De « La lucha por Barcelona » à « El elogio del trabajo »
L’anticapitalisme des anarchistes et anarcho-syndicalistes espagnols des années trente
Troisème partie


Chapitre B.
Qu’advint-il du processus révolutionnaire à Barcelone après le 19 juillet 1936 ?

« L’objectif révolutionnaire, plus encore peut-être que l’anti-autoritarisme, était ce qui faisait la spécificité et fondait la CNT » (F.Godicheau)


Tous les observateurs l’ont noté : au lendemain de la victoire contre les militaires, la CNT et la FAI n’appellent pas à l’application du programme révolutionnaire [1]
, alors que l’État est à terre et que la plupart des patrons ont fui.

1. Delenda capitalo

Tandis que le mouvement d’expropriation a déjà spontanément commencé et concernera bientôt 70 % des entreprises industrielles et commerciales catalanes, la Confédération intervient seulement pour empêcher la saisie des entreprises étrangères et des banques. Dès le 24 juillet, la Fédération locale des syndicats uniques de Barcelone (CNT), « ayant convenu de la nécessité de normaliser la vie économique », appelle dans Solidaridad obrera [2] toutes les sections à reprendre le travail, appel qui sera réitéré maintes fois. Mais dans les secteurs vitaux, alimentation et santé, tout fonctionne à merveille et gratuitement depuis le 19 juillet, dans « un chaos merveilleux », selon Abel Paz.

Madrid, juillet 1936

Selon Ealham [3]dans les quartiers où avait couru pendant des générations le slogan « Le jour on trime dans leurs usines, mais la nuit la ville est à nous ! » ont surgi d’impressionnantes barricades qui resteront même après la victoire sur les militaires. Le réseau de comités de district  [4] et d’approvisionnement qui apparaît hérite de toute l’expérience de la révolte populaire des décennies précédentes. Il procède à l’occupation et au pillage d’édifices et commerces des riches quartiers et reloge des familles des bidonvilles. Il met en route la vie collective (approvisionnement, distribution, cantines, coopératives, écoles, garderies, universités populaires, hôpitaux, bibliothèques et centres culturels et de santé) ; il détruit maintes églises (et surtout leur contenu), des prisons, des archives, des biens des riches, de l’argent et des voitures, ce qui frappa d’ailleurs particulièrement l’esprit des hombres de orden, l’automobile étant « un des symboles du statut bourgeois dont s’emparèrent avec jubilation les révolutionnaires. » La plupart du temps, de grandes quantités d’entre elles furent démolies dans des accidents, mais « la motorisation révolutionnaire avait sa logique propre ». On détruisit beaucoup de feux de circulation dans la ville en juillet et les nouveaux conducteurs ne tenaient pas compte de ceux qui restaient, pour signifier un refus des aménagements de la ville avec autos et trams qui menaçaient la géographie sociale des barrios. L’historien anglais y voit aussi un exemple de plus du caractère ascétique de la révolution espagnole dirigé contre un élément important du capitalisme de consommation naissant.
Abel Paz nous a donné un exemple de l’action menée par les CR (les comités révolutionnaires) à partir de son expérience propre dans le quartier du Clot :

« Tous ces comités avaient pour mission première la défense de la capitale grâce aux patrouilles de surveillance et aux barricades. […] l’approvisionnement des cantines et des restaurants populaires fut assuré en réquisitionnant les grands magasins de comestibles. Par ailleurs, ces mêmes CR pouvaient accréditer un militant ou toute personne chargée d’une mission particulière. De par leur fonction même, les CR firent grande provision d’armes, et c’est avec ces armes-là que les premiers groupes de miliciens se dirigèrent, à partir du 23 juillet, vers le front d’Aragon. » (Paz, 2001, p. 19.)


L’appel des syndicats à retourner au travail provoqua une seconde vague d’occupations et de prises de contrôle. Selon Ealham encore, « la transformation des lieux de travail se fit en accord avec la vision anarchiste des relations sociales, selon laquelle la fin de l’aliénation laborieuse impliquait le dépassement des frontières artificielles érigées dans la ville capitaliste entre le social et l’économique, entre le travail et le loisir ». Ainsi dans les usines les plus importantes, on organisa des garderies, des programmes éducatifs et des bibliothèques.
 [5]

2. Le Comité Central des Milices Antifascistes

Pendant ce temps, le 21 juillet, les leaders anarchistes s’engageaient dans la création du Comité Central des Milices Antifascistes (CCMA)  [6] sorte de front populaire dominé par eux. Et quand ils intègrent le 11 août le « Conseil de l’économie de la Généralité de Catalogne »  [7], il est indéniable que la décision a été prise dès le début d’épargner l’État, et que la CNT et la FAI n’ont pas l’intention d’encourager un processus révolutionnaire autonome ; ce qui grève à l’évidence la réalisation du programme communiste libertaire.
Voyons dans quelle mesure un déphasage se produisit entre la militancia et la base du mouvement, et comment il s’exprima.

José Peirats en 1974

Un des jeunes militants de l’époque, José Peirats, déclarait en 1966 :

« Il est indubitable qu’il y eut un renoncement révolutionnaire dès que le soulèvement militaire fut liquidé à Barcelone et en Catalogne. […]. Une attitude révolutionnaire qui se déclare vaincue au premier contact avec la révolution donne la mesure de la qualité insignifiante de tels révolutionnaires. […]. Ce que nous leur reprochons n’est pas le renoncement à la dictature anarchiste, mais d’avoir opté pour la contre-révolution. Le dilemme que l’on présentait : dictature ou collaboration est faux. Du point de vue anarchiste, la collaboration gouvernementale et la dictature sont la même chose. […]. Avec ces 200 000 hommes armés et près d’un million d’affiliés, les anarchistes représentaient un pouvoir économique formidable et une force de dissuasion non moins respectable. […]. Il fallait rester en dehors de l’État et exercer la plus grande pression possible pour l’affaiblir. »  [8]

La CNT et la FAI se retrouvent alors avec « une révolution sur les bras qu’elles n’avaient pas prévue ; mais elles surent immédiatement la canaliser au moyen des structures syndicales ».  [9]

De leur côté, les divers comités déjà existants  [10] ou spontanés de district, de contrôle, d’usine, de miliciens, de groupes anarchistes, de Jeunesses Libertaires, continuent un moment leurs activités autonomes en ignorant les consignes du Comité Central :

« Le CCMA avait créé les patrouilles de contrôle qui remplaçaient l’ancienne police. Elles étaient formées de militants des partis politiques et des organisations syndicales représentées dans ce comité. Elles totalisaient à peu près 800 hommes, distribués par districts. Mais les comités de défense ne voulaient pas renoncer à leur rôle de surveillance, pour la simple raison que l’autoritarisme dont commençait à faire preuve le Comité central ne leur inspirait pas confiance. »  [11]

En résumé, aux yeux du jeune anarchiste du Clot, à l’automne 1936 Barcelone se trouvait plongée dans une situation confuse, car les Comités de défense transformés en Comités révolutionnaires étaient devenus « un pouvoir au cœur même du siège du pouvoir des comités supérieurs de la CNT-FAI. […]. Chaque comité de quartier contrôlait ses groupes de défense. […]. Barcelone dans son ensemble avait adopté cette structure organisationnelle et on arrivait à un total de 8000 à 10 000 personnes dont la force échappait au contrôle du CCMA et, très souvent, aux comités supérieurs de la CNT-FAI ». Les comités révolutionnaires de quartier s’installèrent dans les sièges des comités de défense et contrôlaient treize magasins de subsistances et de nombreux édifices expropriés.
Mais « cette force, dont le rôle aurait pu être décisif, était d’une certaine manière à la remorque des instances supérieures de la CNT, faute d’avoir un objectif précis. […]. Les heurts entre la base et le sommet étaient continuels. Mais comment baliser ou dégager la voie ? […]. Concrètement, il aurait fallu foncer droit au but et advienne que pourra ».
 [12]

À part l’éphémère « Fédération des Barricades », sur laquelle on ne sait pas grand-chose, la révolution barcelonaise n’engendra aucune organisation propre. Instrument de lutte avant le 19 juillet, la CNT deviendra une instance centralisatrice [13]. Le pouvoir des comités de base fut vidé petit à petit de sa substance par l’État se reconstituant ; au cours des mois suivants, ils furent progressivement désarmés puis dissous  [14]sous le regard passif de la militancia qui avait « oublié » cette disposition prônée au congrès de Saragosse :
« Le peuple en armes sera la meilleure garantie contre toute tentative de restauration du régime détruit, qu’elle vienne de l’intérieur ou de l’extérieur. »
La CNT elle-même verra son influence politique se restreindre de mois en mois, mais elle restera jusqu’en 1939 à la manœuvre dans la gestion des usines, et des ouvriers. Je rappelle que la syndicalisation devint rapidement obligatoire.
Le sentiment de triomphe populaire et la transformation radicale de l’aspect de la ville masquèrent un certain temps la réalité : la révolution était différée, une contre-révolution était à l’œuvre depuis le 21 juillet 1936.
 [15]


Chapitre C.
La vie dans les entreprises barcelonaises collectivisées en 1936-1938


1. Le mouvement des collectivisations
 [16] : une ébauche de sortie du capitalisme

Il touche la plupart des entreprises privées (textile, métallurgie, alimentation, agriculture) et publiques (transports, électricité). La plupart des grands patrons et commanditaires sont à l’étranger ; d’autres acceptent de rester dans leurs entreprises comme salariés.

Carlos Semprún Maura  [17] classe les collectivisations barcelonaises en trois secteurs principaux :

1) les entreprises, surtout étrangères  [18], où le propriétaire reste théoriquement en place et où les travailleurs élisent un Comité de Contrôle Ouvrier
2) celles où le patron est remplacé par un Comité élu
3) les entreprises socialisées regroupant toutes celles de la même branche d’activité, comme dans l’industrie du bois

Industrie du lait socialisée

Les travailleurs élisent en assemblée générale leurs représentants aux divers comités. Toutefois, leur pouvoir d’action va se voir vite limité puisque l’État reste en place, et que la propriété privée n’est pas partout abolie. Au cours des premiers mois, selon les observateurs et protagonistes de l’époque, les ouvriers et employés s’affairent, visiblement heureux de prendre leur existence en main et de pouvoir enfin « moraliser l’économie ». Ils s’attachent à améliorer leurs conditions de travail dans leurs secteurs respectifs et à produire le plus vite possible pour satisfaire les besoins essentiels de la collectivité, et ceux des miliciens au front. Dans le cadre du rapport de force du moment, l’autogestion relative leur permet de produire de manière plus rationnelle et dans de meilleures conditions d’hygiène, ce qui n’était pas rien, les infrastructures industrielles étant plutôt vétustes. La journée est de huit heures, le salaire fixe et non plus aux pièces est légèrement augmenté. Il est question d’un salaire unique et d’un salaire familial. [19]

Il est ensuite prévu de se débarrasser de tout ce qui incarne visiblement l’économie de type capitaliste : les intermédiaires superflus, les profiteurs et les spéculateurs. Il ressort de la lecture du chapitre du livre de Souchy, « Le travail collectif à travers les industries », que l’on tente d’établir une priorité des besoins, d’harmoniser production et distribution, de les contrôler d’un bout à l’autre, de coordonner les entreprises, en un mot de socialiser l’économie  [20]. D’autant plus que très vite des difficultés de toutes sortes apparaissent, liées non pas tant à la guerre et au mauvais fonctionnement des Comités ouvriers, comme beaucoup le laissaient entendre, qu’au manque de matières premières, de débouchés et d’argent, tous contrôlés par l’État (et selon son bon vouloir).  [21]

Un autre problème d’importance surgit, pris en compte seulement par Michael Seidman : de juillet 1936 à fin 1938, la majorité des ouvriers barcelonais ne se sont pas comportés comme la CNT l’espérait. Non seulement ils ne se sont pas investis à fond dans la production, mais ils ont en outre continué à réclamer des hausses de salaire et une baisse du temps de travail.

2. L’ébauche tourne court.

Bientôt la réalité que beaucoup ne voulaient pas voir s’impose : le pouvoir ouvrier – déjà relégué dans les entreprises – est amoindri.  [22]La bourgeoisie se remet de sa peur de juillet et veut reprendre le contrôle d’une économie devenue plus soucieuse du bien commun. Secondée par les socialistes et les communistes, elle est à la manœuvre pour restaurer la propriété privée et casser le massif mouvement de collectivisation qui tentait de passer au stade de la socialisation dans les campagnes.

Nos pires ennemis sont les quartiers !

Quant aux dirigeants syndicaux de la CNT, ils participent au pourrissement de la situation en vantant les mérites du « Décret de Collectivisation » du 24 octobre 1936, qui la limite aux entreprises de plus de 100 salariés, et augmente l’intervention de l’État. Comme tout se passe, se dit ou s’écrit à l’intérieur de la CNT et de ses organes, il est difficile pour un observateur de distinguer un anarcho-syndicaliste réellement partisan de la socialisation intégrale de l’économie d’un bureaucrate qui accepte de servir de courroie de transmission de l’État, et qui pratique désormais un double langage.  [23] Des collectivités tentèrent bien de s’organiser en se reliant directement aux autres (urbaines et rurales), mais elles restèrent encadrées par les syndicats. De fait, les partisans de l’application du communisme libertaire n’ont pas massivement bousculé leurs dirigeants.
Entre autres coups de frein à l’enthousiasme révolutionnaire, il y a bien sûr la guerre qui va exercer une pression de plus en plus forte et casser les solidarités prolétariennes. Selon Souchy, 20 000 à 25 000 syndiqués à la CNT sont volontairement partis au front fin 1936. La militarisation des milices va pourrir la vie et les espoirs des miliciens en Aragon comme ceux des travailleurs dans les usines barcelonaises, à divers titres. Pour les premiers, la solde de 10 pesetas par jour va tomber, ce qui va provoquer – en tout cas chez les combattants anarchistes – la sale impression que si on est payé pour faire une révolution, alors ce n’est plus une révolution.
Il y aura un conflit ouvert à l’intérieur des divers comités CNT-FAI-FIJL, notamment à partir du refus
 [24] des miliciens des colonnes anarchistes de se laisser militariser ; mais il n’engendrera pas de sécession massive.

Ce que Bataille pointait dans sa conférence d’avril 1938 à partir de la révolution russe est en parfaite correspondance avec ce qui se passe au même moment en Espagne :

« Le fondement révolutionnaire […], en peu de temps, fut relégué au rang de réalité presque verbale. Le champ s’est donc ouvert à peu près sans restriction aux institutions militaires développées pour la nécessité de vaincre au-dehors et de contraindre au-dedans. Aucune consistance ne pouvant être prise par les éléments tragiques qui avaient abdiqué dès l’abord devant la prétendue réalité du travail, le travail ne pouvant pas créer un monde, le pouvoir a pris en peu de temps une structure à peu près exclusivement militaire. »  [25]
« La révolution et la guerre sont inséparables »

3. « Nous ne croyons pas à une résistance massive au travail, même de la part des classes qui ont vécu dans l’oisiveté » [26]

L’abondant matériau et les commentaires du livre de Michael Seidman nous plongent dans l’expérience vécue des ouvriers dans les années trente. Cet historien américain réfléchit aux « forces d’attraction » qui les conduisaient au chagrin dans des villes comme Barcelone et Paris :

« Les ouvriers rejoignirent les usines non seulement parce qu’ils devaient manger et survivre, mais aussi, sans que l’on sache dans quelle mesure, parce qu’ils choisirent de travailler. […]. Les forces d’attraction […] étaient variées et changeantes mais elles incitaient tous les travailleurs à collaborer au procès de production, à se plier à l’espace et au temps du travail. Ces forces inculquaient aux ouvriers des valeurs consuméristes, […] la croyance dans le projet réformiste ou révolutionnaire des partis et des syndicats, et à manifester de la ferveur patriotique. » (Seidman, 2010, p. 14.)




Seidman estime que les « désirs consuméristes » étaient plus développés à Paris qu’à Barcelone, où « le réalisme socialiste – c’est-à-dire la glorification de la production et du producteur – se substitua directement aux sirènes consuméristes de la publicité. […]. [Mais] pendant les fronts populaires ces forces d’attraction […] n’étaient pas assez puissantes pour vaincre la résistance ouvrière au travail, ce qui est un point central de ce livre ». Il estime qu’en 1936-1938, à Barcelone, les individus et des groupes résistèrent comme ils purent – le plus souvent « en creux » – aux contraintes énormes et absurdes engendrées par la guerre et par le travail moderne.
 [27]
Seidman ne considère pas les ouvriers comme des « producteurs potentiellement parfaits », mais plutôt comme des « résistants qui doivent en permanence être mis au pas ou séduits pour accepter le travail. »
 [28] Il prend ses distances avec les historiens marxistes et les théoriciens de la modernisation qui ignorent ou sous-estiment les comportements d’évitement du travail. Ils se fondent, selon lui, sur une approche progressiste de l’histoire qui laisse « intouchée la vision productiviste de la classe », et ils identifient les ouvriers avec leur vocation. Les marxistes, rejoints par les anarchistes, proposent « la construction d’une utopie sur le lieu de travail » qui passe inéluctablement par la soumission ouvrière au travail, lequel serait « naturellement » chargé de sens.
Or les ouvriers dépeints dans ce livre « considéraient souvent leur travail comme dénué de sens », au-delà de la nécessité de satisfaire leurs besoins matériels, précise l’auteur (Cf. Seidman, 2010, pp. 14-24).
Bruno Astarian a aussi pris en compte ce critère dans sa brochure sur les « origines de l’anti-travail », à partir du livre de David Montgomery, Workers control in America, Cambridge University Press, 1979. Il a constaté que, dans les années 1920 aux USA, au moment des conflits contre l’Organisation Scientifique du Travail,

« du côté des ouvriers qualifiés, on n’observe pas de défense du métier en tant que tel : dans tous les détails que nous avons vus des conflits […], on ne trouve nulle part de cas où les ouvriers vanteraient les beautés du travail fait main ou la dignité intrinsèque du travail qualifié. La lutte contre la dépossession du savoir-faire par le capital se définit bien plutôt en termes de temps de travail, de densité de travail et de marge de liberté sur les lieux de travail. […]. Mais si l’on ne retrouve pas de défense du métier en tant que tel, on ne trouve pas non plus d’anti-travail au sens moderne du terme [utilisé pour désigner les grèves sauvages et sans revendications des OS des années 1960]. […]. Montgomery met le doigt sur le nouveau comportement type de l’ouvrier d’industrie […] et rapporte le cas de quelques ouvriers de la sidérurgie qui n’avaient pas le moindre intérêt dans leur travail, dont le seul souci était d’en faire “ aussi peu que ce que le patron permettait ”. Voilà dès l’origine semée la graine de ce qui deviendrait un vrai problème dans les années 1960-1970. » (Astarian, 2005, pp. 16-17.)


Les refus du travail ne relèvent pas des comportements d’une classe ouvrière « arriérée » ou « archaïque », soutient Seidman. Ils sont restés « une part intrinsèque de la culture ouvrière et sont apparus à différentes périodes avec diverses divisions du travail ». Ils continuèrent dans l’Espagne de 1936-1938 et s’exprimèrent sous forme d’actions collectives ou individuelles qui permettaient aux ouvriers d’éviter le salariat :

« L’absentéisme, les fausses maladies, les retards et les grèves constituaient une résistance directe. […]. La résistance indirecte consistait en vol, sabotage, coulages de cadences, indiscipline et indifférence. […]. À Barcelone, la désobéissance persistante impliquait un désaveu implicite de la direction économique par les syndicats. […]. Tout cela limitait le rendement et provoqua les réactions coercitives des appareils syndicaux. »  [29]


Telle est la matière de ce livre qui s’appuie sur les comptes-rendus des réunions des collectivités et des conseils d’usine, et sur les journaux et publications des syndicats. Peu de sources en revanche nous renseignent sur les motivations des réfractaires au travail,  [30]les pratiques évoquées étant classiquement discrètes. Ajoutons que la haute pression morale de l’époque - qui plus est véhiculée par le milieu anarchiste - n’incitait pas à revendiquer haut et fort une quelconque aversion pour le labeur. Reste à apprécier l’importance des refus du travail à Barcelone et leur signification, sachant que de 1936 à 1938 les gestionnaires se plaignirent en permanence de la faible productivité et de la léthargie des ouvriers.

4. Syndicats et syndiqués dans les années trente

« La CNT jouait un double rôle à Barcelone. Premièrement […] elle était, de naissance, une organisation révolutionnaire qui – à la différence de la CGT française – l’était restée durant les années trente. Deuxièmement, la CNT était un syndicat qui défendait, comme les autres, les revendications quotidiennes de ses membres. »  [31]


Dès que la CNT sortit de la clandestinité, en avril 1931, des milliers d’ouvriers s’y affilièrent, mais les dirigeants du syndicat se plaignaient du fait qu’ils ne payaient pas leurs cotisations et ne se rendaient pas aux réunions. Il fut alors envisagé de ne pas autoriser à travailler un affilié qui n’était pas à jour de ses cotisations. Mais les prolétaires étaient très combatifs : de violentes manifestations de chômeurs (très mal indemnisés) coïncidaient avec des grèves incessantes, au point que la CNT reconnut qu’elle ne pouvait pas contrôler celles qui éclatèrent pendant l’été 1931. La revendication principale était « la suppression totale du travail à la pièce et des primes », exprimée dès le congrès de fondation de la CNT en 1910, et restée très populaire à Barcelone. Diminuer le rythme de travail et en réduire la durée, telles étaient les autres aspirations persistantes. Tout était bon pour cela : auto-mutilations, grèves contre la suppression des jours fériés coutumiers, etc. Quand la grève devenait difficile ou inefficace, la pratique du ralentissement du travail était une arme approuvée par la CNT ; dans la métallurgie en 1934-1935, elle provoqua une diminution de moitié de la production. Même les contremaîtres, groupe dont l’allégeance était absolument nécessaire au fonctionnement de l’industrie, contestaient l’autorité des patrons et recouraient à la violence pour appuyer leurs revendications.
Ainsi, de 1931 à 1936, dans une période d’instabilité politique et de crise économique, la classe ouvrière barcelonaise fit preuve d’une remarquable capacité à conquérir des salaires un peu plus élevés, une semaine de travail plus courte, et parfois la suppression du travail à la pièce.
Après juillet 1936, se considérant comme l’un des piliers de « l’articulation rapide et rationnelle de l’économie », la Confédération s’occupa, avec l’UGT, de la gestion du travail dans les entreprises. Et là, il faut bien en convenir, elle « combattit les aspirations qu’elle avait encouragées pendant la Seconde République. »
 [32]
Pendant la révolution, les deux aspects de la Confédération allaient entrer en conflit car la classe ouvrière barcelonaise allait continuer à se battre, dans des circonstances encore plus défavorables, pour travailler moins et gagner plus. Autrement dit, la CNT allait se trouver confrontée à ses ennemis de classe, mais aussi à ceux qu’elle disait représenter (Cf. Seidman, 2010, pp. 86-97).

5. La gestion syndicaliste des entreprises sous contrôle ouvrier

En vertu du décret de collectivisation, les conseils d’usines nommés par les ouvriers en assemblée générale étaient responsables de leur gestion, et il s’agissait d’assurer un rendement maximum. Malgré la perte progressive de sa puissance politique, la CNT, avec son million de membres, conservera jusqu’à la fin de la guerre le contrôle des plus importants secteurs d’activité de Barcelone, y compris celui de l’armement. Elle considéra le décret instaurant les 40 heures par semaine comme « ruineux, suicidaire, et contre-révolutionnaire », et la réduction du temps de travail et l’augmentation de 15 % des salaires comme une « sérieuse erreur. » (cf. Seidman, 2010, p. 109).  [33] Malgré ces améliorations, des travailleurs boudèrent leurs ateliers ou usines dès juillet 1936 comme l’indique ce document  [34] :

« En exécution avec les accords pris par la dernière assemblée, ont été rayés des listes d’ouvriers les individus qui abandonnèrent le travail aux premiers moments de la révolution, ainsi que ceux qui depuis cessèrent de travailler sans raison valable. »  [35]

Ou cet autre :

« Le 15 août 1936, le Comité de contrôle des transports publics demanda que tous les travailleurs justifient leurs absences avec un certificat médical. Cinq jours plus tard, un membre du Comité et un médecin furent nommés pour contrôler les malades à domicile. »  [36]


Ces ouvriers pouvaient s’être investis dans d’autres manières de « faire la révolution », par exemple dans les comités de quartiers dont j’ai parlé. On sait que des militants et des miliciens étaient très mobiles pendant les premiers mois de la révolution, allaient et venaient entre le front et la ville, passaient des moments dans les collectivités agricoles, participaient aux divers centres sociaux et culturels. Certains ne se sentaient pas en phase avec le collaborationnisme de la CNT-FAI et estimaient sans doute ne pas avoir de comptes à rendre au syndicat. Si les syndicalistes anarchistes et communistes trouvèrent des partisans réellement dévoués parmi une minorité de travailleurs en Catalogne, beaucoup de ceux qui adhéraient pendant la guerre le faisaient parce que la vie était difficile sans carte syndicale.
 [37] Une grande partie des nouveaux affiliés, pas forcément politisés, étaient d’ailleurs réticents à assister aux réunions et à payer leurs cotisations.

« Même les militants qui étaient censés être dévoués manquaient souvent les réunions [...] et étaient mis en garde : “ Les camarades des Comités de contrôle doivent se considérer eux-mêmes comme des ouvriers au même titre que les autres et sont donc tenus de travailler [...]. Si un camarade sabote notre travail, [...] il sera immédiatement expulsé. ” » [38]


« Les historiens pro-anarchistes ont affirmé que l’accroissement du pouvoir étatique était responsable de la démotivation des ouvriers des collectivités barcelonaises », et que dans les premiers temps, les ouvriers travaillaient avec enthousiasme. Seidman estime qu’en fait c’était le contraire : l’État et la bureaucratie se renforçaient en réponse à la résistance ouvrière au travail :

« L’idéologie anarcho-syndicaliste du développement économique comprenait une philosophie politique démocratique étendue à l’usine. Les moyens de production devaient être développés avec l’accord – et sous le contrôle – des ouvriers eux-mêmes. […]. Les anarcho-syndicalistes voulaient ce qui est maintenant connu comme autogestion, ou contrôle ouvrier sur les usines. […]. [Mais] les théoriciens anarcho-syndicalistes n’ont jamais réfléchi en profondeur à l’éventuel conflit entre la forme démocratique des conseils et le contenu du programme de rationalisation économique et d’industrialisation. […]. Confrontés au choix entre la participation des ouvriers à la production et à son efficacité », certains libertaires en vinrent à justifier de punir celui qui, « en raison de sa mauvaise volonté ou d’un autre motif, ne voudrait pas céder à la discipline consensuelle »  [39].
« L’apathie et l’indifférence contribuèrent à la désintégration de la démocratie ouvrière et à la réapparition de l’élite gestionnaire durant la révolution espagnole. La nouvelle élite de militants syndicaux mettait en œuvre, pour faire en sorte que les ouvriers travaillent davantage et produisent plus, tant d’anciennes que de nouvelles techniques de coercition. » [40]


Certains, dès avant 1936, avaient prévenu « qu’un parasite n’obtiendrait rien pendant la révolution ». Pestaña préconisait d’établir des « cartes d’identité du travail pour contrôler les flemmards. [...]. Un autre militant affirmait qu’une société communiste libertaire ne devait pas faire usage de la force contre ceux qui ne voulaient pas travailler mais plutôt les traiter comme des déficients mentaux et les laisser aller tant qu’ils ne perturbaient pas la paix sociale. [...]. Le congrès de 1936 de la CNT à Saragosse [...] proposa des assemblées populaires chargées de discipliner “ ceux qui ne remplissent pas leur devoir, soit sous l’aspect moral, soit comme producteurs ”. [...]. Qu’arriverait-il, cependant, si les travailleurs eux-mêmes résistaient aux volontés anarcho-syndicalistes de modernisation ? ».  [41]

De juillet 1936 à janvier 1939, les syndicats CNT et UGT procédèrent ensemble, malgré les difficultés dues à la guerre et au-delà de leurs dissensions, à un début de rationalisation, de standardisation, de concentration et de modernisation de l’archaïque appareil industriel barcelonais. Et ils se battirent pour créer un marché national compétitif. De cela la plupart des militants sont restés très fiers.

« Notre œuvre »

La collectivité de Marathon, anciennement usine de General Motors, illustre bien cet effort. Elle devait être fermée par ses propriétaires américains, mais elle fut remise en marche par les militants UGT et CNT. Les techniciens aidèrent à coordonner, financer et conseiller nombre de petites entreprises qui produisirent des pièces détachées, jusque-là importées. En juillet 1937, la collectivité célébra le premier camion et son moteur à avoir été construits en série en Catalogne. Un des directeurs de Marathon, resté à Barcelone, salua le travail des 12 000 ouvriers de l’industrie automobile et déclara que la production d’un tel véhicule faisait partie intégrante de « notre guerre d’indépendance ». Ainsi, « le productivisme anarcho-syndicaliste rejoignait le nationalisme économique espagnol dans l’édification d’une industrie automobile indépendante ».  [42]

Dans une autre entreprise métallurgique :

« Le conseil d’administration de la collectivité avouait son intention de “ réduire autant que possible le travail ” en éliminant certains processus  [43] [...] et soutenait qu’il était absolument nécessaire de réorganiser le procès de production [...]. La standardisation réduirait le temps de fabrication nécessaire et ouvrirait des perspectives de production “ presque illimitée ”. »


La nécessité urgente de former des techniciens qui devaient trouver des substituts aux matériaux manquants et mettre sur pied de nouvelles industries fit que la CNT chercha et obtint partiellement le soutien de cette catégorie de travailleurs, en général détestée par les cols bleus. En janvier 1938, la Confédération donna son aval à une proposition de doter les techniciens de pouvoirs coercitifs, mais elle ne réussit pas toujours à convaincre ses adhérents de leur obéir. Cela mit à mal le nivellement des salaires pratiqué depuis juillet 1936, et aggrava l’indiscipline de la base ; par contrecoup, le centralisme démocratique rampant des syndicats s’accentua. [44] En janvier 1937, le ministre CNT de l’industrie au gouvernement de Madrid, Juan Peiró, soutint que le nivellement des salaires allait contre le principe libertaire et syndicaliste, « à chacun selon son travail » : « Le technicien a bien plus de besoins [que l’ouvrier ordinaire]. Il est nécessaire qu’il soit dûment récompensé. » [45] De fait dans l’ensemble, des différences importantes de salaires furent maintenues, et malgré quelques progrès, ceux des femmes demeurèrent inférieurs à ceux des hommes.
Dans les usines gérées tant par l’UGT que par la CNT, une bonne partie des méthodes qui caractérisaient la production capitaliste – dont le taylorisme
 [46]– furent donc conservées et même revendiquées par la « société prolétarienne », durant une phase de « transition »…
Frederick W. Taylor pensait que « la bourgeoisie, lorsqu’elle était éduquée scientifiquement, était en mesure de mettre fin à la lutte des classes par la prospérité, c’est-à-dire par la production illimitée et sa contrepartie, la consommation sans limites. [...]. Il sentait, non sans raison, que les ouvriers résisteraient à la direction scientifique du travail par des coulages de cadences et même par du sabotage. Par conséquent, il fit en sorte que l’organisation scientifique du travail puisse contraindre les travailleurs ».
 [47]
Début 1937, la revue Horizonte de la collectivité CNT-UGT de Marathon fit l’éloge de l’OST qui sélectionnait les meilleurs ouvriers pour chaque tâche dans l’usine, et déclara que le potentiel économique d’une nation pourrait désormais se mesurer en véhicules par habitant. L’entreprise construisit une usine automobile qui ressemblait à celle de Renault en France, avec de longues allées, en vue des futures lignes d’assemblage. Les projets d’urbanisme du futur des militants anarcho-syndicalistes allaient de pair : s’il était question d’ouvrir de grands espaces clairs pour améliorer les conditions d’habitation de la population, c’était aussi pour que la circulation automobile y fût intense.
À l’évidence, le taylorisme et autres techniques employées par les syndicats n’étaient pas simplement une conséquence de la guerre qui exigeait une production rapide. Les syndicats poursuivirent la modernisation de l’industrie que la bourgeoisie espagnole n’avait fait qu’ébaucher.

6. La résistance ouvrière

Après juillet 1936, les militants CNT-FAI appelaient à plus de travail et de sacrifice en ces temps difficiles. Mais au lieu d’endosser avec enthousiasme leur rôle d’ouvriers, maîtres de leur outil de production, les travailleurs de la base agissaient comme si les syndicalistes étaient la nouvelle élite dirigeante, et les pratiques ouvrières de ralentissement du travail perdurèrent.
Le salaire aux pièces et les primes avaient été supprimés en juillet 1936, et malgré un accroissement du personnel, une hausse des salaires et une augmentation du temps de travail, la production ne cessait de baisser. Alors, des conseils d’usine demandèrent aux syndicats de rétablir le système des primes et un contrôle rigoureux des producteurs. Dans le cas de l’usine métallurgique Casa Girona, où 1800 ouvriers produisaient du matériel de guerre, une commission chargée d’enquêter sur les « anomalies » conclut que le nouveau système de primes heurtait « nos plus intimes convictions », mais qu’il fallait y recourir puisque les ouvriers emportés par leurs « instincts égoïstes » et refusant de produire sans une motivation monétaire étaient majoritaires. Ces travailleurs « sans conscience et irresponsables » avaient été poussés par les agitateurs communistes de l’UGT, prétendit-on.
 [48] Cette décision engendra un débat interne tendu dans la CNT. Le président du syndicat soutint que les ouvriers récalcitrants « avaient été des jaunes et ne pensaient qu’à leur estomac ». Un autre militant important estima qu’il ne fallait pas augmenter la semaine de 40 heures, que les ouvriers se sacrifiaient déjà bien assez, que des privilégiés recevaient des milliers de pesetas par mois, et il démissionna.

Ainsi, comme les capitalistes l’avaient fait, les syndicats lièrent la paye au rendement, et le salaire aux pièces fut rétabli dans plusieurs entreprises dès 1937. Mais les problèmes liés au travail à la pièce perdurèrent tout au long de la guerre, dans tous les secteurs de l’industrie. Dans la construction, le conseil technico-administratif CNT formula en août 1937 le dilemme suivant : soit nous restaurons la discipline au travail et nous abolissons le salaire unique, soit nous allons au désastre. Il recommandait que seuls les travaux rentables soient entrepris. « Les masses doivent être rééduquées moralement », et leur travail rémunéré selon leurs efforts et la qualité. Dans le cas contraire, les ouvriers à faible productivité seraient pénalisés voire exclus.

Dès l’automne 1936, l’inflation et les pénuries dues à la guerre  [49] - et aussi provoquées par les manœuvres du PSUC  [50] - amenèrent des travailleurs à réclamer des suppléments de salaire. En décembre 1936, les ouvriers du gaz et électricité réclamèrent la tenue d’une assemblée pour discuter de l’octroi d’un bonus de fin d’année. Ils furent traités de « contre-révolutionnaires et de fascistes » par le comité de contrôle CNT-UGT, pénétré de sa fonction, « diriger et canaliser les aspirations des masses ». Mais comme il craignait que l’assemblée posât d’autres problèmes embarrassants sur les différences salariales et les techniciens, il accepta le bonus (cf. Seidman, 2010, pp. 153-159).

La militarisation inhérente aux conditions du travail industriel fut évidemment renforcée par le contexte de la guerre. En mars 1937, tous les citoyens entre 18 et 45 ans devaient être en possession d’un « certificat de travail ». Les contrevenants pris dans des lieux de divertissement partaient aux travaux de fortification ou en prison ( cf. Seidman, 2010, pp. 180 et 181).

Jusqu’à la fin de 1938, les plaintes continuèrent d’affluer dans les syndicats au sujet de l’indiscipline, de l’absentéisme,  [51] des retards, des fausses maladies, des auto-mutilations, des coulages de cadences, des vols et du sabotage. Des débrayages furent signalés, mais les grèves furent peu courantes car les menaces de mise en prison ou en camp de travail  [52] étaient dissuasives. Petit à petit, tous ces comportements, y compris parler ou manger pendant les heures de travail, l’ivrognerie, l’immoralité, se plaindre violemment, distraire les autres, etc. furent assimilés à du sabotage, et les coupables punis d’amende ou renvoyés. Seidman note que les secteurs où le militantisme avait été particulièrement intense dans les années trente avaient un problème particulier avec les saboteurs. Il prend l’exemple du syndicat métallurgique de Badalona « qui demandait à son homologue barcelonais de ne pas fournir d’emploi [à ses ouvriers] sans son approbation explicite ».  [53] Il y a donc peut-être un rapport à faire entre la radicalité ouvrière et un désintérêt pour l’autogestion, en tout cas telle qu’elle a été engagée à Barcelone.

Affiche de la CNT métallurgie

Je n’affirme pas que la résistance au travail dans les entreprises rendait compte d’une attente déçue vis-à-vis de rapports sociaux autres, ni qu’elle relevait explicitement d’une volonté de relancer la révolution ; on a trop peu d’éléments tangibles pour le conclure.
En tout cas, plus l’État se renforçait, plus la démoralisation rendait les travailleurs indifférents à leur tâche, et plus des mesures répressives étaient prises contre eux.
Lors d’un plenum local de Groupes anarchistes de Barcelone du 12 avril 1937 axé sur la politique collaborationniste de la CNT, où étaient présents des militants des Jeunesses libertaires et des Comités de défense, plusieurs intervenants (dont des membres du groupe Los Amigos de Durruti) exprimèrent leur frustration devant l’échec de la politique de concessions économiques et politiques :

« La contre-révolution a progressé malgré notre collaboration au gouvernement [54] ; cela démontre que cette dernière est contreproductive. »
« [Il faut engager] la socialisation totale de l’industrie, du commerce et de l’agriculture ; sans cela nous perdrons la guerre. On ne peut faire la révolution sans s’affronter au capitalisme, quelle que soit la forme sous laquelle il se présente. »


Face à cette ambiance, quelqu’un fit valoir que « les positions extrêmes étaient justifiées quand nous nous trouvions immergés dans la population. Maintenant, personne ne nous entoure et c’est dangereux de prendre des décisions de ce type ». Et il concluait qu’il fallait juste demander aux comités supérieurs « plus de responsabilité en tout ».
Un groupe anarchiste proposa que les ministres anarchistes « se retirent du gouvernement et que les Comités de quartiers constituent un Comité Central ».

Un autre estima qu’il fallait « éviter l’apparition d’un abîme entre le peuple et la CNT-FAI » et maintenir à tout prix l’unité CNT-FAI.
Mais le plenum, prenant en considération le bilan de neuf mois de politique ministérielle, décida à l’unanimité de demander « à nos représentants de se retirer du gouvernement de Catalogne ». Puis une partie de l’assemblée fit machine arrière, effrayée par sa propre audace, sous la pression de représentants des instances supérieures de la CNT-FAI. (Cf. Guillamón, 2011, pp.181-207.)
Tout ceci en dit long sur la crise interne du mouvement libertaire espagnol, et signale la réactivation des vieilles tensions entre anarchistes et anarcho-syndicalistes, avec un risque de scission évoqué. On prend aussi la mesure de l’abîme qui se creusait entre l’organisation et les classes populaires.
La lutte ouverte entre révolution et contre-révolution à Barcelone quelques jours plus tard allait rendre manifeste cette contestation interne : lors de la provocation policière du 3 au 7 mai 1937, la rue reprit ses droits. Sans aucun mot d’ordre de la CNT, des barricades s’édifièrent dans les quartiers, défendues par des ouvriers armés – en premier lieu des membres des Comités de défense et de quelques-uns des Patrouilles de contrôle – par des groupes d’affinités de la FAI et d’autres révolutionnaires du mouvement comme Los Amigos de Durruti, des miliciens venus du front (ou en permission), ainsi que des militants du POUM.
Mais les leaders de la CNT-FAI et du POUM demandèrent aux insurgés de retourner au travail, une fois de plus. Les 4 et 17 mai, à Barcelone et à Madrid, les ministres anarchistes furent bien virés des gouvernements, mais par les représentants du Front populaire…
Les Comités de défense ne se donnèrent pas tout de suite pour vaincus : dans une circulaire interne du 27 mai 1937, après avoir tiré le « bilan des erreurs des journées de mai », il fut question d’organiser des « compagnies de cinquante militants armés » en vue d’un « projet d’organisation conspirative » et de passer à la clandestinité. Mais de juin à septembre 1937 la répression se déchaîna contre eux et les neutralisa. Seule une presse clandestine subsista un moment, centrée sur le soutien aux prisonniers antifascistes. (Cf. Guillamón, 2011, pp. 219-222.)
 [55]

Mai 37 représentera la date emblématique de la victoire de la contre-révolution sous maints aspects, dont celui de la fin de l’osmose entre la CNT et les barriadas, et le lent dépérissement de celles-ci sous les coups de la seconde République socialo-stalinienne – et même socialo-stalino-cénétiste à partir d’avril 1938, quand la CNT-FAI revint au gouvernement de Madrid.

« La signification des journées de Mai n’était pas, au fond, en soi, de briser la CNT […]. Il s’agissait plutôt de briser les solidarités organisationnelles de la CNT à Barcelone de façon à affaiblir ses sections, soutenues et épaulées par la “ Barcelone des parias ”, par les mécanismes et les usages politiques de résistance à l’État. »  [56]


Les collectivités d’Aragon seront la cible suivante.

Les barriadas - Street Hawkers, Barcelona, july 1936, (Agencia EFE).



Le problème des pénuries ne fut pas résolu à Barcelone : les jeunes des quartiers pauvres allaient piller dans les champs, y compris dans les parcelles collectivisées (1000 hectares dans Barcelone).
 [57] Dans les barrios, il se disait à nouveau que « voler les riches pour manger est très différent d’attaquer n’importe qui pour mener une vie de luxe », et des militants anarchistes, ouvriers ou pas, reprirent carrément les atracos .  [58]

Pour couronner le tout, de 1937 à 1939, les bombardiers ennemis criblèrent tout particulièrement les quartiers populaires (Poble sec, Barceloneta, Raval), pour en finir avec la « ville du mal » ( cf. Ealham, 2005 a, p. 304).

7. « Toute cette révolution contre l’économie doit s’arrêter »  [59]

Ce propos reflète-t-il une certaine réalité ?
De 1936 à 1938, c’est bien un mode de vie et de relations sociales - basé entre autres sur l’appui mutuel et sur un autre rapport au temps qui avaient jusque-là résisté à l’introduction même du capitalisme - qui fut invalidé. Sans parler de la mise au rencard de la démarche individualiste qui avait profondément structuré le mouvement anarchiste jusque-là, et participé au refus des normes bourgeoises.
Les nouveaux convertis à l’économie ne réalisaient pas qu’ils participaient à la dissolution des liens entre les hommes qu’opère ce système afin d’y substituer ceux qui passent par le travail.
Au vu de l’importance des actes visant à toujours réduire le temps et l’énergie consacrés au travail par un prolétariat qui avait été très combatif, à un moment où les travailleurs sont censés prendre en main leur existence, on peut s’interroger sur la réalité de leur intérêt pour la vocation de prolétaire.
L’approche morale doublée d’une approche militante traitera les réfractaires barcelonais de tire-au-flanc, ou d’individualistes sans conscience sociale, incapables de s’engager dans une lutte collective. Leur comportement insouciant et dangereux sera considéré comme un sabotage de l’expérience révolutionnaire.
D’autres conviendront que l’appareil cénétiste réduisant le programme révolutionnaire à une peau de chagrin provoqua le trouble, puis la désaffection compréhensible d’une partie des prolétaires, tant sur le front que sur le lieu de travail. Mais ils n’y verront qu’un désaveu muet vis-à-vis de la bureaucratie syndicale. Ils soutiendront ceux qui critiquèrent ouvertement la CNT-FAI sur le plan politique et doctrinal, et qui se sacrifièrent par responsabilité militante, comme les miliciens de la colonne de Fer, ou qui surenchérirent dans l’appel à la discipline.
 [60] Mais ils ne voudront pas commenter le discours industrialiste des anarcho-syndicalistes des années trente ni l’effet en retour que cela eut sur le projet d’émancipation en train de s’expérimenter.
Sachant que « le nouveau comportement type de l’ouvrier d’industrie de l’époque était d’en faire aussi peu que possible », comment s’étonner qu’un projet d’émancipation libertaire, désormais associé à la soumission volontaire au temps et à l’espace du travail industriel, ne fasse pas recette ? Je ne parle pas d’anti-travail conscient ici, mais de la manifestation d’une aversion pour le travail, peut-être renforcée en Espagne par le fond anti-capitaliste qui y perdura un peu plus longtemps qu’ailleurs.
Il ne s’agit pas ici d’attribuer un « beau rôle » à la base par rapport à ses dirigeants, même si la CNT était en train de devenir un syndicat comme les autres.
 [61] Ni de dire ce qu’aurait dû faire ou pas la CNT, et se contenter de qualifier de traîtres une bonne partie de ses leaders.  [62]
L’intérêt est de comprendre, pour aujourd’hui , comment le mouvement ouvrier s’est coulé, bon gré mal gré, dans « l’utopie » capitaliste ; et comment dans notre monde structuré par le travail, les rapports sociaux qu’il a engendré s’avancent encore et toujours comme des faits naturels.

« Alors que [les militants] identifiaient la conscience de classe au contrôle et au développement des forces productives […], la conscience de classe de la plupart des ouvriers se manifestait, elle, dans le fait d’échapper à l’espace et au temps de travail, tout comme avant la révolution. » [63]

Cette conscience des ouvriers – sans doute diffuse et indistincte – date des débuts du capitalisme et repose sur ce constat : le travail est la matière vitale du mode de production capitaliste, les travailleurs n’ont rien à gagner ni à défendre à partir de lui. Mais les syndicats et partis de gauche, révolutionnaires ou pas, participeront au développement capitaliste aveugle  [64] jusqu’à ce que les luttes anti-syndicales et anti-travail des années soixante rendent visiblement étrange cette proposition de reconstruire le monde autour d’un centre que ses occupants ne cherchent qu’à fuir.

Pour envisager un jour de pouvoir contredire le constat qu’il n’y a – en 1936 comme aujourd’hui – qu’une utopie, celle du capital,  [65]il faudrait qu’une prochaine « insurrection ne se réapproprie jamais les éléments de la propriété capitaliste pour reprendre la production à son propre compte. […] [ce qui annoncerait] la possibilité d’un rapport des individus entre eux qui n’ait pas le travail pour contenu » ( cf. Astarian, 2010).

Myrtille, Giménologue
Les traductions de l’espagnol sont de mon fait


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