Quartiers ouvriers de la révolution

Chris Ealham • Collectif des Métiers de l’Edition, Toulouse 2014
lundi 22 février 2016
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Introduction de Chris Elham [1]

Les historiens sont des êtres de chair et de sang et leur vie est inséparable des domaines dans lesquels ils choisissent de travailler et des résultats de leurs travaux. Tandis que je réfléchis aux origines de ce livre, il m’apparaît clairement qu’elles remontent à ma jeunesse dans l’Angleterre de Thatcher après 1979, pendant une période d’affrontements sociaux intenses et de crise économique profonde. Issu d’un milieu social modeste dans le sud « prospère » de l’Angleterre, où Thatcher avait en effet de nombreux partisans, j’ai été profondément marqué par les offensives racistes et les attaques contre la classe ouvrière, la répression contre les syndicalistes, l’augmentation du chômage et le nouveau système de maintien de l’ordre paramilitaire. Ce que l’on a appelé les « blessures cachées de la classe ouvrière [2] » sont devenues extrêmement visibles pour moi. J’ai fini par devenir hostile à l’autorité, je me suis radicalisé. Je ne connaissais pas le « bon vieux temps » du paradis terrestre du boom de l’après-guerre et j’étais choqué par la passivité de ceux qui avaient connu des temps meilleurs. J’en suis venu à croire que les formes institutionnalisées de contestation n’étaient pas appropriées et que la réponse se trouvait dans la rue.

Comme pour beaucoup de personnes de ma génération, mon attitude de défi a trouvé un écho dans le mouvement punk. Au début de mon adolescence, je suis devenu punk. J’ai découvert Rock Against Racism, une sorte de Front populaire musical qui, tout en étant naïf et confus sur le plan politique, mobilisait un grand nombre de jeunes contre le National Front fasciste qui émergeait. J’ai rapidement été attiré par le groupe anarcho-punk phare Crass, dont les concerts périodiquement visés par des skinheads fascistes étaient des exemples d’agit-prop. J’accueillais avec avidité le message antiautoritaire de Crass, tandis que mes amis punks, plus âgés que moi pour la plupart, me faisaient peu à peu découvrir les idées de l’anarchisme et ses grands penseurs. C’est à ce moment-là que j’ai entendu parler de l’importance de l’Espagne pour la première fois.

À travers cet intérêt pour l’anarchisme, je suis devenu totalement fasciné par les idées et leur pouvoir. J’ai alors été le premier de ma famille à aller à l’université. Cet acte, en lui-même, constituait un rejet de la structure de classe du système éducatif britannique rigide : comme mes frères, ma sœur et mes camarades d’école, qui font maintenant tous partie de la classe ouvrière, j’ai fréquenté un établissement d’enseignement secondaire technique, dont j’ai découvert plus tard qu’il était le pire de tous ceux du Royaume-Uni.

Quand je suis entré à l’université à Londres, j’ai, peut-être de manière inévitable, choisi de ne pas aller dans celles de l’élite telle que King’s College ou University College London. Je suis plutôt allé à Queen Mary College dans l’East End, où avaient vécu autrefois Pierre Kropotkine et Rudolf Rocker et qui abrite aujourd’hui encore Freedom Press, la plus vieille maison d’édition anarchiste au monde. Ce furent des années de grandes luttes sociales : le soulèvement des jeunes des quartiers pauvres, la guérilla urbaine menée par l’IRA contre l’armée britannique, les luttes des chômeurs, « les sorties shopping des prolétaires » ou actions d’autoréduction collectives, et la lutte d’arrière-garde des syndicats contre la répression patronale et étatique (dans laquelle mon frère était impliqué directement). Ce furent aussi des années de mensonges et de déformations médiatiques impressionnants, ainsi ceux qui refusaient d’accepter le monde tel qu’il existait étaient calomniés, diabolisés, si déformés qu’ils devenaient méconnaissables. De plus, en tant que jeune étudiant d’histoire à l’université, je voyais comment les histoires « officielles » déformaient de la même manière les luttes passées. Tous ces thèmes et toutes ces luttes ont ensuite été présents dans mes écrits d’histoire, puisque je cherchais à suivre l’exemple d’Edward P. Thompson et à « sauver » les ouvriers « de l’immense condescendance de la postérité » [3].

De tous les travailleurs que j’aurais pu choisir de « sauver », ceux de Barcelone, capitale de l’anarchisme européen, ont captivé mon imagination. J’avais très envie d’étudier les conditions locales qui avaient permis l’émergence d’une culture de l’action directe aussi riche et puissante. Je voulais aussi vraiment comprendre comment les anarchistes attiraient non seulement les travailleurs traditionnels de l’industrie mais aussi des groupes plus marginaux comme les vendeurs à la sauvette et les chômeurs. C’est la diversité sociale de ses membres qui forçait le mouvement à préconiser un éventail de formes de protestation aussi large, allant de la grève à des manifestations et des actions directes agressives, invariablement illégales, en passant par des grèves de loyers, des émeutes urbaines, des périodes frénétiques de vols à l’étalage collectifs, des actes violents contre la police et des vols à main armée. Assez souvent, ces actions de protestation appartenaient à la rue plutôt à qu’à des organisations spécifiques. J’étais également déterminé à démêler les circonstances qui ont conduit à la révolution de 1936-1937, à la révolution ouvrière la plus populaire de toutes celles de l’histoire européenne, celle qui a eu la plus grande portée.

Tandis que j’avançais dans mon travail, je me suis de plus en plus intéressé à la lutte pour le contrôle et la transformation de l’espace. J’ai vécu à Barcelone pendant les deux années qui ont précédé les Jeux olympiques de 1992. J’ai été témoin à ce moment-là des débuts de la « gentrification » et de la colonisation du Raval, le plus vieux quartier populaire de la ville, par la classe moyenne. Lors de mes séjours suivants, j’ai découvert que de plus en plus de lieux du Raval que j’aimais fréquenter avaient été rayés de la carte par la plume des urbanistes et les coups de bulldozers des entreprises de construction. Cette sensibilité spatiale est devenue le fil conducteur de mon travail et constitue un thème unificateur dans ce livre.

Je suis ravi que les lecteurs français puissent avoir accès à mon travail sur Barcelone. Je suis infiniment reconnaissant au CMDE et à Elsa Quéré, qui s’est révélée être une traductrice et une éditrice exceptionnelle, d’avoir rendu cela possible. Depuis longtemps maintenant, je suis avec un grand intérêt les luttes d’action directe menées par des chômeurs français, notamment l’utilisation de l’autoréduction, une forme d’« auto-suffisance » et de protestation à laquelle j’ai consacré beaucoup de temps dans mon travail sur la Barcelone des années 1930. Les lecteurs français seront, je l’espère, intéressés de voir comment, dans l’esprit des élites européennes, Barcelone a hérité du Paris révolutionnaire du XIXe et endossé son costume de « ville des barricades ». Depuis le XIXe, les maîtres de Barcelone espéraient, comme je le montre dans ces pages, asseoir leur pouvoir en imitant ce que Hausmann avait fait à Paris, mais leurs projets ont finalement été contrecarrés par les contraintes financières et la faiblesse de l’État espagnol. Ils poursuivent aujourd’hui leurs efforts : les élites de Barcelone cherchent à étouffer les luttes urbaines en restructurant la ville afin de tenter d’apporter une paix sociale durable à ce que l’on a récemment appelé « Warcelona [4] ».

Source : http://www.editionscmde.org/Les_rev...


[1Chris Ealham, pour la première fois traduit en français, est un historien anglais spécialiste de la guerre d’Espagne. Il a notamment publié le remarqué Anarchism and the City : Revolution and Cunter-Revolution in Barcelona, 1898-1937 (AK Press). Il vit et travaille à Madrid.

[2Richard Sennett et Jonathan Cobb, The Hidden Injuries of Class, New York, Knopf, 1972.

[3Edward P. Thompson, La Formation de la classe ouvrière anglaise, Paris, Points, 2012, p. 12.

[4Jordi Borràs Abelló, Warcelona, una història de violència, Barcelone, Pollen, 2013. Ce nom est un jeu de mot constitué de l’anglais « war » qui signifie « guerre » et du nom propre Barcelone (ndt).


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