Concha Pérez Collado nous a quittés

ce 17 avril 2014 à Barcelone
mercredi 30 avril 2014
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Concha Pérez en 1947 [1]

Concha Pérez Collado nous a quittés ce 17 avril 2014 à Barcelone à l’âge de 99 ans. Elle était l’une de ces mujeres très libres de tempérament qui s’engagèrent très jeunes dans les activités libertaires. Nous avons évoqué dans Les fils de la nuit, p. 239 son séjour dans la colonne Sur-Ebro, dont le délégué général était Antonio Ortiz qui se vanta d’avoir été le premier à expulser les femmes de sa colonne.

Depuis qu’elle vivait dans la maison de retraite de la Barceloneta, Concha recevait beaucoup de visites et accordait volontiers des entretiens [2]. Elle faisait savoir que jusqu’à son dernier souffle elle n’arrêterait pas de lire.

Quand nous la visitâmes en mars 2013 nous lui apportâmes, bien sûr, notre édition espagnole en deux volumes des fils de la nuit : elle avait déjà lu le récit d’Antoine dans la première. Concha très vive, curieuse et prête à rigoler nous raconta quelques moments de sa jeunesse, ses fréquentations des années trente, notamment dans l’Ateneo Faros, sans oublier un bon ami qu’elle avait à l’époque qui devint en 1934-35 l’ennemi public n° 1 à Barcelone : José Virgili Martorell . Sa famille ne voulait pas trop qu’elle le fréquente mais elle le fit quand même. Nous lui avions amené une photo de lui datant de cette époque car elle n’avait appris qu’en 2011 par des amis les conditions de sa capture et de son exécution en 1941. Nous lui posâmes des questions sur les hommes d’action anarchistes qu’elle avait pu connaître à travers lui.

Avant de se quitter Concha nous émut beaucoup en nous disant qu’en discutant avec des fouineurs comme nous elle arrivait à se représenter certains aspects de son histoire qui lui manquaient car pendant longtemps ses compañeros et compañeras vivaient séparés, ne sachant plus rien les uns des autres.

Comme il se dit à Barcelone depuis le 17 avril « Si ce pays avait un peu de décence, au lieu de rendre hommage aux Suarez, Fraga ou Carrillo, aujourd’hui il se lamenterait de la perte de la Concha… »

Concha Perez et Joaquina Dorado en juin 2005 [3]

Notes giménologiques sur Concha Pérez Collado

Pour comprendre le genre de femmes qui se faisaient miliciennes, il est intéressant de se pencher sur l’existence de Concha Pérez Collado.
Cette militante de la FAI, née en 1915, partit au front en même temps que ses amis du quartier barcelonais des Corts. Comme d’autres jeunes filles libertaires, le choix de prendre le fusil ou de s’employer comme infirmière découlait logiquement de leur engagement personnel, déjà au sein de la famille :
« Pendant la Dictature, mon père fut emprisonné durant de longs mois. Nous sommes allés voir le chef de la police, et moi qui devais avoir dans les dix ans et étais très hardie, je lui expliquai la situation de la maisonnée : le père en prison, la grande sœur qui n’allait pas bien, le frère et moi qui étions petits, la mère au travail. Cela l’émut peut-être car au bout de quelques jours, le père fut libéré.
Notre éducation était anarchiste. Avant la République, nous lisions la Revista blanca. […] Les gens pensent que nos idées ne sont basées que sur la violence ; alors que la violence intervient quand il n’y a pas d’autre solution ; il y a plus de sentiment et de romantisme que de violence dans l’idée anarchiste. Bien, moi avec les conférences, la lecture des Novelas [ideales] et tout ce que je voyais autour de moi, je suis devenue rebelle en grandissant. […] Quand advint la République, presque tous les gosses des caramelles [4] sont allés à la FAI. […] j’ai commencé à travailler à l’âge de treize ans. […] Je donnais tout mon salaire à la maisonnéeE [5]. »

Dès avril 1931, à l’âge de quinze ans, Concha et sa famille participent à la libération des détenus de la prison et à la manifestation populaire pour la baisse des loyers sur la place Sant Jaume, où la police leur tire dessus. Elle se mêle aussi aux grèves insurrectionnelles de 1933, manipule des bombes artisanales - « lesquelles, heureusement, ne valaient rien » - fait cinq mois de prison pour port d’arme, et se pose la question de l’auto-défense face à la police :
« Nous n’avions que deux ou trois pistolets. J’en ai hérité d’un, mais plus tard. Mon père en avait, mais je ne le voyais pas tuer quelqu’un avec. […] Je le pressais de me le donner, et lui me disait : “Quand ce sera le moment”. Il l’a fait en 1936 […] García Oliver nous apprenait à le manipuler, mais la jeunesse ne se préparait guère. La guerre ne nous surprit pas car nous savions ce qu’il allait se passer, mais sur le plan des armes nous n’étions pas prêts. »
Après chaque tentative insurrectionnelle [janvier et décembre 1933] Concha se désespère : « À chaque fois nous étions déçus parce que cela ne menait à rien. […] Nous croyions que nous allions faire la révolution, mais je me disais : et bien, c’est ça la révolution ! le lendemain tout continuait pareil. Il fallait aller travailler ».
En 1935 elle décide « d’aller vivre seule » pour bénéficier « des libertés propres aux hommes » : « Il y avait un peu de tirage à la maison avec ma mère. Elle m’a toujours bien traitée, mais mon frère était très aimé ; moi j’étais très rebelle, et aussi en tant que femme… Quand elle me disait “Fais ceci”, moi je répondais : “Que Pepe le fasse, les tâches doivent se partager !”. Et ma mère ne le comprenait pas car pour elle les travaux de la maison revenaient aux femmes. »

Les groupes libertaires étaient majoritairement masculins et Concha s’habitua à partager ses idéaux et le temps libre avec des hommes. Elle connaissait le groupe des Mujeres Libres sans y participer parce qu’elle avait trouvé sa place dans la dynamique d’un collectif où les hommes la respectaient. Et puis elle savait faire face aux comportements machistes [6].

Concha raconte de manière détaillée ses activités au sein de l’Ateneo Faros dans le quartier de Les Corts où les jeunes apprenaient à lire et à écrire, dévoraient les journaux et revues, visionnaient des films sur la question sexuelle que projetait Escorza [7], discutaient de l’avortement et de l’amour libre, assistaient à des conférences etc. Là encore les femmes ne venaient guère : « Les autres quand elles sortaient, elles allaient plutôt danser ».
Le mouvement libertaire critiquait le modèle patriarcal de la relation entre les hommes et les femmes et proposait l’amour libre comme alternative ; mais il se débattait plutôt qu’il ne se pratiquait entre militants, faute de méthode contraceptive véritablement efficace : Concha n’osait avoir de relation sexuelle par peur d’être enceinte [8].

Dans son atelier de confection, elle devint déléguée syndicale CNT, section Arts Graphiques. C’étaient ses collègues qui lui avaient attribué cette charge. « Les femmes ne participaient pas facilement aux activités ; elles venaient une fois ou deux aux réunions, au mieux pour une plainte précise, mais ensuite elles n’étaient pas constantes. [9] »
Concha logeait chez des amis dans le quartier de la Torrassa où elle fit la connaissance d’autres jeunes militants comme Peirats, les frères Carrasquer, et participa à la mise en place d’une école rationaliste. Après les élections de février 1936, les jeunes restaient ensemble jour et nuit, sentant la tension monter, jusqu’au 18 juillet où « quelqu’un vint nous dire qu’ils étaient dans la rue ».

Dès le 19 ils forment un Comité dans le bar des Federals qui deviendra le « Comité de guerre du quartier de Les Corts ». Ils se mêlent de la prise de la caserne de Pedralbes, remplissent par deux fois leur camion de fusils qu’ils répartissent dans le quartier et qu’ils utiliseront au front. Ils allèrent aussi ouvrir les portes de la prison Modelo : « J’avais conscience que nous étions en train de faire la révolution ». Huit jours après ils constituent à une centaine (dont sept femmes) « la colonne des Aguiluchos de Les Corts - à ne pas confondre avec celle des Aguiluchos de la FAI » de García Oliver. Ils partent libres et autonomes à Caspe puis intègrent la colonne Hilario-Zamora. À La Zaida, ils apprennent qu’ils font désormais partie de la colonne Ortiz. « Beaucoup de femmes étaient là, non pour combattre mais pour aider les soldats. Mais moi et Carmen nous étions des miliciennes. […] À La Zaida, je ne crois pas qu’il y avait la moindre milicienne. Les infirmières étaient à l’arrière, mais durant l’attaque, on ne voyait guère de femmes. Mon frère qui avait fini son service militaire allait à Azaila comme artilleur. On s’est retrouvés pendant l’attaque sur Belchite. Moi, j’étais avec mon compagnon ». Il y avait aussi ses amis du quartier - dont Enric Cassanyes [10] - organisés en centurie. Concha participe à deux attaques (Belchite et Quinto) mais la plupart de temps « nous ne faisions rien ». Alors elle se dit que vu son peu d’efficacité à la guerre, elle serait plus utile en ville, et elle rentre à Barcelone en permission à Noël. Mais après avoir travaillé dans divers endroits collectivisés, elle trouve la vie civile bien vide après l’intensité du front : « Je ne trouvais rien pour moi, je me démoralisais » [11]. Concha repart finalement au front d’Almudevar, retrouver ses compagnons, deux mois durant. Mais à nouveau elle ne s’y sent plus à sa place et retourne à Barcelone où elle travaillera dans une usine d’armement jusqu’à la fin du conflit.

La jeune libertaire déplorait les mauvaises conditions sanitaires et le fait « de passer du temps à attendre l’ordre d’attaquer » qui ne venait pas. « On discutait de la militarisation qui se préparait. Ils faisaient passer les femmes à l’arrière. J’ai souvent discuté avec Ortiz […] pour lequel il y avait plus d’hommes atteints de maladies vénériennes que par balles. Il aurait pu faire la distinction entre celles qui venaient se battre et celles qui venaient gagner leur vie [les prostituées] […] Quelques femmes sont restées au front, comme mon amie Maria [12]. »


les milicies us necessiten [les milices ont besoin de vous] [13]

De fait il apparaît que les miliciennes ne furent jamais vraiment acceptées, et l’image reproduite par milliers sur les affiches au cours des premières semaines de la révolution servait plus la propagande qu’elle ne rendait compte d’un changement radical des mentalités.

« Au front, parce que nous étions des femmes, on nous chargeait toujours d’un travail en plus, de nettoyer, de cuisiner etc. mais nous faisions quand même les gardes comme les hommes, et lors de l’attaque de Belchite, nous y sommes allées, comme eux. [Toutefois] Les compañeros nous tenaient en grande sympathie, ils nous respectaient beaucoup. Parfois ils nous protégeaient un peu [14] ». Concha décrit aussi les activités d’autres femmes qui n’étaient pas en première ligne mais qui soutenaient leurs maris, frères ou fils à l’arrière, telles la mère et la sœur des Carrasquer.

Concha a bien connu au front Carmen Crespo, Libertad Ródenas et Maria Rius, née en 1909 à Arbeca, experte dans la préparation d’évasions de la prison de femmes : « En mars 1937, elle incorpora la colonne Hilario-Zamora à Sástago. Là elle créa un atelier de confection de vêtements pour les combattants. Elle prit part aux attaques sur Quinto et sur le Monte Carnero [15] ».

Concha n’oubliera jamais non plus son amie Martirio Romero de Córdoba qui se battit vaillamment sur le front de Huesca, et qui creusait encore des tranchées dans un bataillon de fortifications à Barcelone quand les franquistes entrèrent. Torturée dans un commissariat, elle fut condamnée à mort et vit sa peine commuée. « D’autres n’eurent pas tant de chance », conclut Concha… Elle sort également de l’oubli d’autres combattantes comme María Durán, du Groupe excursionniste Sol y Vida du quartier du Clot ; et Caridad Mercader qui participa à l’assaut contre la Capitanía et partit avec Durruti. Elle revint du front le corps marqué par la mitraille. [16]

Les calomnies habituelles contre les anarchistes coururent au sujet de l’évacuation des femmes prostituées du front : on parla d’exécutions ordonnées par Durruti, que personne n’a évidemment jamais vues [17]

A suivre


Bibliographie utilisée :

Ackelsberg A., Martha, 2010, La vie sera mille fois plus belle. Les Mujeres Libres, les anarchistes espagnols et l’émancipation des femmes, ACL, 2010.

Berenguer, Sara, 2011, Femmes d’Espagne en lutte. Le courage anonyme au quotidien de la guerre civile à l’exil, ACL, Lyon, 2011 : pour les deux photos de Concha et de Joaquina.

Camps Judit, Olcina, Emili, 2006, Les milícies catalanes al front d’Aragó, 1936-1937, Laertes, Barcelona, 2006.

Iturbe Lola, 2012, La mujer en la lucha social y en la guerra civil de España, La Malatesta &Tierra de fuego, Madrid, 2012.

Moroni, Sara, 2007 [Entretien avec ] Concha Pérez Collado : anarquista, miliciana en la Guerra Civil Española in Germinal, Revista de Estudios Libertarios núm.4 (octubre de 2007)

Strobl Ingrid, 2002, Partisanas. La mujer en la resistencia armada contra el fascismo y la ocupación alemana (1939-1945), deuxième édition, Virus, Barcelona, 2002



Les Giménologues, 27 avril 2014


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Entretien dans Solidaridad obrera en 2006


[1Photo tirée de l’ouvrage de Sara Berenguer, 2011

[2Dont le plus récent donné à Rojo y Negro en 2011 est consultable en ligne : rojoynegro.info.
On lira aussi celui de 2006 publié dans Solidaridad Obrera (Lire le doc en PDF à la fin de l’article : Soli 2006)

[3Photo tirée de l’ouvrage de Sara Berenguer, 2011

[4Groupes chantant des airs traditionnels catalans dans les quartiers

[5ntretien avec Judith Camps, in Camps i Olcina, 2006, pp. 288-301. L’entretien doit dater de 2004 ou 2005. Sauf mention contraire, tous les propos cités de Concha viennent de cet ouvrage.

[6Eléments extraits de l’article de Sara Moroni basé sur une entrevue avec Concha en 2006, publiée en 2007.

[7Manuel Escorza del Val, un jeune homme handicapé qui fera parler de lui plus tard, notamment en tant que responsable du groupe d’investigation de la CNT-FAI à Barcelone. « Pendant la guerre, il ne s’est pas très bien comporté » signale Concha.

[8Moroni, 2007

[9Moroni, 2007

[10Il vit toujours à Barcelone

[11Ackelsberg, 2010, p. 102.

[12Rappelons aussi l’existence de la milicienne Pepita Inglès dans la colonne Durruti qui se battit jusqu’à sa mort en avril 1937, et bien sûr Mika Etchebéhère et Pepita Urda, dans la XIV° Division sur le front de Madrid. M. Ackelsberg évoque aussi Rosario Sánchez et Pepita Vázquez Núnez (Cf. Mujeres Libres N°13).

[14Strobl, 2002, p. 356.

[15Iturbe, 2012, p. 84.

[16Strobl, 2002, p. 358

[17Voir dans Camps i Olcina, 2006, p. 128 le témoignage du milicien Rufo Beles Mendes : « [Durruti] en a fait fusiller une, mais je ne l’ai pas vu ».


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