Rastros de rostros en un prado rojo (y negro)

Las casas Baratas de Can Tunis en la revolución social de los años treinta
mardi 18 mars 2014
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Rastros de rostros en un prado rojo (y negro)
Las casas Baratas de Can Tunis
en la revolución social de los años treinta
 [1]

Les luttes de quartiers à Barcelone dans les années trente
Ou l’histoire de ceux « qui n’ont pas fait l’histoire »


« Ce qui était remarquable chez eux, malgré toute répression qui leur tombait dessus, c’est la constance avec laquelle ils menaient leurs activités critiques sur tous les plans, sans faire de distinction ni poser de priorité entre la sphère du travail ou de la production, et celle du territoire ou de la reproduction sociale. [2] »

Les « maisons pas chères » furent construites par le patronat au moment de l’exposition universelle de 1929 à Barcelone, pour virer les pauvres qui s’incrustaient dans des baraques au flan de la colline de Montjuïc, et les rapprocher des entreprises (textile, métallurgie, construction) qui se trouvaient déjà à Can Tunis.
Les familles relogées dans 500 petites maisons basses, serrées les unes contre les autres, sans école, sans centre de soins, sans hygiène (mais aussi – par chance – sans église ni caserne de la Guardia civil), firent en sorte de s’approprier immédiatement cet inhospitalier recoin à coup de solidarité et d’action directe.

« L’intérêt est de savoir comment les gens du commun sont capables de faire une révolution sociale, et cet événement ne se produit pas en un jour. Il est donc important de parcourir l’itinéraire qu’ils ont suivi pour en arriver à un tel engagement total. [3] »

Nous parlerons et reparlerons de ce livre sorti à Barcelone en juin 2013 aux éditions Virus [4].

Pere López nous écrivait en 2005 que le chemin à parcourir commença pour lui et ses frères dans la volonté d’en savoir plus sur leur grand-père et sur les « gens comme lui qui s’embarquèrent - à savoir jusqu’à quel point- dans les milices, et qui ensuite se retirèrent dans leur exil intérieur sans rien dire à personne, même pas à nous. À travers lui, il nous plairait de comprendre les raisons fondamentales qui ont rendu possible la situation d’exception révolutionnaire de 1936-1937. Nous pensons que ce genre de situation n’est possible que lorsque beaucoup de gens - anonymes pour la plupart – après avoir longtemps et quotidiennement pratiqué « l’idée » ou « les idéaux » rencontrent le moment opportun et se lancent de manière décidée à l’assaut du monde pour le changer. »

Dans un entretien récent, Pere ajoute que lorsqu’on veut comprendre et pas seulement décrire ou expliquer, alors la recherche s’assimile à un voyage nourri par l’imprévu, la dérive, où l’on s’égare de temps à autre. Et maintenant que le livre est fini, le voyage continue, à un autre rythme.

Un libraire barcelonais raconte qu’un jeune homme qui disait ne jamais lire de livres est venu chercher celui-là parce qu’il parlait du quartier mal famé où vivait sa famille. Rastros de rostros est donc lu et commenté par ceux dont Pere a parlé.
Quelques-unes des personnes qui avaient refusé de lui confier leurs souvenirs acceptent de le faire maintenant. D’autres lui remettent des photos de famille, ou des écrits.
On trouvera sur le blog créé après la sortie du livre http://rastrosderostros.wordpress.com/

quantités de photos, de recensions, de dossiers de presse des années trente, de compte rendus de présentations, d’autobiographies de protagonistes…
Et une video : http://vimeo.com/rastrosderostros/video


Ce blog est déjà un vrai dédale où l’on entre, happé par les physionomies des « elles » et des « eux » saisis dans l’actualité de leur engagement, partant pour le front, faisant la fête dans le barrio, posant en famille… et on n’en ressort pas comme cela.

Parfois, après leur publication, les travaux qui se penchent de manière fouillée et attentionnée sur les processus révolutionnaires - une matière que l’historiographie la plus répandue considère comme inerte – voient continuer à se tisser, sans eux, la trame sociale d’un monde qui a vécu malgré la criminalisation dont il fit (et fait encore) l’objet [5].

Car depuis une dizaine d’années, notamment en Catalogne, en connivence avec l’Église qui béatifie ses martyrs de la guerre civile, on voit se fabriquer « une mémoire historique qui ensable la mémoire collective » (Pere López), notamment en réactivant la criminalisation des révoltés des années trente.
Et ceux-là mêmes qui dans le camp dit progressiste ont participé au pacte de l’oubli au cours de la transition après 1975 font de la surenchère aujourd’hui et prétendent occuper le terrain mémoriel en désignant les « bons » et les méchants », c’est-à-dire les « républicains civilisés » et les « révolutionnaires extrémistes ».

Nous voyagerons donc un moment avec Pere López et présentons aujourd’hui la traduction du premier entretien qu’il a donné à un périodique madrilène :

« La lutte des travailleurs de Can Tunis n’était pas un cas à part »

Entretien de Julian Vadillo avec Pere López Sánchez, auteur de Rastros de rostros, publié dans le journal Diagonal [6], le 15 octobre 2013.

Nous avons interviewé Pere López Sánchez, spécialisé en géographie sociale et en histoire de l’espace barcelonais. Avec Rastros de rostros en un prado rojo (y negro) il a recueilli les voix et les témoignages d’un quartier en lutte pour de meilleures conditions d’existence et pour une transformation sociale.

Pere López (né à Barcelone en 1956) a reconstitué l’histoire collective d’un quartier, celui des Casas Baratas de Can Tunis ou Prat Vermell à Barcelone. Ces maisons, construites dans la fièvre de l’Exposition Internationale de Barcelone en 1929, furent les protagonistes du développement du mouvement ouvrier de la capitale catalane/

« Quand et comment a surgi l’idée de faire ce travail ?

Quand ? C’est assez difficile de le préciser. Cela faisait déjà longtemps que l’idée me trottait dans la tête, mais pour une raison ou une autre je trouvais toujours des excuses pour ajourner le fait de m’y mettre à fond. Je m’y suis lancé pour de bon à l’automne 2004 même si, en fonction de mille circonstances qui survinrent, je dus m’arrêter de temps en temps pour me consacrer à d’autres affaires plus urgentes. Je dirais que ce projet a pris forme tant bien que mal, chemin faisant. Il vient de loin et j’ai progressé lentement, sans me presser.

Comment expliquer les raisons du livre ? Je pourrais en citer plusieurs, mais je résumerais en disant qu’il m’intéressait de savoir comment les gens ordinaires sont capables de faire une révolution sociale. Conscient qu’un tel événement n’arrive pas en un jour, j’étais curieux de connaître l’itinéraire qu’ils avaient suivi pour qu’un jour, ils y soient allés à fond. Je veux dire par là que l’histoire du jour J et de l’heure H - quelle que soit la date - ne me convainc pas, et encore moins lorsqu’elle provient de ceux qui nous rebattent les oreilles avec la spontanéité opportuniste des anonymes qui ne feraient que suivre le mouvement quand cela leur convient. Choisir l’endroit fut une question mineure, je voulais que ce soit un territoire périphérique habité par ceux qui “n’ont jamais fait l’histoire”. Mais je ne voulais pas que le lieu me soit trop lointain. Cela pouvait être les Casas Baratas de Can Tunis, mais aussi la Torrassa... Mais, comme je l’explique dans le livre, j’ai finalement choisi les Casas Baratas car elles étaient liées à ma famille paternelle.

Le livre s’élabore sur la base de plusieurs entrevues. Quelles difficultés as-tu rencontrées dans ce processus ?

Je ne sais pas si je fais bien, mais laisse-moi préciser une chose pour commencer. Je n’oserais pas dire que j’ai réalisé beaucoup d’entrevues ; je dirais même que je n’ai presque pas employé le magnétophone, même si je l’avais dans ma sacoche. Je préfère dire que j’ai parlé ou conversé avec beaucoup de gens, et pas juste une fois mais plusieurs. Avec certains d’entre eux nous allions même manger ou prendre un verre. Certains me suggéraient de garder trace des “informateurs”, mais je ne pourrais ni ne voudrais le faire ; en tout cas j’en ai importuné des centaines, ça c’est sûr. Le processus s’est déroulé selon l’effet boule-de-neige. Dans les archives, je trouvais une série de noms et je partais à leur recherche. Après les discussions, d’autres noms surgissaient et je retournais aux archives. Et ainsi de suite. Un aller et retour constant et interminable.

Les difficultés étaient d’un autre ordre. Bien que je me sois présenté (je leur disais que ma famille avait vécu dans le quartier, que nous étions les tels, en donnant le sobriquet - car là-bas tous se connaissent encore à partir de lui -, que je n’étais pas intéressé par les cancans, que je voulais seulement reconstituer le passé des luttes sociales de ceux qui vécurent à cette époque dans le quartier), j’ai dû, la plupart du temps, faire face aux réticences de ceux qui n’avaient aucune envie de parler. Ils arguaient qu’il était préférable de ne pas parler de ces années-là, ce qui est compréhensible et en même temps terrible après tout le temps écoulé. Ils furent durement châtiés après la défaite - il me semble que j’apporte des témoignages, des documents et des données plus qu’éloquents -, on les a traités en pestiférés : c’étaient les plus méchants d’entre les méchants, avec en plus quelques histoires, romancées ou non, qui donnaient du quartier et de ses habitants une mauvaise image. Le plus difficile fut donc de gagner leur confiance, de les convaincre que je n’allais pas raconter une fois de plus les mêmes histoires pour les enfoncer davantage. Ils en ont assez et moi aussi, et une des raisons de ce livre est de rompre avec la stigmatisation qui les a harcelés et qui les harcèle encore. Ils résumaient la chose en disant que dans le quartier il y avait de tout, comme partout, mais qu’il y avait aussi beaucoup de personnes travailleuses, et qui luttaient et que c’est pour cela qu’ils furent autant salis ; qu’ils ne méritent pas les insultes et cette mauvaise réputation qu’on leur a toujours faite.

Qu’est-ce qui t’a le plus interpellé dans tous ces témoignages ?

Je ne peux pas le dire avec précision. Je garde en mémoire des anecdotes innombrables et des impressions qui ne sont pas toutes présentes dans les nombreuses pages de Rastros de rostros, certaines tout simplement par respect pour eux car il y en a qui sont vraiment très fortes.

Je ne sais si le mot qui conviendrait le mieux est leur humilité ou leur simplicité. L’un d’eux, après m’avoir raconté certaines choses dont j’ai parlé (ou non) dans le livre, me signala qu’il avait rencontré Cipriano Mera en exil, travaillant avec lui et d’autres compagnons. Il dit aussi qu’il échangea quelques mots avec Quico Sabaté avant qu’il ne traverse la frontière pour la dernière fois, et tout cela par hasard, par pure coïncidence... Plus d’un m’a dit : “Ce que nous avons fait n’a pas de mérite, c’est ce que le sort nous a réservé”.

En outre, les plus âgés mettent un point d’honneur à ne pas accepter les ignominies et les mensonges éhontés qu’on leur lançait. Ramón et Sebas, végétariens et naturistes, ne comprenaient pas qu’on les traite de sanguinaires. Encarna s’énervait rien qu’en repensant aux niaiseries (memeces, c’est le mot qu’elle utilisait) qu’on leur balançait. Il est clair qu’ils transmettaient une part de cette douleur... Ils furent maltraités autrefois et encore de nos jours parce que “nous portons un monde nouveau dans nos cœurs”, selon la formule rappelée par Tomás. La surprise fut de constater que cette révolution sociale paraissait lointaine aux yeux des enfants ou petits-enfants des protagonistes et qu’ils n’avaient presque aucune notion de ce qui s’était passé, ni de l’implication de leurs parents. C’est avec eux que j’ai rencontré, souvent, les plus fortes barrières. Ils se souvenaient surtout de la grande faim, du fait qu’ils avaient enduré des pénuries, etc., et de pas grand-chose de plus. Maintenant que le livre a commencé à circuler et qu’ils ont vu la vidéo, il semble que de nouvelles voix surgissent pour revendiquer avec orgueil la dignité dont firent preuve leurs géniteurs...

Une vue des Casas Baratas de Can Tunis

Penses-tu que l’environnement du quartier de Can Tunis fut fondamental dans l’acquisition de la conscience de classe de la part de ces protagonistes anonymes de l’histoire ?

Bien que j’aie abordé ce qui s’est passé dans ce faubourg de Can Tunis, et plus particulièrement dans le quartier des Casas Baratas du Prat Vermell, je ne voudrais pas que ce soit interprété comme s’il s’agissait d’un cas particulier. Bien entendu l’analyse concrète des situations réelles met en évidence certaines singularités, mais je préférerais que l’on comprenne que ce processus révolutionnaire a été vécu avec la même intensité à d’autres endroits qui avaient une composition sociale semblable. En ce temps-là, les rythmes de vie faisaient que les quartiers, les lieux habités, étaient des espaces de sociabilité dans lesquels s’affirmait un “nous” à partir de l’appui mutuel pratiqué dans tout ce qui les concernait en tant que communauté. C’est dans le fait d’être ensemble dans la rue, et aussi dans les bars, que naissait et s’exprimait cette culture ouvrière contre l’exploitation et l’oppression qu’ils enduraient. Les particularités disons géographiques de Can Tunis – mais, j’insiste, aussi dans d’autres quartiers similaires - avaient leur importance, c’est certain. Des maisonnettes grandes comme des boîtes d’allumettes ou des boîtes de sardines, l’isolement par rapport au centre-ville, le manque d’équipements, etc., étaient des facteurs qui favorisaient et renforçaient cet esprit de communauté en lutte.

La lutte pour un logement digne, pour de meilleures conditions de travail, etc., sont des revendications toujours actuelles. Que nous ont légué les luttes des travailleurs des années 1920 et 1930 ?

Ce qui était remarquable chez eux, malgré toute répression qui leur tombait dessus, c’est la constance avec laquelle ils menaient leurs activités critiques sur tous les plans, sans faire de distinction ni poser de priorité entre la sphère du travail ou de la production, et celle du territoire ou de la reproduction sociale. Benito Maldonado, par exemple, fut mandaté par le quartier dans la longue grève des loyers. Il fut aussi porte-parole dans le long conflit de l’extraction de sable. Et puis, en même temps, il fut l’animateur de la troupe théâtrale de l’Ateneo Cultural de Defensa Obrera et membre de l’OSO - la Organización Sanitaria Obrera -. Et comme Benito, beaucoup d’autres. Un autre signe distinctif de leurs luttes réside dans cet “être ensemble”, enraciné dans le quartier. J’ajoute qu’ils se soucièrent particulièrement de lier les améliorations matérielle et morale. Et la morale à leurs yeux c’était d’être affranchis (insoumis, dira-t-on plus tard), maîtres de leurs actes et de leurs pensées. C’est pourquoi ils se consacrèrent à l’auto-apprentissage collectif et mirent en pratique une autre conception de la santé (l’OSO disposait déjà d’une spécialisation en médecine naturiste et homéopathie). C’est pourquoi ils s’investirent dans le “théâtre prolétarien” de leur Ateneo (la première pièce qu’ils présentèrent fut précisément Tierra y Libertad) et dans des débats publics où, en plus d’aborder les questions les plus urgentes (par exemple la question de l’eau coupée en guise de représailles lors de la grève des loyers), ils évoquaient ce que pourrait être la société future.

Tout au long du livre, on constate l’importance de l’activité de la CNT. Une CNT enracinée dans la classe ouvrière et qui servait de catalyseur à l’amélioration de la classe ouvrière. Cette vision rompt avec l’image d’une CNT aux prétentions obscures, coupée de la réalité. Crois-tu que le pragmatisme (le fait d’être dans la réalité des luttes du moment) a caractérisé l’anarchosyndicalisme espagnol de cette époque ?

Je crains d’avoir déjà répondu en bonne partie lors de la question précédente. Je ne sais si cela vaut la peine de préciser ce concept de “CNT enracinée dans la classe ouvrière” parce que ça sonne un peu comme l’histoire de la poule et l’oeuf. En tant qu’organisation, la CNT était l’expression de l’autonomie ouvrière. Elle ne tombait pas du ciel, elle surgissait et se répandait depuis le bas ; ce n’était pas non plus une minorité qui cherchait à attirer la majorité. Je ne sais pas. Si par pragmatisme on entend le fait d’être présent dans les luttes du moment de ce quartier, alors sans aucun doute, oui. Mais en même temps, ils s’engagèrent à fond dans les grèves insurrectionnelles d’alors. Ils tentèrent de mener le combat pour les améliorations immédiates du quotidien, et de satisfaire aussi leur soif d’émancipation, il me semble.

Tu as choisi des ébauches d’histoires personnelles qui offrent une vision d’ensemble. Ici pourrait se placer la polémique entre “mémoire” et “histoire”. As-tu recoupé les souvenirs transmis par ces témoins ?

Si par mémoire on entend les souvenirs de chacun, et par histoire le travail effectué par des spécialistes, je ne sais si le dilemme nous mène quelque part. Avec quel matériau, avec quelles sources les historiens racontent-ils l’Histoire ? Et si la mémoire était collective, partagée, n’en surgirait-il pas une autre histoire, même si on la laisse en minuscule ? On accorde souvent de la fiabilité à des papiers considérés comme des documents, qui bien qu’archivés furent écrits un jour par on ne sait qui. Un cas extrême, mais fréquent, concerne les déclarations obtenues sous la torture et retranscrites par un fonctionnaire. Sont-elles fiables, ou bien l’historien leur accorde-t-il de la crédibilité selon la qualité du déclarant, par exemple pour avaliser la thèse de la terreur rouge pratiquée par ces révolutionnaires ? Autre exemple : Tarradellas a laissé un texte (désormais publié) dans lequel tout en abordant les préliminaires des Événements de Mai 37 - la crise d’avril qui la précéda – il insiste sur les bonnes relations et sur l’harmonie entre Companys, le consul russe et Comorera. Quelle crédibilité faut-il lui accorder ?...

Pour ce qui me concerne, en recueillant les témoignages j’ai tenté de recouper autant que possible leurs propos avec la documentation disponible. S’il apparaissait des informations qui ne correspondaient pas à ce qu’ils m’avaient dit, alors je retournais les questionner. C’est pour cela que je disais que j’ai préféré parler, converser, plutôt qu’interviewer car je ne me contentais pas de ce que pouvaient, ou voulaient, se rappeler les “informateurs”. Plus d’une fois j’ai laissé de côté une explication qu’ils m’avaient fournie car je ne pouvais pas la corroborer. Je le dis dans le livre : il est tout aussi nocif de reproduire telles quelles les voix des protagonistes que d’attribuer aux papiers (en provenance des archives, des hémérothèques) en tant que tels un plus en terme de véracité.

Persécutés par la dictature de Primo de Rivera, souvent maltraités par les institutions républicaines, combattants lors de la guerre civile en tant que révolutionnaires, persécutés jusqu’à l’extermination par les nazis et, surtout, par le franquisme, quel est l’impact de tout cela sur les protagonistes avec lesquels tu as pu parler ?

En fait, chose logique, je n’ai pas pu parler avec beaucoup de protagonistes directs de ces événements révolutionnaires mais davantage avec ceux qui à l’époque étaient des enfants ou des adolescents, ou qui participèrent à la résistance libertaire contre le franquisme. En général ils disaient qu’ils s’engageraient de la même façon si besoin. Mais, sachant les expériences horribles qu’ils endurèrent après la défaite, ils le feraient d’une autre façon. Ils me racontaient que bien qu’ayant été traités d’assassins, ils s’étaient comportés d’une façon trop ingénue et généreuse. De fait, ils soulignèrent que dans le quartier les purges ne furent pas sanguinaires, tandis que la vengeance à leur égard fut beaucoup plus dure, même avec ceux qui avaient fait montre de clémence. Au sujet des péripéties postérieures pour survivre en exil ou à l’intérieur du pays, ils faisaient la grimace, préférant ne pas trop en parler, certains disant ouvertement que la fameuse récupération de la mémoire historique tant claironnée n’était pas arrivée jusqu’à eux. Manolo Fornés, arrêté à l’âge de 19 ans en 1949, qui passa 16 ans en prison après avoir échappé à une demande de condamnation à mort, réclame toujours avec d’autres compagnons que l’on reconnaisse leur lutte active dans le mouvement libertaire contre le franquisme.
En suivant le fil rouge et noir on comprend que la fin ne justifie pas les moyens. L’horizontalité et l’auto-organisation ressurgissent, les assemblées abondent, le fait de tourner le dos à la hiérarchie et à la délégation gagne du terrain comme pratique et non seulement comme simple discours.

Que reste-t-il aujourd’hui des luttes de Prat Vermell ?

Je ne sais pas exactement. Avec la crise il semble qu’il y ait une reprise de la combativité, que certaines luttes sociales s’étendent. Quoi de plus normal dans une situation pareille... Au vu des énormes transformations produites entre cette époque et aujourd’hui je dirais que le lien - la trabazón, comme on disait alors - s’est sans doute perdu entre les luttes sur le lieu de travail et celles sur le territoire ; que les quartiers, malgré une résurgence lente et souterraine, ne sont plus les espaces de sociabilité de naguère. Il semble qu’il y ait une fixation excessive sur la crise politique, les politiciens étant la cible de tous les griefs.

Il est difficile de se reconnaître en tant que prolétaire (du moins dans cette partie du monde), d’où le slogan “tous citoyens !.” Mais tomber dans le citoyennisme ne me paraît pas être la bonne façon d’affronter la crise, ni un tremplin pour relancer la pensée et rendre possible le rêve égalitaire de ces gens-là.

Des débuts d’alternatives très imbriquées dans le concret apparaissent, en ordre dispersé. Comme autrefois peut-être qu’ensemble nous pouvons ou nous pourrons tout... Je ne sais pas. »

Pere López

Traduction effectuée par un aficionado sans qualité

Les Giménologues, le 17 mars 2014


[1Empreintes de visages dans un pré rouge (et noir). Les maisons pas chères de Can Tunis dans la révolution sociale des années trente.

[2Pere López, extrait de l’entretien donné à Diagonal

[3Pere López, extrait de l’entretien donné à Diagonal

[4Nous en avons quelques exemplaires en France : on peut nous en commander

[5Sur ce point et sur la manière de procéder et de s’interroger au fil du texte sur la pertinence et la difficulté de ce travail, Pere Lopéz fait penser à Ivan Jablonka et à son Histoire des grands-parents que je n’ai pas eus. Une enquête (Seuil, 2012). Dans les deux cas, nous sommes témoins d’une méthode qui se cherche et qui finit par reconstituer non seulement le parcours de personnes engagées dans leur temps, mais aussi le monde dans lequel elles se mouvaient, et en particulier les solidarités de quartier qui firent qu’elles échappèrent parfois à la mort et à l’oubli.
« Pourchassés comme communistes en Pologne, étrangers illégaux en France, Juifs sous le régime de Vichy, ils [Matés et Idesa Jablonka] ont vécu toute leur vie dans la clandestinité. »
À Paris l’anarchiste Constant Couanault, - affilié à la CGT-SR et auteur du reportage publié fin 1936 dans le Combat syndicaliste « Ce que nous avons vu en Espagne » - soutiendra et cachera Matés et Idesa dans Paris de 1941 à 1943.
« Héritiers d’une tradition qui remonte aux sans-culottes du faubourg St Antoine, à Proudhon, aux Bourses du travail, ces ouvriers coopèrent à leur insu avec les juristes “bourgeois” de la LDH pour aider les réfugiés que les Français de souche, catholiques ou israélites accusent de venir manger leur pain. » Jablonka, 2012, p. 225.