Rossinante reprend la route

Extraits du livre de John Dos Passos
jeudi 24 janvier 2013
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À titre d’illustration de la série d’articles sur
L’anticapitalisme des anarchistes et anarcho-syndicalistes espagnols
des années trente [1]

voici de larges extraits du petit livre de John Dos Passos

Rossinante reprend la route  [2]

« Rossinante reprend la route est un récit composé lors du séjour de john dos passos à paris en 1921, à partir des textes qu’il a écrits pendant ses longs voyages en Espagne entre 1916 et 1920. L’ouvrage a été publié en 1922
Dos Passos suit deux personnages fictifs, Télémaque et Lyæus, qui à la manière d’un don quichotte chevauchant sa fidèle Rossinante, traversent à pied l’Espagne de Madrid à Tolède, au lendemain de la première guerre mondiale. Ils croisent en route agriculteurs, ouvriers, gens de passage bavards et ivrognes dans les tavernes, tous ces hommes simples qui forment le cœur du pays et s’adaptent plus ou moins bien au modernisme industriel naissant.
Dos, comme on l’appelait, passe de discussions animées à de magnifiques descriptions des paysages, brûlés par le soleil ou bercés par la lumière de la lune, nous fait partager son admiration pour l’art espagnol et évoque, amusé, la fierté et l’âme anarchiste des habitants de la péninsule ibérique.
Le charme de ce récit tient à son génie de l’observation, à son éclectisme, à ses évocations des poètes espagnols contemporains (particulièrement dans son essai Antonio Machado : poète de Castille tiré de ses rencontre avec le poète à Ségovie), ses impressions de voyage prises sur le vif, racontées par ces petites touches poétiques qui constitueront peu après son style de romancier. »

Morceaux choisis

Tandis que pour le paysan qui peine

Le labeur ne varie jamais

La vie née de la riche graine

Deviendra huile, fruit, vin, blé.

Le chemin serpentait dans l’oliveraie entre les fossés d’irrigation miroitants qui s’élargissaient de temps à autre pour former des mares bordées de roseaux et peuplées de grenouilles, dans le bruissement des lauriers-roses proches. À travers le feuillage argenté des oliviers, j’apercevais l’ample ondulation rousse des montagnes, striée d’émeraude par les champs de millet, avec, au-dessus, se détachant sur la voûte indigo, les épaulements neigeux de coupes claires, nettes comme du métal au clair de lune. En dessous de moi, le son des grelots d’un âne, puis, au détour d’un chemin, la croupe gris-mauve de l’animal, avec ses losanges bien dessinés et sa queue qui oscillait dans un balancement méditatif tandis qu’il avançait sur les cailloux de la route, la tête encore dissimulée à ma vue par sa charge de paniers d’osier. Au prochain virage, je le dépassai pour cheminer au côté de l’arriero, un garçon au teint basané, vêtu d’un étroit pantalon bleu et d’une tunique grise coupée à la taille. Il avait les pommettes saillantes, le nez aquilin, les hanches étroites d’un arabe et l’andalou qu’il parlait en aspirant les syllabes ressemblait à de l’arabe. Nous nous saluâmes avec la cordialité coutumière aux voyageurs lorsqu’ils se rencontrent sur d’étroits chemins de montagne. Nous parlâmes de la pluie et du beau temps, du vent, des raffineries de sucre de motril, des femmes, des voyages et des vendanges, chacun tentant désespérément de comprendre le jargon de l’autre. Quand il comprit que j’étais américain et que j’avais connu la guerre, il manifesta un intérêt soudain ; bien sûr, j’étais un déserteur, dit-il, excellente idée de se défiler. Un an plus tôt, il y avait deux déserteurs dans sa petite ville, des alemanes. Des amis à moi, peut être ? Je lui fis remarquer que les alemanes et moi étions dans des camps opposés. Il éclata de rire. Quelle importance ? Il répéta ensuite à plusieurs reprises : « qué burro la guerra, qué burro la guerra.  » je protestai, le doigt pointé sur l’âne qui nous suivait à petits pas légers, tout en nous regardant d’un air intrigué derrière ses longs cils. Y avait-il plus avisé qu’un âne ?

Il rit de plus belle, ses lèvres pleines découvrant deux impeccables rangées de dents éblouissantes, puis s’arrêta et se tourna vers les montagnes. « regardez, dit-il, avec un geste ample de sa main brune, là-bas, ce sont les alpujarras, l’ultime refuge des rois maures. On y trouve parfois des bandits. Vous êtes venu au bon endroit. Ici, nous sommes des hommes libres. » l’âne nous dépassa en nous lançant un regard en coin et se mit à naviguer de part et d’autre du chemin en broutant au passage un peu d’herbe sèche. Nous le suivîmes. L’arriero me raconta que son frère aurait été appelé sous les drapeaux si la famille n’avait réuni les mille pesetas nécessaires pour acheter sa liberté. Ce n’était pas une vie pour un homme. Il cracha sur une pierre. Ils ne l’attraperaient jamais, il en était certain. L’armée, ce n’était pas une vie. Au fond de la vallée coulait un large ruisseau, que nous franchîmes après avoir fait assaut de politesse pour savoir qui passerait à dos d’âne, lequel âne tordait le nez au contact de l’eau glacée et des pierres glissantes. En arrivant de l’autre côté de la large moraine caillouteuse, nous rencontrâmes un homme au teint sombre, sec comme un pruneau, pourvu d’une dentition chevaline jaunâtre. En apprenant que j’étais américain, il manifesta une grande excitation. « l’Amérique, c’est la terre de l’avenir », s’exclama-t-il. Il accompagna ces paroles d’une claque dans le dos d’une telle vigueur que je faillis choir de l’âne sur lequel j’étais alors à califourchon.
« en américa no se divierte  », marmonna l’arriero. En Amérique, on ne s’amuse pas. Il entreprit de réchauffer ses pieds glacés par le franchissement du gué dans la brûlante poussière jaune safran du chemin. L’âne s’élança en avant. Ravi de se retrouver en terrain sec et doux après toute cette eau et ces petits chemins pierreux, il donnait des coups de pied aux cailloux et tentait de jeter bas les grands paniers d’osier en forme de poire accrochés de chaque côté de la selle. Nous le suivîmes tous les trois en discutant, tandis que le soleil nous envoyait des ailes de feu qui battaient, blanches, autour de nous. « En Amérique, les gens sont libres, déclara le noiraud. Il n’y a pas de gardes-champêtres ; les cantonniers travaillent huit heures par jour, portent des chemises de soie et gagnent… euh… un dineral. » Il s’arrêta, le souffle coupé par son incursion dans l’infini des chiffres. Puis il reprit : « les études des enfants sont gratuites, il n’y a pas de prêtres et, à quarante ans, chaque bonhomme a sa voiture.
¡ ca !, commenta l’arriero.
— Sí, hombre », dit le noiraud. L’arriero marcha quelque temps en silence, i’œil fixé sur ses orteils qui enfonçaient dans la poussière à chaque pas. Puis il lâcha, en détachant bien les mots : « ¡ ca !, en américa no se hase na’a que trabahar y de’cansar ! Bon sang, en Amérique, on ne fait que travailler et se reposer pour pouvoir se remettre au travail. Ce n’est pas une vie pour un homme. Il n’y a aucun plaisir à vivre là bas. C’est un vieux pêcheur d’éponges de malaga qui me l’a dit et il savait de quoi il parlait. Ce n’est pas d’or que les gens ont besoin, mais de pain et de vin et de… de vie. Là bas, ils ne font que travailler et se reposer pour pouvoir se remettre au travail… » Tandis qu’il parlait, je voyais en pensée des hommes rougeauds en culotte, la perruque de travers sur leur grand front, en train de lire d’une voix onctueuse les phrases « droits inaliénables… quête du bonheur », tandis que résonnaient dans ma tête ces vers de le jour de la fille d’Hadès de Meredith :

Tandis que pour le paysan qui peine

Le labeur ne varie jamais

La vie née de la riche graine

Deviendra huile, fruit, vin, blé.

L’âne s’arrêta devant une taverne qu’un treillage recouvert de feuilles de courge poussiéreuses protégeait de l’éclat bleu du ciel et des ardeurs du soleil. « il veut dire : “buvez donc un petit coup, messieurs”, traduisit le noiraud. Dans la pénombre verdâtre de la taverne, une odeur anisée et un bruit d’eau coulant goutte-à-goutte. Après avoir trempé ses lèvres dans un godet rempli d’un épais vin doré, l’homme pointa le doigt vers l’arriero et déclara : « d’après lui, la vie n’est pas agréable en Amérique.
— Mais les gens ont beaucoup d’argent, en Amérique ! » s’écria le tenancier, un homme au teint violacé dont une ceinture de coton rouge marquait le tour de taille impressionnant. Il frotta son index contre son pouce dans un geste éloquent. Tout le monde se gaussa bruyamment de l’arriero, qui maintint cependant sa position. Il sortit en hochant négativement la tête et en murmurant : « ce n’est pas une vie pour un homme. »
Quand nous quittâmes la taverne où le noiraud brossait à gros traits le tableau de la légende de l’ouest, l’arriero m’expliqua d’une voix émue qu’il n’avait pas voulu dire du mal de mon pays, mais simplement expliquer pourquoi il n’avait aucune envie d’émigrer. Pendant qu’il parlait, nous dépassâmes une charrette pleine de raisins dorés, légèrement étourdis par le tintement des grelots et les émanations douceâtres de la fermentation alcoolique débutante. Un homme sombre aux sourcils proéminents avançait en tenant la mule par la bride, tandis que dans la charrette, ses pieds bruns fermement plantés dans la masse fumante des raisins et son visage empourpré tourné vers l’ardent soleil blanc, un petit garçon aux boucles noires poussait des cris triomphants, découvrant ses dents comme s’il voulait mordre dans l’astre.
« Ce que tu veux dire, dis-je à l’arriero, c’est que ça, c’est une vie pour un homme. »
Il rejeta la tête en arrière avec un rire approbateur.
« Quelque chose qui n’est pas travailler, ni s’apprêter à se remettre au travail ?
— Exactement. » il se tourna vers l’âne et cria : « hue, hue ! »

À Nerja, dans un berceau d’ipomées violettes qui fleurissaient sur une falaise rouge en surplomb d’une plage où des enfants à la peau brune se baignaient, lo flamenco fut de nouveau le sujet de la conversation.
« En Espagne, disait mon ami Don Diego, c’est soit le ventre et le bas-ventre, soit le cœur et la tête qui gouvernent notre vie. Il n’y a pas de moyen terme entre Don Quichotte le mystique et Sancho Pança le sensuel. Pança, c’est lo flamenco
— Mais vous savez vivre.
— Dans la saleté, les maladies, l’absence d’éducation, la bestialité... La moitié d’entre nous meurent à force d’excès de table ou du manque de nourriture.
— Vous voudriez quoi ?
— De l’éducation, de l’organisation, de l’énergie, le monde moderne. »
Je lui rapportai ce qu’avait dit de l’Amérique l’ânier sur la route descendant des alpujarras, à savoir qu’en Amérique, on ne faisait que travailler, puis se reposer pour pouvoir se remettre au travail. Or, l’Amérique était le monde moderne.
Et lo flamenco, ce n’est ni travailler ni s’apprêter à se remettre au travail.
(…)
Quand nous marchions dans la campagne et traversions les champs sur-élevés au-dessus des petits talus tapissés d’herbe des fossés d’irrigation, leurs pro-priétaires nous offraient un verre de vin et une tranche de pastèque, simplement parce que nous n’étions pas d’ici. J’avais expliqué à mon ami qu’en Amérique, dans son monde moderne, ces mêmes gens nous auraient chassés à coups de fusil chargé au sel gemme. Il me répondit que, de toute façon, le vieil ordre était en train de changer et que dans la mesure où il n’y avait d’autre voie que de se joindre à la procession de l’industrialisation, les espagnols devaient se dé-brouiller pour que leur pays se porte en tête au lieu de traîner en queue de peloton.
« Et vous croyez que cela mène quelque part, de se compliquer sans cesse la vie comme ça ?
— Evidemment, répondit-il.
— Où donc ?
— Qui peut dire où ? Plus loin que lo flamenco, en tout cas.
— Mais ne pourrait-on faire en sorte de donner du sens au chemin ?
Il haussa les épaules. « le travail », dit-il.
(…)
Dans le lointain, un âne brayait. Quand son cri s’éteignit, une voix masculine s’éleva soudain des champs obscurs, monta jusqu’à la tension extrême des cordes vocales, redescendit en glissant sur les notes comme un petit bateau que la vague couche, déroula lentement dans la nuit un somptueux rouleau de rythme, reprit, puis se tut, telle une chandelle qui coule, vacille et s’éteint.
« Quelque chose qui n’est pas travailler, ni s’apprêter à se remettre au travail. » Je repensai à l’arriero qui m’avait fait traverser le ruisseau à gué sur le dos de son âne en descendant des alpujarras et à sa formule : « ¡ ca !, en américa no se hase na’a que trabahar y de’cansar ! ».
(…)
« Quelque chose qui n’est pas travailler, ni s’apprêter à se remettre au travail, afin que le chemin ait suffisamment de sens pour qu’on puisse se passer de destination, c’est ça, lo flamenco », dis-je à Don Diego, tandis que, dans le vallon, nous contemplions les sept arches blanches de l’aqueduc.
Il hocha la tête, l’air dubitatif.
(…)
Il y avait chez ces paysans d’Almorox une étonnante douceur de vivre, loin du monde moderne et de sa fièvre du changement. Partout, des racines remontant à la nuit des temps. Car avant la révolution, avant les maures, avant les romains, avant les phéniciens, commerçants furtifs au teint sombre, ces communautés villageoises ibériques étaient à peu près les mêmes. Partout ailleurs, les choses avaient changé, on avait fondé des villes, construit des routes, des armées avaient avancé, livré bataille et disparu ; mais à almorox les fondements de la vie étaient demeurés identiques jusqu’à ce jour. De nouveaux noms, de nouvelles langues étaient arrivés. La vierge avait absorbé les fêtes et les rituels des anciennes déesses mères, et la profonde ferveur mystique de la dévotion. Mais il restait l’amour du village, la foi inébranlable et anarchisante en l’indi-vidu, le désir, conscient ou non, de suivre les pas des hommes des générations précédentes qui avaient cultivé la terre, aimé et profité du soleil bienfaisant sans avoir le sentiment d’une réalité extérieure à eux et aux collines arides qui délimitaient leur commune, à part le dieu qui était la synthèse de leur âme et de leur existence.
C’est là ce qui fait la force et la faiblesse de l’Espagne. Ce puissant individualisme, issu d’une histoire qui a ses fondements dans les communautés isolées des pueblos, ces bourgades dont le caractère immuable n’est pas plus modifié par les événements que le champ sur lequel l’herbe pousse et meurt, est l’élément essentiel de la vie espagnole. Aucune révolution n’a été assez puissante pour les ébranler. Les unes après les autres, les invasions — les goths, les maures, les idées chrétiennes, les lubies et les convictions de la renaissance — ont déferlé sur le pays, modifiant en surface les coutumes, les modes de pensée et les façons de parler, pour n’en être que mieux métamorphosées en con-formité avec l’immuable esprit ibérique.
Et dans l’esprit ibérique, une notion prédomine, l’idée que la vida es sueño : la vie est un songe. Seul est réel l’individu, ou du moins la partie de l’existence que l’individu maîtrise. Les deux grandes figures qui incarnent à jamais l’Espagne en sont l’expression suprême : Don Quichotte et Sancho Pança. Don quichotte, l’individualiste qui croyait au pouvoir de l’esprit sur toutes choses et qui par son désir s’appropriait le monde entier ; sancho, l’individualiste pour qui le monde entier était nourriture terrestre.

(…)

Un homme approcha sa chaise de leur table. « Con permiso de ustedes  », déclara-t-il en ôtant sa casquette. Son visage large était un peu flasque et très pâle, avec de grands yeux gris aux cils blonds peu fournis. Il posa ses mains sur les épaules de Télémaque et de Lyæus, de façon à rapprocher sa tête des leurs et chuchota :
« Seriez-vous des déserteurs ?
— Non.
— Dommage. J’aurais pu vous donner un coup de main. Je me suis évadé de la prison de barcelone la semaine dernière. Je suis un syndicaliste.
— Buvez avec nous ! S’écria Lyæus. Patron, un autre verre, s’il vous plaît... Si vous avez besoin d’argent pour quitter le pays, nous pouvons vous aider, n’hésitez pas. »
Le padrón apporta le vin et se retira discrètement. Il s’installa sur une chaise près du comptoir, d’où il les contempla, un sourire approbateur sur les lèvres, avec un respect quasi religieux.
« Vous êtes des camarades ? Demanda leur interlocuteur.
Des camarades de ceux qui s’évadent, dit Lyæus en rougissant. Parlez-nous un peu de la situation. D’après vous, quand est-ce que ça va exploser ?
— Peut-être demain, peut-être jamais, répondit le syndicaliste. En tout cas, ni vous ni moi ne serons plus là pour le voir. Nous sommes pris au piège de l’industrialisation, comme le reste de l’europe. Le peuple, y compris les camarades, se laissent gagner à toute allure par la mentalité bourgeoise. Nous risquons de perdre ce que nous avons durement acquis... Si seulement nous nous étions emparés des moyens de production quand le système était encore jeune et faible, nous l’aurions développé lentement à notre profit, en rendant la machine esclave de l’homme. Chaque jour que nous laissons passer nous rend la tâche plus difficile. C’est la course entre le capitalisme et le communisme ; c’est à qui gagnera à sa cause la péninsule. Pour l’instant, son coeur n’est ni à l’un ni à l’autre. » il se frappa la poitrine du poing.
— « Combien de temps êtes-vous resté en prison ?
— Seulement un mois, cette fois, mais s’ils me reprennent, ça ira mal. Ils ne me reprendront pas. »

Il parlait calmement, sans gestes inutiles. Simplement, de temps à autre, il roulait entre ses doigts bruns une cigarette qu’il n’avait pas allumée.
(…)
Lyæus se leva et le prit par le bras.
« écoutez, acceptez un peu d’argent. Vous ne voudriez pas aller au portugal ? »
Le syndicaliste secoua la tête, le visage empourpré.
« si nous avions eu les mêmes opinions, je ne dis pas…
— Je suis d’accord avec tous ceux qui brisent leurs chaînes, dit Lyaeus.
— Ce n’est pas la même chose, l’ami. »

Fin des extraits choisis par les giménologues
22 janvier 2013


[2Grasset, 2005. Récit. Traduit de l’américain par Marie-France Girod.