Action » joua un rôle non négligeable de médiation culturelle - Florent Fels était lui-même correspondant, dépositaire et collaborateur de plusieurs revues allemandes - et l’on peut imaginer que Carl Einstein rentrant à Paris en février 1939, épuisé et complètement démuni, ait soit provoqué soit accepté cette sorte de collaboration avec la nouvelle revue de Fels bien que les bonnes relations entre les deux hommes se soient détériorées avec le temps. Mais Fels a peut-être voulu honorer son engagement libertaire antérieur face à celui qui avait réellement combattu aux côtés des anarchosyndicalistes. De plus, une semaine auparavant, le 16 février 1939, « Match » n’avait-il pas publié un reportage sur les réfugiés espagnols à Perpignan avec une photo de Carl Einstein, en « officier des milices » républicaines ? Fels avait-il vu la photo d’Einstein, y a t-il eu effet de concurrence entre les deux hebdomadaires ? Le texte « Confession d’un chevalier d’aventure » surprend dans la revue « Voilà » et par son titre et par son contenu. La revue de Fels à cette époque n’a rien d’une publication « engagée ». Loin de là. Elle est superficielle, libertine et grivoise, faisant la part belle au « Gai Paris », dans le ton des années 30. Les gros titres de la couverture du N° 414 ne laissent en rien présager du contenu de l’article. On pense plutôt à un récit romanesque, propre à faire rêver les midinettes, comme semble d’ailleurs le promettre le beau soldat armé mais souriant et arborant sur ses épaules un mouton à la magnifique toison. Or, c’est bien de la guerre d’Espagne qu’il s’agit et le chapeau de l’article, pages 5 et 6, daté « Le Perthus, février 1939 » adopte immédiatement un tout autre ton : « Ces pages ironiques, cyniques, amères, ont été rédigées par un célèbre écrivain allemand, officier volontaire de l’armée républicaine espagnole qui en a vécu tout le drame. » La rédaction prend certes les distances de convention, mais insiste sur le « côté poignant, documentaire, humain » de l’article. Qu’en est-il du contenu ? Carl Einstein ne fut pas, on le sait, le seul écrivain allemand à s’engager en Espagne. Mais un « célèbre écrivain allemand » dans la colonne Durruti et de surcroît connu en France, il n’y en eut pas des légions. Et qui fut « officier » (sous-officier en réalité, mais c’est une erreur encore aujourd’hui répandue) pendant la Première Guerre et qui devient « tecnico de guerra » dans la colonne Durruti comme le fut Carl Einstein ! Beaucoup de détails sont également troublants. L’ « officier d’aventure » ne se trompe pas de porte - comme le veut une légende fantaisiste - pour s’enrôler. Il a entendu parler de Durruti et va le rencontrer. L’auteur du récit est, dit-il, parti en Espagne en juin 1936 avec sa femme. Or, Lyda, la femme d’Einstein, était elle aussi du voyage. Et cet officier d’aventure qui veut « contempler, pour la dernière fois peut-être, les chefs-d’œuvre menacés du Prado » est quelqu’un qui a manifestement de l’intérêt pour l’art ! Et celui qui rentre d’Espagne avec des maux d’estomac, ayant perdu ses dents, son chat et même sa femme (Lyda ne rentrera que plus tard à Paris retenue dans le camp de Juillac en Corrèze), ne rappelle-t-il pas terriblement Carl Einstein, ses problèmes de santé, son amour des chats ? Et les considérations sur la guerre économique livrée par les fascistes en Espagne, en sus de la guerre idéologique, rappellent également les considérations lues dans l’interview donnée par Carl Einstein à « La Venguardia » du 24 mai 1938 : « les Allemands et les Italiens tiennent l’Espagne dans leurs griffes. Ils ne la lâcheront pas [...] les étrangers ont systématiquement détruit toutes les industries espagnoles qui pouvaient leur faire concurrence, même chez ceux qu’ils aidaient. [...] Ils ont occupé les mines. Ils ont dévasté les orangers et coupé les oliviers pour qu’ils ne concurrencent plus ceux de Sicile et de Lybie. » 
 A contrario on peut souligner que ce récit a un côté racoleur propre à la revue et bien étranger à Einstein. Il est fait état de sadiques jeux de corrida organisés par les fascistes, de nonne, devenue prostituée, suppliant le « chevalier » de l’emmener à Paris pour pouvoir « prier sur les dalles d’une église », de companeros excessifs et même de la mort (le 20 novembre 1936) de Durruti tué en présence de l’auteur par un « gars de la cinquième colonne » ! Du sensationnel donc, de l’horrible, du sang et du sexe pour appâter le lecteur. Dans quelle mesure et pourquoi Einstein a-t-il laissé réécrire son témoignage, il est impossible de le dire, mais nous reconnaissons indubitablement la trame. Après ce rapprochement alimentaire ( ?) et éphémère avec Fels, Carl Einstein n’a pas repris pied dans la presse française et il n’y a pas d’autre preuve de collaboration.
 Attachons nous maintenant au troisième document, de loin le plus poignant. Il s’agit de deux rapports officiels , l’un du 9 juillet 1940 et l’autre du 10 juillet 1940, accompagné de deux photos du cadavre de Carl Einstein. Le premier rapport a été établi par l’Inspecteur de police mobile Emilien Almaric, l’autre est un résumé du précédent, établi par le Commissaire divisionnaire, chef de la 17e brigade régionale de police mobile à Pau, adressé au préfet du département des Basses-Pyrénées (aujourd’hui Pyrénées atlantiques) dont l’objet est : « Suicide du juif allemand Carl Einstein né en 1885 » et qui écarte toute suspicion d’acte criminel.
 C’est le premier rapport qui retient toute notre attention car il condense la somme des « actives recherches » menées par l’inspecteur pour identifier le cadavre trouvé dans le Gave de Pau, commune de Boeil-Bézing, le 7 juillet . Il donne une description précise du cadavre : un homme d’une cinquantaine d’années, d’une forte corpulence, chauve, à la barbe grisonnante, à la très mauvaise dentition (trois dents en haut, trois dents en bas), présentant des cicatrices avec points de suture au deux poignets. L’inconnu est immédiatement identifié comme « juif ». En effet, écrit le policier, « outre son faciès particulier, nous avons relevé une preuve indicielle, à savoir que cet homme avait subit l’opération de la circoncision - opération particulière aux Juifs ». L’absence de papiers et d’effets vestimentaires (le cadavre ne portait que des chaussettes grises avec espadrilles ainsi qu’un caleçon) compliquent les recherches. Einstein aurait donc volontairement brouillé les pistes derrière lui. C’est le médecin-chef de l’hôpital militaire de Bétharram qui - certainement au courant des services rendus aux réfugiés du moment - adresse la police au Supérieur Général des prêtres du Sacré-Cœur de Bétharram, le Père Denis Buzy. L’on connaît déjà le scénario rapporté par ce religieux dans sa lettre du 23 juillet 1940 adressée à Gabriel Guévrékian, le beau-frère de Carl Einstein . Arrivée de Carl Einstein le 29 juin vers 16h, accueil, justification d’identité, longs entretiens, prêt de livres, puis disparition du couvent le lundi matin 1er juillet. Le religieux qui identifie formellement Carl Einstein sur la photo présentée (ajoutant qu’il avait remarqué le mauvais état de la dentition du réfugié) donne au policier des renseignements fort intéressants qu’il avait omis dans la lettre à la famille. Citons les passages les plus significatifs du rapport de police. Le prieur mentionne à propos du réfugié : « Le lendemain, dans un long entretien qu’il eut avec moi, il me déclara pièces à l’appui, s’appeler Carl EINSTEIN ; être le neveu du savant du même nom, être né en 1885 ; être juif allemand et domicilié à Paris depuis 1925 date de son départ d’Allemagne. Il ajouta être un homme de lettres, qui écrivait et donnait des conférences ; avoir sa femme à Paris et son gendre mobilisé dans l’Armée française. Il précisa même avoir contracté en septembre 1939 un engagement dans la Légion Garibaldienne. Il dit également être en relations avec Jacques MARITAIN et Marcel SCHWOB. »
 Que d’informations pour nous ! Rectifions d’abord la date erronée de l’installation définitive de C.Einstein à Paris, 1928 au lieu de 1925, mais cette erreur peut être due à la simple retransmission d’informations. Soulignons ensuite fortement qu’il n’est jamais fait état de l’engagement dans la Guerre d’Espagne. Carl Einstein paraît adopter face au religieux le profil le plus avantageux possible. Il se dit neveu du savant, comme le croit la majorité des gens, parenté qu’il n’a jamais mentionnée puisque inexistante, mais qui lui fournit alors une sorte d’aura scientifique de bon aloi. Ajoutons que Jean et Nina Auproux (qui ne l’ont jamais fait en ma présence, je l’atteste) laissaient aussi - m’a-t-on rapporté - courir ce bruit dans les années 50 et 60 dans leur milieu professionnel, par souci, vraisemblablement, de distanciation vis-à-vis des réfugiés espagnols à l’étiquette politique trop sulfureuse dans la société française du moment. Ils gardaient aussi chez eux une copie du « Moral affidavit » rédigé par Albert Einstein le 30 janvier 1941 afin d’aider Franz et Alexandra Pfemfert à s’installer aux Etats-Unis.
 Comme pour la date d’installation à Paris , il y a aussi manifestement erreur de prénom pour Marcel Schwob soit du fait d’Einstein soit de celui des interlocuteurs. Cet écrivain bien connu et très apprécié de Carl Einstein, auteur notamment des « Vies imaginaires », est en fait décédé en 1905 et ne pouvait donc nullement faire partie de ses relations. Il s’agit très certainement de René Schwob, écrivain, associé avec Jacques Maritain à la création du « Roseau d’or »  en 1926 et surtout de la revue « Esprit » en octobre 1932 autour d’Emmanuel Mounier. Carl Einstein ne se prévaut pas innocemment de sa fréquentation de René Schwob et de Jacques Maritain devant le religieux. Ils sont tous deux liés au monde catholique. La personnalité de Maritain avait pris une envergure et une autorité croissantes depuis le début de la guerre d’Espagne et de la montée de l’antisémitisme. D’esprit profondément humaniste et indépendant, ce catholique notoire s’était signalé très tôt pour la défense de la paix et de la justice. On le trouve en février 1937 à la Mutualité à Paris écoutant André Malraux et signant un appel à cesser les combats en Espagne. Puis il devient président du « Comité français pour la paix civile et religieuse en Espagne », rédige le manifeste « Pour le peuple basque » après le bombardement de Guernica (paru dans « La Croix » le 8 mai 1937), il écrit la préface du livre d’Alfredo Mendizabal « Aux origines d’une tragédie » (juillet 1937). Jacques Maritain refuse farouchement la diabolisation de la Guerre d’Espagne, la confusion faite entre guerre civile et guerre sainte. Ce qui d’ailleurs lui vaudra les violents ressentiments des milieux catholiques. Très tôt également parmi les intellectuels français, il s’élève contre l’antisémitisme et tient le 5 février 1938 une conférence sur « Les Juifs parmi les nations » au théâtre des Ambassadeurs à Paris. Il interviendra par la suite pour sauver nombre d’intellectuels juifs ou français. Comment Carl Einstein n’aurait-il pas entendu parler de cet engagement, d’autant qu’ils s’étaient tous deux certainement rencontrés à Paris, au hasard de fréquentations communes, avec Jean Cocteau, Erik Satie, Pierre Reverdy, Maurice Sachs et de façon avérée dans le « Groupe d’études philosophiques et scientifiques pour l’examen des tendances nouvelles » créé par le Dr Allendy [8]. Néanmoins dans les Archives Jacques et Raïssa Maritain (Kolbsheim, Vosges) nulle trace de rencontres ou échanges entre Maritain et Einstein.
 Lorsque le Père Buzy rapporte que Carl Einstein voulait encore « servir la bonne cause », expression qu’il emploie par deux fois, en présence du policier et dans sa lettre à G. Guévrékian, il donne un sens restrictif à cette expression. Il la restreint en effet à ce qu’il a cru comprendre du désir de conversion du réfugié, de son aspiration au baptême. Mais à l’évidence il se leurre. Non qu’Einstein ait voulu sciemment tromper son interlocuteur, mais parce que le religieux ne connaissait pas suffisamment l’homme qu’il avait en face de lui. Cette bonne cause s’apparentait davantage à la volonté d’être encore utile comme le prouve l’ engagement revendiqué par Einstein dans la Légion garibaldienne en septembre 1939. Il est, tout comme dans l’article de « Voilà  , des détails qui ne s’inventent pas. 
 Pourquoi Carl Einstein précise-t-il spontanément qu’il s’est engagé en septembre 39 dans la Légion garibaldienne ? Les chemises rouges de Garibaldi s’étaient mises au service de la France dans le combat pour la liberté aux côtés des combattants français dès la guerre de 1870. Sous le commandement direct de Garibaldi elles contribuèrent grandement à délivrer Dijon en janvier 1871. Pendant la Première Guerre la Légion garibaldienne fondée par le fils de Garibaldi, le général Ricciotti Garibaldi, s’est particulièrement illustrée sur le front de l’Argonne. Une « Union des Garibaldiens de l’Argonne et volontaires italiens dans l’armée française » avait été créée en 1917 et elle était présidée en 1939 par Camillo Marabini qui simplifie le titre en « Légion garibaldienne ». Mais un autre groupe présidé par un descendant de Garibaldi, le général Sante Garibaldi, revendique la légitimité de l’engagement. Il s’ensuit une rivalité et même des rixes entre les deux groupes qui s’accusent mutuellement de trahison et de sabotage. Marabini ouvre un bureau de recrutement juste en face de celui de Sante Garibalidi sur la place de l’Opéra à Paris. Les autorités françaises hésitent et se contredisent dans les décisions pour l’insertion de ces volontaires étrangers. C’était à l’époque le seul choix - hormis l’engagement, pour cinq ans ou la durée de la guerre, dans la Légion étrangère - qui restait possible pour certaines catégories d’étrangers notamment les Allemands et les ressortissants de la « Mitteleuropa » sur le territoire français. Les autres étrangers et les miliciens espagnols des camps pouvaient s’engager dans des « Régiments de marche de volontaires étrangers » (RMVE). Les recrutements pour la légion garibaldienne n’ont lieu qu’à Paris. C’est là que Carl Einstein a dû s’engager, mais nous n’avons pas encore pu retrouver d’archives l’attestant ni indiquant auprès de quelle fraction il le fit. Nous savons que la Légion garibaldienne de Sante Garibaldi a fonctionné de façon autonome à partir du 10 juin 1940 et a combattu en Finlande. Nous supposons qu’Einstein a plutôt penché pour le descendant de Garibaldi qui envoyait aux autorités françaises le 9 septembre 1939 le programme suivant qui allait bien dans le droit fil des choix d’Einstein : « tous les partis du Catholique jusqu’à l’Union Populaire se sont ralliés au drapeau garibaldien représenté par moi. Tous ces partis font abstraction de leurs principes politiques pour se rallier sous cet emblème qui n’est que le symbole de liberté, justice, et défense de la France contre l’entreprise allemande. ». [9] Les tergiversations du gouvernement français n’ont pas permis à tous ces volontaires étrangers de se battre comme ils le proposaient et le souhaitaient. Une autre configuration politique aurait donc peut-être permis à Carl Einstein d’échapper par le combat à l’internement au camp de Bassens, de reprendre la lutte et se battre pour tenter de changer la réalité. 
 Dans tous les documents présentés, il est frappant de constater l’absence de référence au monde de l’art (si ce n’est en passant dans l’article de « Voilà ») . Einstein s’est présenté uniquement comme homme de lettres et conférencier. Etrange confirmation du dégoût pour l’écriture sur l’art manifesté par Carl Einstein dans les années 30. Après plus de deux ans de silence, la première lettre d’Espagne à D.-H. Kahnweiler, en été 1938, confirme cette disposition d’esprit : « quand je rentrerai d’ici, soyez certain que je n’écrirai plus sur l’art. ça non. je me mettrai dans un coin pour écrire ces livres sur lesquels j’attends depuis longtemps. enfin, réaliser son amour. » Et plus loin : « le seul service que je peux rendre après cette guerre, c’est d’essayer d’écrire de la bonne prose » [10]. Toutefois dans la lettre suivante il demande des nouvelles des « copains » peintres et des collectionneurs amis : « Picasso et Braque, comment qu’ils ont travaillé ? ramassez pour moi quelques photos ou reproductions . » [11] L’intérêt pour l’art n’avait pas totalement disparu. Mais Carl Einstein préférait alors se définir comme « homme de lettres », le billet trouvé sur lui après sa première tentative de suicide le mentionnait déjà. Etait-ce le désir de se fondre dans la société française, de se montrer intégré ? Il cite son gendre, mobilisé dans l’Armée française, c’est-à-dire Jean Auproux, l’architecte nancéen qui avait épousé Nina Einstein en juillet 1936, il évoque sa femme résidant à Paris, des personnalités connues et respectées . Il n’y a plus rien de subversif, de dérangeant dans ses propos, l’engagement en Espagne est passé sous silence. Mais ce « profil bas » momentanément adopté pour tenter de survivre ne correspond pas à sa nature profonde. La suite l’a bienmontré...

[1] Bruno Salvadori était Italien et avait participé au Groupe international de la colonne Durruti. Il est mort à Marseille en 1982. Ses « Souvenirs de la guerre d’Espagne du 19 juillet 1936 au 9 février 1939 », rédigés en 1976, sont déposées au C.I.R.A. qui nous les a aimablement communiqués. Ils ont été publiés en espagnol, éditions Pepitas de Calabaza de Logrono, 2005, et vont l’être en français, en 2006, augmentés d’un appareil de notes. En 2005, ils ont fait l’objet d’un feuilleton radiophonique avec présentation du contexte, disponible sur le site des Giménologues : www.plusloin.org/gimenez/. Nous remercions vivement Myrtille Gonzalbo Cédric Dupont ainsi que les membres du C.I.R.A. de Marseille.
[2] Tous nos remerciements vont à Phil Casoar qui a attiré notre attention sur ce texte.
[3] Ces documents ont été remis en 1990 par les Archives départementales de Pau à P. Despré, actuel président de l ‘ « Association Carl Einstein combattant de la liberté ».
[4] L’évocation de C. Einstein se trouve pages 56 et 57 du tapuscrit.
[5] Document cité par Myrtille Gonzalbo dans l’édition des souvenirs d’Antoine Gimenez, à paraître.
[6] Indication donnée par Myrtille Gonzalbo, voir note précédente.
[7] EKC pp. 94-115.
[8] Voir notre article « Carl Einstein à la Sorbonne » à paraître dans « Etudes germaniques », N° 1, 2006.
[9] Les informations concernant la Légion garibaldienne proviennent des Archives du service historique de l’Armée de terre , Vincennes.
[10] EKC p. 97, lettre 53.
[11] EKC p. 100, lettre 54.