« La grande révolution et la guerre »

Conférence de Miguel Amoros
samedi 1er avril 2017
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Quelques lignes au fil de la plume
sur la révolution sociale de 1936 et la guerre civile espagnole

Au cours des années 30 du siècle dernier, une crise mondiale sans précédent aiguisait la lutte des classes dans différents pays européens, donnait libre cours à des situations révolutionnaires et poussait ses classes dirigeantes, qui ne croyaient plus au système parlementaire, vers la dictature et le fascisme.

Dans l’Espagne républicaine, différentes tentatives révolutionnaires se succédèrent qui se soldèrent par des défaites. Dans le but de revenir à la légalité, d’obtenir l’amnistie et de sortir de prison ses détenus, la classe ouvrière décida d’appuyer, de manière active ou passive, le secteur libéral affaibli de la bourgeoisie, tout en sachant que la classe dominante dans sa majorité n’accepterait pas une victoire électorale qui profiterait aux organisations prolétaires. Avec la victoire du Front populaire, un coup d’État, qui chercherait à instaurer un régime dictatorial et fasciste, était inévitable ; les orateurs confédéraux et anarchistes ne cessaient de proclamer qu’après les élections il faudrait choisir entre le fascisme et la révolution.

C’est dans ce climat qu’eut lieu le soulèvement des militaires « africanistes » (formés dans la répression féroce des mouvements anticolonialistes du nord du Maroc et arme coercitive principale de la monarchie et du « Bienio Negro ») lequel fut favorisé par la passivité initiale du gouvernement républicain, qui se refusa catégoriquement à fournir des armes au peuple. Avec l’aide de l’aviation italienne et hitlérienne, l’armée ne fit pas obstacle au débarquement des troupes africaines qui occupèrent l’Andalousie occidentale et l’Estrémadure, tout en commettant d’effroyables massacres. Les ouvriers répliquèrent en déclarant la grève générale, élevèrent des barricades, et là où ils disposaient de groupes armés de défense, prirent d’assaut les casernes et organisèrent des colonnes de miliciens pour libérer les villages et les villes tombés aux mains des rebelles.

Dans la zone loyale, la situation des forces en présence se modifia profondément. La grève générale illimitée fut déclarée et les casernes furent assiégées. Les rues et les routes se remplirent de barricades. L’État républicain devint une coquille vide et les unités de l’armée qui ne s’étaient pas soulevées commencèrent à se débander. La vacance du pouvoir favorisa l’émergence d’une vague révolutionnaire. Du jour au lendemain apparurent de nombreux Comités antifascistes, où la CNT était souvent la force principale, soucieux de former des milices chargées de libérer les zones tombées au pouvoir des factieux. Les conseils municipaux furent remplacés par des organismes unitaires locaux tels que les comités de défense, des juntes administratives ou de gestion, chargés d’organiser la vie quotidienne. Bien que les forces de l’Ordre public ne fussent pas dissoutes, leurs fonctions furent assumées par des commissions improvisées, « brigades mobiles » et patrouilles ouvrières. Aussi les juges et magistrats ne disparurent pas non plus, mais la justice devint l’affaire des Tribunaux populaires. Les prisons se vidèrent de leurs détenus, y compris des droits communs et se remplirent de curés, de gens de droite et de fascistes. En outre, chaque organisation possédait son centre de détention particulier. De nombreux caciques, phalangistes et droitistes de premier plan ainsi que des éléments ayant joué un rôle important dans la répression des années antérieures subirent des exécutions sommaires. En marge des organisations apparurent à l’arrière-garde des groupes « incontrôlés » qui volaient, extorquaient et assassinaient, qui furent rapidement éliminés. Les syndicats, partis et comités s’emparèrent d’édifices publics et religieux, tandis que dans les couvents, les arènes et les casernes on ouvrait des bureaux de recrutement et de collecte de vêtements, de nourriture ou de matériel pour les colonnes qui partaient libérer les zones aux mains des factieux. Les véhicules étaient réquisitionnés pour les besoins de la guerre, au même titre que les propriétés des individus en fuite ou cachés et les ateliers où s’imprimaient les journaux conservateurs et droitistes.

Dans les usines, un contrôle ouvrier très strict était instauré dans le but de préparer l’expropriation, les services publics étaient saisis et les entreprises abandonnées (le patron étant mort, caché ou en prison) autogérées, les champs étaient collectivisés et l’horizon de la socialisation se rapprochait nettement. On évitait la spéculation sur le prix des denrées alimentaires et leur accaparement en formant de nombreux comités « de abastos » [approvisionnement] et au moyen du contrôle des marchés. On collectivisait également les hôtels, les bars et les restaurants, les hôpitaux, les salons de coiffure, les salles de spectacles… tout sauf les banques et les entreprises au capital étranger. On créait des cantines populaires, on mettait en marche des écoles, les tramways, les autobus et les trains circulaient recouverts des couleurs et des slogans du prolétariat. Sur les ondes, les voix des délégués ouvriers étaient massivement écoutées. Les meetings et les réunions où on analysait le moment politique, social et militaire et où on émettait les consignes de circonstance réunissaient d’immenses foules. Dans les rues, l’habit ouvrier s’imposait (le bleu de travail, le foulard et la casquette). Pour saluer, on levait le poing.

Le peuple en armes remplaçait l’ancienne armée. Les colonnes, qui ne pouvaient pas trop avancer à découvert à cause du manque d’expérience militaire, de munitions et de couverture (par l’artillerie ou la voie aérienne), aidaient dans leurs moments de liberté les paysans dans leurs tâches, contribuaient à la formation de comités et socialisaient les biens et les outils, conduisant les confédéraux à proclamer le communisme libertaire sur les terres libérées malgré la position officielle affichée par l’ « Organisation ».

Les brusques changements qui agitèrent la société en juillet et août indiquaient clairement le début d’une profonde révolution sociale qui ne s’en tiendrait pas aux simples aspects politiques. L’État était dépassé par les événements. Les faits démontraient que le cadre légal républicain s’avérait incapable de résoudre le moindre problème posé, et moins encore de comprendre et de contrôler la tourmente populaire déchaînée par la rébellion militaire fasciste. La victoire était indissolublement liée à la révolution en cours.

Bien que dans la pratique le pouvoir demeurât aux mains des organisations ouvrières, les institutions républicaines ne furent pas démantelées. L’État bourgeois conservait sa carcasse, même s’il avait perdu sa force. Tous les éléments de la contre-révolution, policiers, gardes civils et d’assaut, juges, militaires, chefs politiques, fonctionnaires, anciens patrons, propriétaires, banquiers, intellectuels salariés, journalistes conservateurs, etc., qui, pour diverses raisons, étaient demeurés fidèles à la République, attendaient que la tempête révolutionnaire se calme pour récupérer leurs positions et lui faire front, dissimulés au sein des partis de gauche et des organisations syndicales.

Staline n’était pas intéressé par une révolution en Espagne et encore moins par une révolution anarchiste, car il était en quête d’une alliance avec la France et l’Angleterre qui lui permettrait de mieux faire face à l’agressivité du régime nazi. Ses agents transmirent les directives de modération aux communistes espagnols qui les appliquèrent au pied de la lettre. Le PCE, en s’opposant à la dérive révolutionnaire de la classe ouvrière et en se montrant partisan de ne pas sortir du cadre républicain antérieur au 19 juillet, spécialement en ce qui concerne la propriété privée, devint un refuge sûr pour tous les ennemis de la révolution sociale.

L’offensive prolétarienne fut stoppée devant les capitales aragonaises (Teruel, Saragosse et Huesca) et dans la sierra madrilène, tandis qu’elle était écrasée à Grenade, Séville et Cordoue. Majorque, la Galice, la Vieille-Castille, Oviedo, Vitoria et Pampelune tombèrent aux mains des militaires rebelles. Le débarquement de troupes africaines à Cadix ouvrit la route de Madrid, là où devaient converger toutes les forces du soulèvement militaire. Les miliciens n’avaient pas devant eux de simples gardes civils et des fascistes exaltés mais des troupes régulières de l’armée et des forces de choc comme les légionnaires et les unités marocaines, mieux équipées et entraînées. En outre, l’armée rebelle bénéficiait de l’aide militaire de l’Allemagne, de l’Italie et du Portugal, tandis que l’armement des forces antifascistes restait bloqué par la politique de neutralité décrétée à Londres par un Comité de non-intervention. Ainsi l’avancée des insurgés était-elle irrésistible. Le blocage français rendit la chute d’Irun et San Sebastián inévitable. La capitale de l’Espagne absorba pratiquement tous les moyens de guerre disponibles, paralysant ainsi les autres fronts.

Il était évident qu’il fallait en finir avec le fantôme de l’État et former une armée prolétarienne à partir des colonnes, le peuple en armes en un mot, capable de mettre en déroute sur le champ de bataille les rebelles, de consolider les conquêtes ouvrières et de propulser le processus révolutionnaire. La seule force capable et décidée à aller dans cette direction était la CNT, encore que ne régnât pas l’unanimité en son sein, une bonne partie de ses représentants penchant pour la collaboration avec les autres forces politiques, bourgeoises ou prolétaires, dans un gouvernement républicain héritier de la légitimité bourgeoise. La guerre civile contraignait à différer la révolution. La CNT venait de réintégrer dans ses rangs le secteur réformiste (« treintistas ») au Congrès de Saragosse de mai 1936, mais la responsabilité de l’orientation collaborationniste revint de fait aux comités représentatifs, où les anciens « faïstes » étaient en majorité.

Les dirigeants libertaires engagés dans la collaboration maintinrent un équilibre précaire avec les bases radicales en soutenant et coordonnant leurs conquêtes, mais en renonçant explicitement à lutter pour le communisme libertaire, la finalité de l’organisation confédérale, et à « ir por el todo », c’est-à-dire prendre le pouvoir. Cette position difficile les conduisit à participer aux gouvernements régionaux interclassistes créés pour jouer le rôle des institutions que le soulèvement avaient rendu obsolètes. Et dans toutes les actions unitaires qui se présentèrent, ils cherchèrent l’unité avec l’UGT et les partis fidèles à la République.

Les victoires des fascistes et l’inefficacité de l’État mèneront le socialiste Largo Caballero à la tête du gouvernement avec pour mission de le reconstruire pour gagner la guerre. La CNT comprit qu’elle ne pouvait remporter la guerre à elle seule et elle devint gouvernementaliste, en pressant le chef du gouvernement de créer un Conseil national de défense formé uniquement par les centrales syndicales. Mais Largo, appuyé par les communistes et les républicains, ne céda pas aux pressions, tout en concédant en échange quatre ministères d’importance secondaire. La CNT, devant la perspective de rester en dehors du jeu, capitula. L’entrée de la CNT dans le gouvernement couvrit son transfert à Valence. L’option de reconstruire l’appareil d’État commença à s’ouvrir au sein des forces non révolutionnaires. Cela signifiait la formation d’une armée nouvelle qui engloberait les milices suivant un modèle classique de hiérarchies et de châtiments, la réapparition de la force publique d’avant le soulèvement populaire du 19 juillet, et le remplacement des organismes régionaux antifascistes et des comités locaux par des gouverneurs civils et des conseils municipaux adoubés par le gouvernement.

Entre-temps, la guerre avait acquis une dimension internationale. Craignant que la révolution n’atteigne leurs territoires, les principales puissances signèrent un pacte de non-intervention par lequel elles s’abstenaient d’apporter la moindre aide à la république espagnole. La supériorité militaire des putschistes – qui disposaient de l’aide du Portugal, de l’Italie et de l’Allemagne – n’offrait pas d’autre solution que de recourir à l’Union Soviétique, le seul État qui protesta contre l’ingérence italo-allemande dans la guerre civile espagnole, et l’unique puissance disposée à soutenir le camp républicain, même si elle avait également signé le pacte.

Les espoirs placés dans l’aide soviétique propulsèrent le PCE, qui augmenta sa présence dans les institutions dans des proportions bien supérieures à ses effectifs réels. Immédiatement, il prit la tête de tous les partis affectés par la révolution, allant jusqu’à défendre des associations de propriétaires terriens, d’industriels et de commerçants. Au début, il soutint les initiatives de Largo Caballero pour renforcer l’appareil d’État et forger une armée « populaire » dotée d’un commandement centralisé. Les décrets de restauration des conseils municipaux, de désarmement de l’arrière et de militarisation des milices signifiaient la récupération du pouvoir par le gouvernement, la reconstruction de l’État et la fin de la vacance de pouvoir qui avait permis à la révolution de progresser. Les nouveaux gouverneurs civils, en récupérant, avec l’appui des communistes, les pouvoirs des diverses juntes et des comités provinciaux, se heurtèrent à l’autonomie des comités populaires, des collectivités et des milices. Des incidents sanglants se produisirent à Madrid, Guadix, Gandía et Valence. La création ou l’extension des corps de police et la formation de brigades mixtes étaient destinées à contenir et démanteler le processus révolutionnaire aussi bien à l’arrière que sur le front.

Les dirigeants libertaires se montrèrent de fervents partisans de la militarisation, de la restauration des conseils municipaux et du désarmement de l’arrière, ainsi que de la participation à toutes sortes d’institutions. Tandis que dans les colonnes, on répondait « Miliciens ? oui, soldats ? jamais ! », le comité de rédaction de Solidaridad Obrera fut remplacé par un autre dirigé par Jacinto Toryho, plus disposé à promouvoir la ligne officielle, militariste, étatiste et prosoviétique. Il ne fallut pas longtemps pour que le journal proclamât que la guerre civile n’était pas une guerre de classes mais une « guerre d’indépendance contre l’envahisseur », comme l’affirmait le PCE, et que la direction libertaire s’érigeât en champion de « l’unité », de la discipline et des galons, au point qu’elle menaça de recourir à la force contre les miliciens dissidents comme ceux du IVe groupement de la colonne Durruti et ceux de la colonne de Fer.

Au dire des agents soviétiques, Durruti fut envoyé à Madrid dans le but d’amoindrir la force des anarchistes sur le front d’Aragon, et il fut convaincu par ses compagnons dirigeants de la CNT-FAI qu’avec sa présence ce front serait approvisionné. « Une balle perdue » ou plus probablement qui ne se perdit pas vraiment l’a tué, mais Madrid fut sauvé. La fin du siège madrilène fut l’œuvre de tous, mais le mérite en fut attribué aux Brigades internationales, dont la mission secrète était de neutraliser les milices anarchistes. La mort de Durruti le 20 novembre 1936 levait un obstacle important à la militarisation, en ce qu’elle autorisait l’invention à des fins politiques de la figure d’un caudillo militaire disposé à renoncer « à tout, sauf à la victoire », conformément à l’éditorial de la Soli de février. Avec cette phrase d’origine stalinienne, les comités responsables du mouvement libertaire inauguraient la doctrine circonstancialiste d’adhésion à l’État et renonçaient à leurs principes, tactiques et finalités. La chute de Málaga début février leur fournit le prétexte supplémentaire pour les confirmer dans leur choix. Après la bataille de Madrid, l’armée fasciste fut renforcée par la Légion Condor et plusieurs bataillons de volontaires italiens qui contribuèrent assez notablement à cette chute. La figure la plus originale des milices anarchistes andalouses, Francisco Maroto, fut arrêté à Almería en raison de son intervention en défense des réfugiés de Málaga et il fut accusé de sédition, ce qui déclencha une campagne pour sa libération soutenue de mauvaise grâce par la direction confédérale.

Le Comité péninsulaire de la FAI (Santillán, De Sousa, Herrera, Federica Montseny) commença à manœuvrer pour transformer l’organisation « spécifique », c’est-à-dire la coordination des groupes d’affinité, en parti politique, avec hiérarchie, statuts, cartes et cotisations, en faisant assaut d’adresse pour ne pas heurter les intérêts des divers groupes de pouvoir qui se formaient au sein de la nouvelle bureaucratie libertaire, et pour, dans le même temps, marginaliser les groupes affinitaires qui s’obstinaient à continuer comme avant. En réalité, il s’agissait de structurer politiquement une bureaucratie qui venait de naître aux dépens d’une révolution inachevée, facteur nécessaire à la ploutocratie politique et syndicale républicaine, la nouvelle bourgeoisie qui venait de se substituer à l’ancienne. Le poste officiel ou la responsabilité organique conférait des privilèges comme l’approvisionnement en produits de base introuvables sur le marché, le véhicule privé, les repas dans des restaurants de luxe et l’accès aux tripots, salles de bal et cabarets. Les manteaux de fourrure, le costume, la cravate et le chapeau réapparurent dans les rues. Dans ces conditions, les appels continuels de la CNT et de la FAI à augmenter la journée de travail, à en finir avec les revendications dans le travail et baisser les salaires furent contreproductifs, puisque l’exploitation du travail ne servit pas à renforcer la révolution, mais plutôt à consolider la domination d’une nouvelle classe.

La guerre de classes se convertit, avec l’approbation de la CNT-FAI, en une guerre d’indépendance contre un ennemi envahisseur. Les dirigeants libertaires parlaient ouvertement d’une république fédérale administrée conjointement par les organisations antifascistes à l’horizon de la fin de la guerre. L’offensive contre les anarchistes se matérialisait : campagnes de presse contre les mesures révolutionnaires (« D’abord gagner la guerre »), découverte de la tchéka de Murcia, assassinats de membres de la collectivité de Torres de la Alameda, emprisonnement de Maroto, suspension de la presse libertaire (Nosotros, Castilla Libre, CNT Norte) et tous les affrontements de Vinalesa, Cullera, Gandía, Burriana, Segorbe…

À mesure que la contre-révolution avançait et que le divorce entre la direction et les militants libertaires se consumait, des signes de dissidence et d’opposition radicale apparaissaient (Los Amigos de Durruti, les JJLL de Catalogne, la fédération locale des groupes de Barcelone, d’autres fédérations locales, la revue Ideas, les hebdomadaires Superación et Ruta, les quotidiens La Noche, Nosotros et Acracia, la publication ¡ Alerta !…). La direction de la CNT-FAI convoqua une réunion de la presse pour imposer une ligne unique. Après mai, Los Amigos de Durruti furent discrédités mais les syndicats s’opposèrent à leur expulsion. En juillet, une Commission d’assistance politique, la CAP, dirigée par García Oliver, Esgleas et Eroles, fut créée pour endiguer les opinions discordantes.

Il est évident qu’une forte réaction du prolétariat international contre ses propres gouvernements aurait liquidé le pacte de non-intervention et donné accès aux armes. La fin de la dépendance vis-à-vis de l’URSS concernant l’approvisionnement en armes aurait freiné l’influence sans fondement du PCE, la pénétration des conseillers russes dans l’armée et l’activité en toute impunité des services secrets staliniens. Elle aurait également gêné l’orientation capitularde de la direction confédérale et anarchiste face à l’État. À défaut, une telle orientation pouvait se donner libre cours. Mais l’action solidaire du prolétariat international ne fut pas suffisante et la révolution ne put aller à son terme. Dans le meilleur des cas elle adoptait la forme défensive des fronts populaires. Saint-Just n’avait-il pas déjà déclaré que « celui qui fait les révolutions à moitié ne fait que creuser sa tombe » ?

La bataille de Guadalajara préserva l’équilibre sur les fronts, en laissant le temps à une provocation de se déployer, qui était conçue pour écarter du gouvernement Largo Caballero (opposé à la domination des communistes et surtout à la fusion de son parti avec le PCE, comme cela s’était produit en Catalogne), en finir avec le poids excessif de la CNT-FAI, liquider les réalisations du prolétariat (déjà bien entamées), envoyer le POUM derrière les barreaux et lancer la chasse aux révolutionnaires. Le complot communiste trouva ses alliés les plus sûrs en Catalogne et fut mis en œuvre à travers eux. Il débuta par le vol de tanks à Barcelone et l’assassinat d’Antonio Martín à Puigcerdá, pour se dérouler dans la foulée le 3 mai 1937 avec la tentative d’occupation du centre d’appel téléphonique.

Les journées de mai mirent un point final à la révolution, bien que la partie ouvrière fût victorieuse dans la rue. L’abandon sans conditions des barricades par les ouvriers à la demande de leurs dirigeants conduisit à une implacable répression qui remplit les prisons et les camps de travail (récemment créés par le ministre de la Justice, García Oliver) de volontaires étrangers, de syndicalistes, d’anarchistes et de poumistes. Les comités de défense et les conseils d’ouvriers et de soldats furent dissous par la direction cénétiste pour éviter des soulèvements ultérieurs en réponse à de nouvelles provocations. À ce niveau, on ne peut pas parler d’erreur ou d’incapacité mais bien de trahison.

Les Tribunaux populaires furent vidés de leurs compétences et mis à l’arrière-plan. La contre-révolution créa deux instruments puissants, les Tribunaux d’Espionnage et de Haute Trahison, et le Service d’Information Militaire, et érigea un système de prisons secrètes, appelées « checas », totalement en marge de la justice ordinaire. Les objectifs de la lutte révolutionnaire se réduiront à un seul : libérer les prisonniers antifascistes. Le nouveau gouvernement de Negrín, Prieto et les communistes fut transféré à Barcelone. La CNT refusa d’y avoir un représentant, ce qui ne l’empêchera pas d’en réclamer un avec insistance peu après. Le cadavre de Berneri et la fosse contenant les corps des jeunes libertaires de San Andrés furent découverts ; on apprit l’assassinat d’anarchistes à Tarragone et les disparitions de Juan Rúa, Arís et Alfredo Martínez ; les stations de radio de la CNT furent fermées, la censure s’acharna sur la presse libertaire et le POUM fut déclaré hors la loi. À Barcelone, une seconde provocation eut lieu avec l’assaut de Los Escolapios et une troisième avec la fouille des locaux du syndicat du Transport et les assauts menés contre ceux des Jeunesses libertaires. Andrés Nin fut assassiné, les patrouilles de contrôle furent dissoutes, le Conseil d’Aragon fut supprimé manu militari et les collectivités aragonaises furent détruites par les Divisions communistes. Des tribunaux spéciaux intentèrent des actions contre les ouvriers révolutionnaires, qui étaient maintenant frappés du qualificatif infamant d’« incontrolados », et des procès s’intentèrent à partir des cimetières clandestins, des événements de mai, des feuilles clandestines, de la possession d’armes, etc. Les frontières repassèrent entièrement sous le contrôle du gouvernement. Toutes les entreprises et les terres collectivisées durent se soumettre à la nouvelle législation restrictive, quand elles n’étaient pas purement et simplement restituées à leurs propriétaires ou directement nationalisées pour « raison stratégique », comme ce fut le cas pour les transports, la métallurgie ou les communications.

Avec les soviétiques à la tête de l’armée populaire, les brigades anarchistes furent utilisées comme de la chair à canon et envoyées au front sans armement suffisant, sans appui de l’artillerie ni couverture aérienne, et furent pratiquement anéanties (le cas le plus flagrant fut celui de la 83e BM, l’ancienne colonne de Fer). À l’arrière, on enfermait et on torturait dans les tchékas les militants mobilisés. Sur le front, on fusillait impunément, sous n’importe quel prétexte, les anarchistes réfractaires au PCE. On sacrifiait des contingents de soldats dans d’inutiles batailles comme celles de Brunete et Belchite, des manœuvres d’usure qui n’empêchèrent pas la chute de toute la zone Nord (Biscaye, Santander et Asturies). Les comités dirigeants de la CNT et de la FAI, qui avaient créé en leur sein des sections de défense, étaient parfaitement au courant de tous ces faits, mais, loin de les dénoncer, ils se contentaient d’émettre des plaintes amères dans des rapports détaillés envoyés au chef du gouvernement.

Les militants libertaires se trouvaient dans la situation de devoir choisir entre une dictature fasciste et une dictature républicaine dirigée par des communistes. De combattre le fascisme en défense, non pas d’une révolution, mais d’un régime autoritaire bourgeois. Sa presse concurrençait les autres en matière de nationalisme et l’éloquence patriotique de ses délégués et commissaires, et était devenue méconnaissable. La faim et le froid frappaient la population qui souhaitait la fin de la guerre. La démoralisation s’empara irrésistiblement des masses qui luttaient pour l’abolition du travail salarié et des classes. La désertion prit un tour sérieux.

À la fin de 1937, la disposition de la direction libertaire espagnole à déposer les armes était totale. Non seulement elle entreprit une campagne pour imposer ses concessions au mouvement libertaire international, où se révélèrent très utiles certaines figures reconnues comme Rüdiger, Souchy, Leval, Lapeyre, Lecoin, etc, mais elle réclamait en outre constamment sa place dans le gouvernement de Negrín, et ne faisait aucun cas de la répression qui frappait ses rangs. Ses conceptions furent formellement et définitivement abandonnées lors d’un plénum économique qui se tint en janvier 1938 et dans un pacte postérieur avec l’UGT. Ils défendaient une république démocratique et fédérale, dont les Espagnols étaient censés voter la constitution à la fin de la guerre. La déroute de la bataille de Teruel provoqua une crise de gouvernement qui entraîna la démission d’Indalecio Prieto, partisan d’un « abrazo de Vergara » [armistice] avec les franquistes, patronné par le Royaume-Uni. Cette politique entrait en conflit avec la consigne de résistance à outrance du PCE et du comité national de la CNT, partisan acharné de Negrín.

Le négrinisme et le philocommunisme du comité national de la CNT (notamment celui du secrétaire national Marianet, de Galo Díez, Serafín Aliaga et du ministre Segundo Blanco) furent tellement exagérés qu’ils provoquèrent d’importants heurts avec la région catalane (plongée dans un Mouvement libertaire dirigé par un Comité exécutif de création récente) et avec la direction de la FAI. Après la déroute de Teruel et la partition de la zone républicaine en deux, tous, à l’exception du CN, étaient convaincus de la défaite finale. La crise attribua à l’organisation confédérale un poste ministériel dans le « gouvernement de la victoire ». Un plénum conjoint des trois branches du Mouvement libertaire espagnol réaffirma son soutien aux comités dirigeants syndicaux, partisans de la résistance à outrance brandie avec les « treize points » de Negrín, face au défaitisme du secteur opposé de la bureaucratie anarchiste, pareille aux socialistes prietistes.

La répression d’un gouvernement avec participation cénétiste conduisit au poteau les militants par brassées. Finalement, l’échec de la dernière des batailles inutiles, celle de l’Èbre, en même temps que la retraite des Brigades internationales et l’arrêt des envois d’armes soviétiques, amoindrit l’influence communiste et incita les secteurs malmenés par son sectarisme criminel, les socialistes non négrinistes, les républicains, la CNT du Centre et les anarchistes, à se rassembler. On essaya, en vain, de rompre la neutralité des puissances qualifiées de « démocratiques » et d’obtenir une paix honorable qui éviterait au peuple espagnol le massacre sanglant qui s’annonçait. Une série de nominations qui octroyaient une majorité décisive de commandements militaires aux communistes, accompagnée de la démission du président de la République (Azaña), fut à l’origine d’un contre-coup de force dirigé par le colonel Casado, qui mit fin à la dictature de Negrín et du PCE. En un clin d’œil, on mit un terme à la faible résistance opposée par les communistes mais sans pouvoir obtenir une paix honorable qui permît à ceux qui le désiraient de quitter le pays et apportât à ceux qui resteraient des garanties de ne pas se voir persécutés. Avec la victoire à portée de main, Franco ne se rendit pas à la raison. La fin de la guerre fut synonyme de souffrances sans fin pour les vaincus, à la merci d’un vainqueur assoiffé de vengeance s’ils étaient restés chez eux, ou comme hôtes indésirables des camps de concentration français ou africains, s’ils avaient pu fuir le pays. L’après-guerre fut atroce pour les perdants car les classes dominantes se comportent avec cruauté quand elles gagnent ou, simplement, quand une masse de réfugiés les dérange.

Miguel Amorós

Charla au local de la CNT d’Alicante, le 21 septembre 2016

(Traduction française, le 3 avril 2017).


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