ITINERAIRES CHOISIS

de Jordi Gonzalbo
mardi 9 mars 2010
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Nous présentons aujourd’hui la suite du récit autobiographique d’un exilé espagnol libertaire vivant à Perpignan depuis 1938 : « ITINERAIRES NON CHOISIS ».

Jordi est également l’un des protagonistes du film-documentaire de création de François Boutonnet : « Il nous faut regarder, de l’Espagne libertaire à l’exode en France, les libres itinéraires d’exil de José et Jordi … »

« Il nous faut regarder » sortira en salle le 31 mars 2010
et en avant première à Perpignan au cinéma le Castillet le samedi 20 mars à 14h (suivi à 16h30 du film « Camp d’Argelès »)

Il passera aussi au festival d’Alès le samedi 27 mars (ou le dimanche 28 mars).

Les Giménologues, 8 mars 2010



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ITINERAIRES CHOISIS

Jordi Gonzalbo

Muni de mon certificat d’études primaires, sésame qui devait m’ouvrir grand les portes du monde du travail (paré de toutes les vertus), j’étais fin prêt à en franchir le seuil. Une personne qui devait faire partie d’une quelconque commission pédagogique considéra que la Révolution pouvait attendre, car vu que j’avais été classé dans les trois premiers du Canton, j’étais en droit de poursuivre mes études et pour ce faire, intégrer le collège Jean Moulin, place des Esplanades.

Ma mère accepta et voilà pourquoi, tandis que mes copains s’éparpillaient dans le domaine de l’apprentissage, je piétinais parmi tant d’autres garçons dans la cour du Collège, en ce début d’octobre 1945.
A l’exception de quelques-uns qui avaient été comme moi “repêchés”, le reste provenait du Lycée, car à l’époque le brevet élémentaire avait pour but de “séparer le bon grain de l’ivraie” d’orienter les moins doués vers le “certif”, et ceux qui étaient censés l’être plus, vers l’enseignement long.

Avec plus de cinquante élèves par classe, la mienne s’apparentait davantage à un hall de gare à l’heure de pointe qu’à une classe de cours ; les profs, dépassés, donnaient les leurs comme le paysan sème à la volée, au petit bonheur la chance.
Dès le premier cours de maths, ce fut la dérive, car si je surnageais avec aisance parmi des baignoires munies de robinets capricieux et de bondes à problèmes, et si je réussissais à maintenir l’équilibre sur le marchepied de trains partis à telle heure et censés arriver à telle autre -tenant en compte des facteurs dont les rapports domestiques entre le mécanicien et sa femme n’étaient pas le moindre - je n’avais jamais “frayé” avec dame algèbre. Elle n’était pas une inconnue pour les doués, ils avaient déjà fait un bout de chemin ensemble.

Je ne me sentais pas à l’aise dans ce bahut, il m’arrivait souvent de “sécher” les cours de maths ; de plus, les péripéties racontées par mes copains qui travaillaient étaient autrement palpitantes, aussi après un long siége en règle, ma mère capitula et j’intégrai le monde du travail.

Apprenti mécanicien pendant presque deux ans chez un artisan, pas méchant pour deux sous, mais plus assis sur ses acquis que tenté par les nouvelles technologies, l’atelier situé sur la route de Thuir, près du café Figuères, ronronnait.
Entre deux bâillements, je voyais passer, escortés par des gendarmes, des soldats espagnols déserteurs de l’armée franquiste, dirigés vers les haras, bâtisses qui avaient abrité des réfugiés espagnols et où siégeaient les services administratifs qui devaient statuer sur leur sort.

Dans ce petit atelier, le prolétaire que j’étais se sentait coupé du monde, là où il se passe des “choses”. Par contre l’industrie du bâtiment offrait non seulement un salaire “d’homme” mais aussi et surtout le sentiment de faire partie d’une collectivité, laquelle -je n’en doutais pas- était porteuse de révolte, comme décembre prépare en secret le printemps : la Révolution n’attendait plus que moi.

Entendre un jeune de dix-sept ans s’exprimer en termes d’éthique, de solidarité et de Révolution, de plaies et de bosses, pouvait paraître incongru à tous ceux qui ne connaissaient pas le mouvement libertaire, composé en majeure partie de réfugiés espagnols en ces années 1945-50. Ils auraient dû savoir qu’on ne se penche pas impunément au-dessus d’un chaudron dans lequel bouillonnent des idées généreuses, sans s’en imprégner. Imprégné je l’étais. Quand la bande de jeunes de la rue dont je faisais partie considérait nécessaire d’élire un chef, je disais déjà que c’était inutile, car chefs, nous l’étions tous.

Durant les vacances scolaires, je travaillais avec un copain à la confiturerie Saint-Mamet. C’était la première fois que j’étais immergé dans un monde presque exclusivement féminin. Ces dames dénoyautaient des abricots que nous, les jeunes, leur apportions et s’ingéniaient avec malice à nous faire “piquer” des fards auprès desquels celui d’Alexandrie faisait figure de bougie d’anniversaire.

Bon bref, la Direction décida de réduire le personnel ; mon copain avait déjà sa place dans la charretée prévue pour la fin de semaine ; j’allai voir le contremaître et le menaçai de démissionner en solidarité envers les "bannis". Le soir même j’avais, ainsi que mon copain, la paye et le certificat de travail en main : par la force des choses et à notre corps défendant, nous faisions partie de l’avant-garde, celle qui précède et qui, tel Arago, pointe du doigt le chemin escarpé mais ô combien valorisant qui mène à la révolte (forcément émancipatrice, je n’en doutais pas).

Dans le mouvement libertaire (la grande famille comme certains aimaient à dire) cohabitaient harmonieusement à cette époque la CNT (Confédération Nationale du Travail), dénominateur commun de tous ceux qui travaillaient, volontairement en retrait, et la gardienne des vertus révolutionnaires : la FAI (Fédération Anarchiste Ibérique). Ajoutons la FIJL (Fédération Ibérique des Jeunesses Libertaires) où se regroupaient les tout jeunes et ceux qui l’étaient un peu moins, dont l’expérience n’était pas de trop pour endiguer le trop-plein d’enthousiasme de certains d’entre-nous. La SIA (Solidarité Internationale Antifasciste), main tendue au-delà des périmètres nationaux, adoucissait le coté trop “casero” des autres organisations, évident dans les sigles et dans le comportement inconscient de nombreux militants. Il serait impardonnable de ne pas citer - bien que peu nombreux - les naturistes, donc la figure de proue était le Professeur Capo qui ne jurait que par l’ail et le citron, redoutables panacées universelles. Il est dans le domaine des probabilités de considérer que le respect intégral des prescriptions du Professeur aurait précipité le délitement naturel de la colonie espagnole.

A cette époque faste, faire partie du microcosme libertaire, communauté d’idées dans laquelle tout un chacun était libre de s’engager à fond ou de papillonner en périphérie, où la sourcilleuse susceptibilité individuelle faisait bon ménage avec les exigences du collectif, la “organización” rendait l’impossible vide de sens. Don Quijote n’aurait pas dépareillé le lot.
Le Mouvement Libertaire Espagnol (MLE) en exil était le lieu de rencontre et de ressourcement pour les libertaires qui vivaient dans un contexte politique et social tout autre que celui des années d’avant 1936. Il était l’outil qui leur permettait de continuer leur lutte contre le franquisme et de rêver à l’avènement de la société communiste libertaire, encore crédible malgré la défaite due à la trahison de l’ensemble de la gauche.

Forteresse assiégée, car à la différence des partis politiques et syndicats qui bénéficiaient de l’aide des partis frères, le M L E était pratiquement seul, peu nombreux étaient les anars du cru. La “famille” libertaire qui se voulait ruche sans reine bruissait de mille activités diverses certes, mais ayant toutes un point commun fondamental, la quête du savoir, car selon le credo de l’époque, seule la connaissance pouvait libérer l’homme de toute tutelle, en faire un individu libre, conscient de ses droits ainsi que de ses responsabilités. La culture était le maître mot.

Je n’ai plus retrouvé dans un milieu composé de travailleurs manuels une telle importance donnée à la connaissance, une telle profusion de l’écrit : outre les journaux “nationaux” tels les CNT, S0LI, RUTA, circulaient une quantité invraisemblable de “folletos” (brochures) abordant les fondamentaux de l’anarchisme, écrits simplement et accessibles à tous. La bibliothèque occupait une place de choix, et dans tout local libertaire un pan de mur était réservé au journal mural. Celui qui le désirait écrivait ce qui lui passait par la tête, l’affichait et, pénétré de son importance (celle du texte et la sienne ), attendait de pied ferme la critique, s’il y avait lieu. Autodidactes, tous n’arrivaient pas à assimiler la totalité de ce qu’ils s’efforçaient de comprendre ; lors des “charlas”, des mots savants, des locutions latines puisées dans le “dico” laissaient plus d’un perplexe : objectivité, subjectivité, manichéen, ipso facto… des mots qui précipitaient certains vers la “biblio”. Ces hommes et ces femmes étaient dans un sens amoureux des mots lesquels, mis bout à bout, faisaient des phrases, bâtissaient des concepts, des idées, la révolte consciente. Amoureux des mots, mais aussi férus d’action, car ces idées ils voulaient les concrétiser. L’utopie est comme l’horizon inaccessible, ils voulaient néanmoins l’approcher au plus près.

Il en va des lieux de vie comme des personnes, certains sont destinés à jouer un rôle, insignifiant certes, mais qui sort de l’ordinaire. L’appartement du 51 rue de l’Anguille [1] avait servi de refuge précaire aux copains qui réussissaient à s’évader des camps de la côte catalane. Il servit aussi de “sas” à trois copains revenus de leur déportation à Mauthausen, afin de s’acclimater à la normalité. Enfin en ces années 1947-48, nous le partagions à plusieurs reprises avec un groupe d’action qui faisait les quatre cents coups “à [2] ”, et venait se mettre au vert. Les prisonniers politiques, les quelques groupes libertaires qui essayaient de survivre et de se regrouper dans la clandestinité, avaient un besoin impérieux d’aide. Nombreux furent les copains de l’exil à laisser leur vie et, dans le meilleur des cas, leur liberté, lors de leurs interventions en Espagne ; bien que jeunot, j’en avais côtoyé plus d’un au local.

Les copains du groupe action que nous hébergions de temps à autre étaient pessimistes quant au résultat de l’action, car d’après eux, le peuple espagnol meurtri par la guerre civile et durement châtié par le franquisme était paralysé par la peur.
Malgré les dissensions internes qui opposaient au sein du mouvement les “réformistes” -qui voulaient une CNT plus souple, plus ouverte à l’évolution de la société, donc plus prête aux compromis politiques- aux apolitiques, qui ne démordaient pas de leur radicalité (“principios, tacticas y finalidades”), et malgré la scission inévitable, le MLE était puissant et dynamique.

Nous étions prêts au sacrifice, voici un exemple parmi tant d’autres : l’Union Locale de Perpignan avait besoin d’un local pour les réunions et disposait de peu de ressources pour en acheter un (n’étions-nous pas dans le provisoire qui ne saurait s’éterniser ?). Rue de l’Anguille il était un café, le café Antoine, qui disposait d’une belle salle au premier étage. Un seul “hic” mais d’importance, la propriétaire des lieux, veuve de son état, était dotée d’un caractère impossible et d’un âge avancé. Il fallut un grand esprit de sacrifice et d’abnégation au copain qui fit don de son corps non à la médecine mais à la cause : l’organisation eut son local et la dame son “kamikase”.

En ces années 1945-50, le MLE était le seul bastion organisé et d’extrême gauche à résister, tentait d’inféoder le peu qui restait de la gauche non communiste, et surtout l’intelligentsia, qui sous peu ne jurerait plus que par Marx. Déjà, juste après la libération du sol français, la Union Nacional -groupement de guérilleros sous la houlette du PCE- s’efforçait de rassembler les réfugiés et employait dans ce but des moyens qui allaient de la persuasion à l’intimidation et aux voies de fait, à l’encontre de ceux qui s’y opposaient.

Avec les libertaires ils trouvèrent à qui parler ; les copains de Fourques, petit village près de Perpignan où durant l’occupation j’allais passer les week-ends, me contèrent de quelle manière ils résolurent le problème. Ils s’adressèrent aux gens du PC qu’ils connaissaient, et leur mirent le marché en main : soit ils cessaient leurs agissements, soit ils allaient au-devant d’un affrontement physique auquel les libertaires étaient prêts ; l’argument porta.

Que d’heures passées en discussions avec les jeunes de la JSU (Jeunesses Socialistes Unifiées, d’obédience PC) ! Ils avaient un point commun avec le concombre, celui d’avancer souvent masqués sur Marx, Bakounine, le dépérissement de l’Etat, la dialectique et les Soviets, pour aboutir -quand ils se trouvaient à bout d’arguments- à la menace de nous faire figurer en tête de liste quand les chars soviétiques viendraient à Perpignan. Pour certains d’entre eux, nous étions les valets attitrés du grand capital ; pour les autres, ceux qui nous connaissaient personnellement, nous faisions inconsciemment bien sûr le jeu de ce même capital.
Un de nos voisins, communistes agréable au demeurant, nous invita à assister à la fête que le PC organisait à l’ancien hôpital militaire pour commémorer le nième anniversaire du camarade Staline. Le spectacle fut affligeant au-delà de nos craintes, antidote absolu pour se prémunir à vie contre le virus léniniste : quitte à passer pour des mal élevés, nous abandonnâmes les présents à leur dévotion envers le grand Timonier. A propos, et c’est curieux, je ne sais pas la raison pour laquelle les libertaires qualifiaient les communistes de “chinos”.

Comme l’avait si bien dit Malraux, à cette époque sur l’échiquier politique français il n’y avait que deux forces en présence : le PC et la droite républicaine ; la gauche non communiste était quasi-inexistante et surtout sans support populaire. A Perpignan il n’y avait que très peu de compagnons français pour mettre sur pied un syndicat CNT avec pignon sur rue, et pas de groupe libertaire conséquent.

En région parisienne où nous avions vécu quelque temps, le problème était quelque peu différent ; pour les anars le MLE était trop libertaire, et pour les communistes libertaires du camarade Fontenis, il était trop anar. Il est vrai que pour la CNT française embryonnaire, les Espagnols étaient parfois étouffants de paternalisme. Excepté quelques jeunes de la FIJL qui butinaient un peu partout -à la Libre Pensée, à l’Union Rationaliste, dans les ciné-clubs etc. le MLE vivait en autarcie, très (et trop) focalisé sur le problème espagnol.
Bien sûr, aux conférences publiques organisées par la Libre Pensée ou la FAF (Fédération Anarchiste Française) à la salle Arago, la colonie libertaire fournissait le gros des troupes que les orateurs, tels les frères Lapeyre, n’avaient aucun mal a convaincre de l’inexistence de Dieu. Pourtant le mouvement “Acrata” restait encore dans son ensemble corseté dans un puritanisme quelque peu désuet ; boire ne serait-ce que du vin, fumer, jouer, fréquenter les lieux de “perdition” étaient des pratiques considérées comme amorales et elles avaient mauvaise presse au sein de la famille libertaire.

Malgré toute la littérature parue vulgarisant l’amour libre et la liberté sexuelle, l’ensemble des militants-tes conservaient encore dans les rapports homme-femme et père-fille un comportement très méditerranéen, et le réflexe naturel émergeait plus facilement que le fruit de la réflexion. La permission donnée aux filles (déjà presque au seuil de la majorité légale) d’aller camper avec le groupe était concédée du bout des lèvres, bien que les parents connussent tous ceux et celles qui composaient le groupe de jeunes. Cette “frilosité” était encore plus évidente quand lors du camping international qui avait lieu chaque été quelque part dans le Midi, et qui faisait se rencontrer de nombreux anars d’un peu partout, jeunes -pour la plupart- ce problème était abordé. Si les femmes militantes et celles des militants n’étaient guère présentes aux assemblées générales ordinaires qui traitaient des problèmes internes de l’organisation, elles étaient nombreuses à assister aux représentations théâtrales du Centro espagnol. Le groupe “Talia” interprétait les oeuvres les plus engagées -et les plus manichéennes- du répertoire ibérique, dans lesquelles l’exploité était foncièrement bon et victime des agissements de l’hydre à trois têtes : le Capital, le sabre et le goupillon.

Exception qui confirme la règle, je ne sais plus dans quelle pièce un patron, qui devait être un peu maso sur les bords, ou bien un anar camouflé -pourquoi pas ?- et à qui on demandait pourquoi il avait pratiquement “jeté” un ouvrier venu lui demander une augmentation, répondait : “Si j’avais accepté sa demande, il aurait mieux supporté sa condition d’exploité ; par contre l’humiliation subie engendrera chez lui un sentiment de révolte, antichambre de la Révolution”. On ne peut plus radical… Par contre une réplique tonitruante dans une autre pièce illustrait fort bien la cohabitation assez étonnante, chez beaucoup de libertaires ibériques, de radicalisme et de pesanteur culturelle machiste. Le décor : une ferme en Andalousie ; sur scène la femme de l’ouvrier parti aux champs, et le “capataz” qui la poursuit de ses assiduités et s’attire cette forte réplique : “Solo el viento y mi marido tienen derecho de levantar mis faldas”, non mais… Ces quelques distorsions entre “principios y tacticas” pouvaient être considérées comme des réminiscences culturelles que l’évolution et les relations auraient tôt fait de gommer. Par contre durant les années d’exil allant de 1945 à 1960, le MLE qui avait été si dynamique et enthousiaste, s’était transformé en une communauté repliée sur elle-même, qui n’avait pas su ou voulu s’adapter aux rudes conditions de l’exil.

La CNT était une centrale syndicale sans pratique syndicale, bien qu’elle fasse partie de l’alliance syndicale espagnole en exil composée de la même CNT, de la UGT (Union Générale du travail) et de la CTV (Centrale des Travailleurs Basques). Le MLE n’impulsait pratiquement plus d’action révolutionnaire en Espagne car le prix à payer était trop élevé, et sans impact réel sur le peuple qui avait subi la répression franquiste. Si la CNT n’était plus un syndicat, le MLE n’était pas un parti politique dans tous les sens du terme, bien qu’il fasse partie de l’Union des Forces Démocratiques en exil composée de tous les partis d’opposition au franquisme (PCE excepté). Cette Union avait la prétention d’être la seule alternative démocratique de transition dans l’hypothèse de la faillite économique du franquisme. Perspective pas totalement infondée car il existait à cette époque au sein du régime franquiste une lutte sourde entre les Phalangistes, qui n’entendaient pas perdre une parcelle de leur influence, et une nouvelle génération de technocrates qui appelaient de leurs vœux pieux (l’Opus Dei) un toilettage du régime, dans la perspective d’une possible invitation à participer au banquet économico-financier des grands du monde économique international, et surtout européen.

En porte-à-faux, le MLE (exception faite de la branche juvénile FIJL) trop occupé par des discussions byzantines, et à donner de l’importance à des problèmes que seule l’inaction justifiait, n’avait pas pressenti l’émergence en Espagne d’une génération qui n’avait pas vécu la guerre civile, ni subi la répression qui s’en suivit. Les importantes grèves dans le bassin minier des Asturies, la résurgence de l’action révolutionnaire contre le régime, menée par des groupes ou associations tels le DRIL (Directorio Iberico de Liberacion nacional), le MRP (Movimiento de Resistencia popular) et le F L P ( Frente de Liberacion Popular) qui occupaient la place laissée vacante par les organisations et partis classiques, et l’opposition au régime de plus en plus radicale de la part du monde étudiant, eurent un retentissement énorme aussi bien au niveau international qu’au sein de l’opposition antifranquiste, et particulièrement libertaire.

Les années 1960-61 virent la fin de l’assoupissement libertaire, bercé durant ces dernières années par l’espoir que les subtilités diplomatiques ou un hypothétique délitement du régime permettraient le retour au pays avec armes et bagages. Les décisions des congrès successifs de la CNT (1960 et 61) entraînèrent un retour aux sources, la réactivation des conclusions du premier congrès célébré en France en mai 1945, qui ratifiait l’action directe, la lutte contre l’Etat et les principes libertaires. L’unification des deux CNT, le retour au bercail de tous ceux qui, las de l’immobilisme s’en étaient éloignés, et surtout l’enthousiasme des militants de la FIJL, permirent au MLE de reprendre la place qui était la sienne dans l’action révolutionnaire.

Ce furent les années fastes pour ceux de ma génération, dangereuses certes mais qui marquent une existence. Perpignan a géographiquement la particularité d’être une ville frontière, ce qui nous valut le privilège d’être souvent sollicités pour (comme on le disait à l’époque ) “la causa”. Aux innocents les mains pleines, a-t-on coutume de dire ; ce proverbe illustre fort bien l’inconscience avec laquelle nous nous engagions dans des activités pour lesquelles nous n’étions pas préparés. Nous ne possédions pas plus l’infrastructure logistique indispensable ; tout était à inventer ou à réinventer. L’inconscience est considérée comme un défaut, bien sûr, mais il n’en est pas moins certain que si nous n’en avions pas été pourvus (et bien pourvus), nous serions encore en train de peser le pour et le contre de notre engagement à l’action révolutionnaire et antifranquiste. Heureusement que le groupe jeune (dont la moyenne d’âge oscillait entre vingt et vingt-et-un ans,) fort d’une douzaine de membres, était épaulé par cinq vétérans anarcho-syndicalistes qui, las de la frilosité de la CNT officielle, pressentaient la nécessité d’apporter leur contribution au renouveau libertaire qui se manifestait en Espagne.

Il n’est pas question d’évoquer des souvenirs respectant la chronologie exacte ni une analyse approfondie des événements auxquels nous participâmes, avec nos faibles moyens, mais bien de donner un aperçu, côté cour, de la façon dont nous réussîmes à apporter notre part à l’effort commun, avec des bouts de ficelle, de l’imagination et beaucoup de chance.
Notre activité s’égaillait en différentes directions, mais restait néanmoins cohérente. Nous avions cinq objectifs :

1) “El interior” : en tant que groupe frontalier, nous devions faciliter le passage des copains qui allaient ou revenaient, assurer l’hébergement et, si nécessaire, fournir nous-mêmes l’agent de liaison, comme ce fut le cas en Catalogne et en Aragon.
2) Assurer le cheminement “tras los montes” du matériel de propagande (journaux, tracts, brochures etc. et, rarement, du matériel plus spécifique).
3) Au niveau local, chercher des appuis auprès des organisations, individualités et associations, car nous n’avions guère la sympathie des comités de la CNTE. La section locale du PSU, ainsi que quelques membres de la CFDT nous apportèrent une aide appréciable.
4) Maintenir une activité d’information par voie d’affiches, de tracts et par la rédaction d’un bulletin humoristique destiné à l’immigration économique espagnole travaillant en France.
5) Quelques-uns du groupe travaillaient dans l’industrie du bâtiment, aussi lors des grèves importantes, nous apportions dans les assemblées générales le point de vue libertaire lequel, n’en déplaise aux “camarades” communistes faisait quelquefois mouche -ce que ne faisait pas la CNT officielle, trop soucieuse de sauvegarder sa virginité.

Les différents “familiaux” au sein du MLE, dont faisait partie la FIJL, s’étaient radicalisés quand nous décidâmes, au cours des grèves des mineurs du bassin houiller des Asturies, de peinturlurer les routes du département de slogans en signe de solidarité. Une de nos équipes se fit arrêter par la maréchaussée, et parce que composée d’étrangers (à l’exception d’un), fut embastillée. Elle fut donc absente au rendez-vous que nous avions fixé. Nous refîmes en sens inverse leur itinéraire et aperçûmes leur voiture garée devant la gendarmerie. Une réunion impromptue à trois heures du matin se déroula chez un copain, pour bien déterminer ce qu’il convenait de faire et de dire en cas de convocation par les autorités. Les uns se chargèrent d’informer les familles, d’autres de contacter un copain du syndicat qui connaissait un avocat du cru ayant un faible pour les libertaires, deux autres se préparèrent pour aller en voiture à Bourg-Madame réceptionner un copain de Barcelone, en l’occurrence Jorge Conill, lequel quelques mois plus tard aurait été garrotté sans la solidarité active des copains libertaires milanais.

Cette réunion, et d’autres qui suivirent durant l’existence du groupe (quinze ans), mit en évidence au sein de celui-ci un sens inné de l’humour, ainsi que la faculté de ne pas se prendre trop au sérieux à l’instar d’autres groupes que nous avions côtoyés. Commencée avec le souci évident de bien déterminer ce qui urgeait, elle se termina en franche rigolade quand l’un de nous suggéra, en cas d’interrogatoire, de simuler une légère déficience intellectuelle (suggestion moins sotte qu’il n’y paraît et fort utile en certaines circonstances) : grimpé sur une chaise, il nous fit une démonstration pratique hilarante.

Quelques jours après, au cours d’une assemblée ordinaire du syndicat, le comité nous reprocha l’initiative que nous avions prise à leur insu (les inscriptions sur les routes, pour le reste de nos activités ils n’étaient pas dans le secret des dieux) et qui pouvait avoir pour conséquence de mettre en péril l’existence officielle de la CNTE en France -pas moins- et que le fait accompli, nous quémandions leur aide. A partir de ce jour, nous cessâmes toute relation avec les officiels du comité, tout en maintenant de très bons rapports avec les militants qui nous connaissaient de longue date et que nous appréciions.

Voilà donc, en ce début des années soixante, un aperçu de la composition du groupe, ses axes d’activité et l’état d’esprit qui l’animait. Il ne reste plus qu’à expliquer l’inexplicable : comment un groupe inexpérimenté disposant de moyens dérisoires a pu apporter à l’action libertaire et antifranquiste une contribution non négligeable. N’importe quel quidam qui aurait eu la possibilité de comparer l’importance de cette contribution aux moyens presque risibles, se serait écrié, tel Galilée devant les juges de l’Inquisition “Eppur si muove” !

Quand le mur, fait de problèmes à résoudre, paraît infranchissable faute de moyens, et que le temps presse, il devient urgent, soit de le contourner, soit de trouver la faille.
Une furieuse cogitation collective, une aptitude à prendre en considération toute suggestion aussi farfelue soit-elle, la faculté d’observation constamment aux aguets, plus une bonne dose d’inconscience, sont parfois (ce le fut pour nous) le sésame qui déverrouille la porte du placard aux idées, et qui met en évidence la solution pourtant toute simple (tel l’œuf de Colomb) à portée de main.

Pourquoi ne pas faire simple quand on ne peut pas faire compliqué ? Sans doute que si nous avions disposé d’une logistique à la James Bond, nous nous serions noyés dans un océan d’indécision au moment des choix ; ce ne fut pas le cas.
Que de valises bourrées de “matériel de propagande” (comme on disait à l’époque) avaient transité le plus simplement du monde par le Perthus, en ce début des années soixante, grâce aux possibilités que mettait gracieusement à notre disposition et à son insu la compagnie des Cars Verts qui assurait le service régulier Perpignan-Barcelone !
L’astuce utilisée mobilisait en tout et pour tout deux personnes : celle qui effectuait le voyage devait être impérativement de nationalité non espagnole, française de préférence, et avoir un alibi plausible pour justifier en cas de problème sa présence dans le car. La mission de la seconde consistait à charger la valise dans la soute aux bagages et à s’éclipser le plus discrètement possible ; aucune personne présente ne pouvait faire un rapport entre la valise, celui qui l’avait manipulée, et le voyageur. Il suffisait donc à ce dernier de s’assurer qu’aucun contrôle des bagages n’était effectué au passage du poste frontière, on ne pouvait faire plus simple.
Cette collaboration avec la compagnie de transports fonctionna sans problèmes majeurs jusqu’à ce qu’elle elle eût le mauvais goût d’exiger à l’embarquement des bagages la présence du propriétaire, muni des pièces d’identité.

A titre d’anecdote, voici un fait qui aurait pu avoir des conséquences gênantes : lors d’un "passage", un copain italien faisait office de voyageur. Préalablement à son accès dans le car, un sac à provisions -anodin au possible, bien qu’une partie de son contenu le fût bien moins- avait été déposé dans le filet destiné aux bagages à main. En fin d’après-midi, un coup de fil des copains de Barcelone nous informait que le voyageur était descendu sans son bagage, et vu que personne ne le réclamait, le chauffeur le ramenait à Perpignan. Gros, gros problème que le nôtre ; la question à mille francs par excellence : le paquet avait-il été ouvert ou pas ? Fallait-il faire une croix sur cette filière qui nous était tant utile, ou bien essayer de récupérer le colis malgré le risque encouru ?
La seule copine du groupe, non espagnole ni de près ni de loin, décida avec un sang-froid étonnant d’aller au charbon prétextant un oubli de sa belle-mère, et récupéra le colis (détonant non ?).

Par la force des choses, nous dûmes tirer un trait sur le confort des cars de tourisme et nous contenter de la rusticité des camions. Heureusement qu’un copain, chauffeur routier de son état et libertaire de surcroît, qui faisait la navette entre Valencia et Perpignan, se chargea de convoyer les colis que nous lui portions au péage du Boulou. Il nous dépanna ainsi durant pas mal de temps jusqu’à ce que nous réussissions à être quasi autonomes dans ce domaine, ce qui fut une réalité courant 1964.

En attendant, nous nous efforcions de mettre en pratique sur le plan local et à la mesure de nos possibilités, les résolutions que nous avions contribué à élaborer au plénum de la FIJL qui eut lieu fin 1961.
L’analyse que nous avions faite de la situation politico-économique mettait en évidence le degré de radicalisation des mouvements sociaux et d’opposition au régime et les compromissions qui se profilaient à l’horizon entre le néo-capitalisme espagnol (épaulé par les technocrates de l’Opus Dei) et l’opposition républicaine en Exil afin de favoriser l’intégration de l’Espagne au marché commun (et pourquoi pas à l’Alliance Atlantique), en échange d’une libéralisation en douceur du régime et d’un possible retour au bercail de l’opposition la plus modérée. L’émigration vers l’Europe de sa main-d’œuvre excédentaire et la manne de devises que le tourisme engendrait représentaient un ballon d’oxygène pour l’économie espagnole. Nous étions donc arrivés à la conclusion qu’il était nécessaire de radicaliser notre action et d’apporter notre contribution libertaire à l’action active et révolutionnaire, ceci en intensifiant le travail de propagande (tracts, pamphlets, journaux) et en menant dans toute la péninsule des actions spectaculaires bruyantes certes mais non meurtrières, visant les symboles de l’Etat, afin de focaliser l’attention de l’opinion internationale sur ce pays, ce dont semblait faire si grand cas le néo-capitalisme ibérique.

Satisfaire ces ambitions sous-entendait pour nous au plan local de mener de front deux actions complémentaires mais néanmoins différentes :
- "El Interior" (comme nous disions à l’époque) : passage du matériel de propagande, passage et hébergement des copains en "mission", assurer si nécessaire les liaisons, les contacts.
- "L’Exil" : réalisation d’affiches, tracts et manifestations de tous ordres destinées à l’opinion publique, pour rappeler à tous ceux qui ne le savaient pas ou qui l’avaient oublié que le régime espagnol était et restait une dictature.

Une action de propagande spécifique était destinée aux travailleurs émigrés qui œuvraient dans l’industrie du bâtiment et dans l’agriculture ; il s’agissait de l’édition d’un bulletin humoristique le Cencerro, qui s’efforçait de traiter avec ironie de la réalité espagnole.
Nous étions partie prenante, au sein de la colonie libertaire, de toute activité récréative (théâtre) qui drainait pas mal de monde et qui nous permettait d’entrer en contact avec des jeunes émigrés. Enfin, the last but not the least, nous devions trouver une aide financière auprès des copains qui appréciaient ce que nous faisions.

Cette "quête" nous laissa un arrière-goût amer et donna matière à réflexion quant à la dépendance -même inconsciente- du militant anar au Comité quel qu’il soit, dépositaire et garant de l’orthodoxie.
Certains qui nous avaient aidés, refusèrent ensuite tout simplement parce que le Comité leur avait dit que nous étions des irresponsables et des “communisants”.
Ce qualificatif de communisants nous avait été attribué parce que nous avions osé avoir des rapports avec des communistes en vue de participer à un meeting sous l’égide de la Ligue des Droits de l’homme en faveur des prisonniers politiques espagnols. Nous n’avions aucun complexe d’infériorité ni de supériorité envers les communistes, nous étions conscients de leur penchant pour l’amalgame et la manipulation.

Nous avions également eu des contacts avec un groupe trotskyste qui voulait "travailler" avec nous en faveur des prisonniers espagnols, avec la volonté évidente de prendre les choses en mains. Il est vrai qu’entre nous et les marxistes –soient-ils léninistes ou trotskystes- le courant ne passait guère, ils se voulaient purs et durs, et leur conception du militantisme n’était pas la nôtre. Notre tendance à ne pas nous prendre trop au sérieux les incommodait. Ce que ne comprenaient pas les copains libertaires subjugués par le Comité, c’est que si les communistes venaient nous “démarcher", c’était tout simplement parce que notre activité, notre présence (FIJL) aussi bien en Espagne qu’en Exil ne passait pas inaperçue, comme l’était celle de la CNT.

Pour clore le chapitre des rapports très particuliers qui existaient entre le Comité et nous, voici un détail très significatif.
Les ouvriers de l’usine des poupées Bella au Haut Vernet s’étaient mis en grève. Un de nos voisins qui travaillait dans cette usine, et que nous connaissions depuis une éternité, nous demanda de faire un texte sur leur grève. Nous le fîmes et l’envoyâmes au Combat Syndicaliste, qui le publia.
Ce texte fut très apprécié par les grévistes et distribué à l’usine ; par contre le comité de rédaction du journal reçut de la part de la CNT locale une volée de bois vert pour avoir publié un texte sur la grève émanant de non-cénétistes.

Il est évident que nous ne chômions pas ; souvent l’improvisation prenait le pas et les résultats étaient parfois rocambolesques, mais par chance en ce qui nous concerne, jamais dramatiques comme ils le furent, hélas, pour tant d’autres.
Le passage de frontière fut, durant un certain temps, extrêmement facile, bien loin de l’idée que nous nous en faisions au début, ni montagnes à escalader ni torrents à traverser. Il fallait juste une voiture -même aussi vétuste que celle dont nous disposions-, quatre copains/copines dont deux devaient être impérativement de nationalité française ; beaucoup de bonne volonté, un zeste de chance, pas mal d’organisation, et la chose était faisable.
Le lieu du "crime" : Bourg-Madame. A l’époque, tout Français désirant faire des achats à Puigcerdá pouvait bénéficier d’un laissez-passer valable 24 heures ; il fallait bien sûr présenter ses papiers d’identité.
Le copain "invité", dont nous avions une description, devait arborer un signe distinctif convenu. Bien avant l’heure de son arrivée, le couple demandait les laissez-passer, faisait quelques achats, revenait à Bourg-Madame ; le garçon restait, et la fille repartait avec les deux laissez-passer.
Le train arrivé, l’identification faite, la fille rentrait dans un magasin, suivie par l’invité, faisait quelques emplettes et bras dessus bras dessous ils repassaient la frontière. Juste près du poste de la douane française, le quatrième larron surveillait le passage prêt à intervenir en cas de contrôle de la part des représentants de l’autorité française et déclarer, avec un document émanant de la CNT en exil (hérésie), que le contrevenant demandait l’asile politique. Ce ne fut jamais nécessaire.

Evidemment il subsistait toujours un risque malgré les précautions prises ; il se situait au moment précis où le garçon rejoignait la fille parmi la foule, car il était absolument impossible d’être certain qu’il n’était pas suivi. Il est vrai que si l’invité était trop "fiché", ce système n’était pas utilisé, par contre il convenait parfaitement quand le but recherché était celui de ne pas laisser de traces du passage.
Les copains de la CFDT et du PSU perpignanais avaient une autre filière et nous avaient dépanné à deux reprises, les rapports avec eux étaient excellents.
Jorge Conill, qui aurait été garrotté sans la solidarité active et combien efficace des libertaires milanais, utilisa comme tant d’autres notre filière ; il avait déjà été contacté dans des circonstances assez rocambolesques par une copine du groupe à Barcelone.

Une anecdote concernant les passages : nous eûmes un jour la visite d’un copain de Hong-Kong recommandé par les copains de Toulouse ; il devait contacter un groupe de Barcelone. Nous lui montâmes un rendez-vous avec Jorge, place Catalogne, tel jour à une heure précise, et comme le hasard fait souvent mal les choses, le même jour au même endroit et pratiquement à la même heure, se tint une manifestation étudiante d’importance. Nous n’avons jamais pu savoir ce qu’était devenu ce copain venu de si loin…

Toujours dans le savoureux, un soir se présentèrent à nous deux jeunes ; l’un portait une volumineuse valise, l’autre disait être El Comandante et présenta le porteur comme son ordonnance. Il prétendait être envoyé par les copains de la rue Belfort à Toulouse, siège de la CNT en exil, et demandait, exigeait presque, que nous les passions tras los montes lui, l’ordonnance et la valise qui allait avec, tout simplement. Bien que doués d’un solide sens de l’humour et d’une imagination fertile, nous eûmes autant de mal à apprécier le côté burlesque de l’histoire que de convaincre notre belliqueux interlocuteur de 1’erreur qui était la sienne.
Nous étions bien sûr des réfugiés politiques espagnols comme tant d’autres, mais de là à être ce qu’il supposait que nous étions, il y avait un pas que -comme la frontière- nous ne saurions franchir. Têtus et non convaincus, ils revinrent à la charge le lendemain…

Encore une anecdote plus vraie que nature, racontée par son auteur involontaire qui fit rire pas mal de copains et égaya plusieurs réunions. Le copain se rendit à Barcelone à l’adresse qu’on lui avait indiquée, sonna et dit : je viens de la part de Tarzan (c’était le sobriquet donné à un copain de Paris).
La personne qui lui ouvrit la porte écarquilla les yeux quelque peu inquiète car notre "agent” s’était tout simplement trompé de porte ; il se rattrapa comme il le put c’est à dire mal, laissant subsister un doute quant à sa santé mentale.
Il y a toujours, malgré le sérieux des problèmes à affronter un petit coin où se niche un brin d’humour, faut-il encore savoir l’apprécier ; un copain qui avait franchi la frontière à travers la montagne en hiver nous avait conté son odyssée tant de fois, que nous 1’avions surnommé le Yéti.

Floréal, le chauffeur routier qui fut arrêté ; Kiko, le Milanais, qui avec son copain sillonna en moto la péninsule en touriste quelque peu spécial, le Yéti, Conill, Granados et Delgado, qui furent garrottés (ce dernier passa quelques jours avec nous avant d’effectuer son dernier voyage en Espagne)… De ces copains et de tant d’autres nous gardons un souvenir inoubliable car ils étaient tous d’une grande générosité, et il en fallait pour s’engager dans une activité tellement exigeante en ce domaine. Dans ces circonstances, on comprend mieux le sens du mot “famille” auquel faisaient si souvent allusion les vieux copains qui avaient milité avant et pendant la révolution. Car il se dégage un tel élan de fraternité et de solidarité entre tous ceux qui participent à une action commune -chacun selon ses possibilités- et sont animés d’un même idéal, que l’on pourrait considérer que la personne qui n’a pas su ou voulu sortir de son pré carré, son petit périmètre de vie corsetée par les impératifs de la réussite matérielle, n’a vécu qu’à moitié.

Par contre, nous passions d’un monde à un autre sans réellement nous en rendre compte tellement cela nous paraissait naturel : du monde de la réalité du quotidien, avec ses plaisirs et ses déplaisirs, ses impératifs et ses responsabilités, à un monde tout autre, pourtant aussi exigeant mais en contraintes différentes bien sûr.
Il est évident que l’action militante à ce niveau était exaltante, malgré les risques encourus, car elle donnait l’impression de concrétiser des mots et des phrases, d’être un élément de la chaîne de solidarité et de fraternité qu’était la famille libertaire. Mais il y a en toute chose un côté pile et un côté face, l’engagement militant n’échappait pas à cette règle.

Tout militant qui se voulait un tant soit peu réaliste devait tôt ou tard affronter un sérieux problème : concilier la vie de tous les jours, la sienne et celle de ses proches, avec les exigences de l’engagement, dévoreur de temps et de potentialités.
Déterminer un degré dans l’engagement qui, à moins d’être absolu (ce qui suppose une disponibilité totale et de faire abstraction du reste), n’est qu’une suite d’ajustements, de compromis, la recherche permanente d’un précaire équilibre entre ce qui est possible et ce qui ne l’est pas ; encore fallait-il déterminer ce que possible voulait dire. L’engagement était on ne peut plus naturel pour tous ceux qui s’investissaient dans l’action, à tel point qu’il leur paraissait presque inconcevable de prendre en considération les conséquences qui en découlaient, non seulement pour eux mais pour leurs proches.

Pourtant ces Icare, ces Don Quijote ne pouvaient prendre leur essor que grâce à celles qui assuraient la logistique, et qui devaient “assumer” -pouvait-il en être autrement ? Elles ne mettaient pas en cause le rôle d’appoint qui était le leur ni l’engagement en lui-même, mais parfois son importance. L’idéal c’était quand le couple s’investissait dans une action tout en étant conscient du risque encouru et s’efforçait de le réduire grâce à une réflexion commune et à une préparation des plus sérieuses. C’était le cas pour nous quand il s’agissait d’aller se mettre dans la gueule du loup, d’établir des contacts, de recueillir ou donner des informations ; et ce n’était guère facile pour celui ou celle qui agissait, ni pour celui ou celle qui attendait.
Un grand coup de chapeau à toutes celles qui assurèrent le quotidien et l’hébergement, ainsi qu’à celles qui n’hésitèrent pas à aller plus loin.

Etait-ce faire preuve de naïveté que de croire (sans doute avec le recul, on peut le considérer ainsi) que nous pouvions avec notre action contribuer à renverser le régime ; ou à précipiter une évolution démocratique, en attendant mieux ? Il ne faut pas oublier qu’à cette époque il était encore plausible de croire que la somme des révoltes individuelles ajoutées les unes aux autres et potentialisées pouvait mener à la révolution.
Peut-être étions-nous des candides croyant que l’action révolutionnaire inciterait les nouvelles générations, celles qui n’avaient pas connu la guerre ni subi ses conséquences immédiates, à aller au-delà de la seule révolte. Sans doute avions-nous sous-estimé l’appétence de l’ouvrier ibérique pour de meilleures conditions de vie, celles qu’il côtoyait lors de ses séjours laborieux dans les pays d’Europe, et pour un régime un peu plus démocratique, à condition bien sûr que la transition se fasse sans douleur.

Ces considérations, même évidentes, auraient-elles influencé notre engagement ? Il est plausible d’en douter car par notre engagement, nous prolongions l’époque d’avant et pendant la guerre, et inconsciemment nous nous sentions dépositaires des aspirations d’une grande partie du prolétariat ibérique : combat d’avant- ou d’arrière-garde ? Sans doute que ce combat était plus exaltant, plus mobilisateur et romantique que le seul militantisme syndical et social que nous aurions pu développer dans un des pays européens dans lequel l’exil nous avait disséminés.

Exigeants nous l’étions quant au bon fonctionnement de notre organisation ; nous avions rompu tellement de lances contre l’absence de sens critique de la part de nombreux vieux copains à l’encontre des comités et de la sainte CNT que critiques, nous l’étions pour deux envers nous mêmes. Critique constructive bien sûr, comme on dit de nos jours. La fraternité qui nous unissait n’empêchait pas la remise en question et les empoignades quand nous les considérions nécessaires, surtout quand l’erreur d’appréciation ou la bévue pouvait s’avérer lourde de conséquences ; personne n’y échappait. Nous étions pourtant loin d’être des militants purs et durs, excepté pour l’accomplissement de certaines taches où le sérieux s’imposait ; pour le reste, nous étions laxistes et enclins à la bonne humeur.

L’année 1963 fut une année charnière en ce qui concerne le groupe, et une année chargée d’événements d’importance comme l’exécution précipitée de Delgado et de Granados, et les arrestations par les autorités françaises de militants libertaires espagnols.
Le comportement propre à tous ceux qui veulent arriver à tout prix, et si possible les premiers, sur la plus haute marche du podium ou ailleurs, nous avait toujours paru aberrant. Cette ambition ne nous taraudait guère l’esprit car si tel avait été le cas, chacun de nous aurait orienté son activité vers d’autres domaines bien plus lucratifs.
Il n’empêche que, pour des raisons tout à fait indépendantes de notre volonté, nous fûmes les premiers à avoir droit aux honneurs de la presse, et à subir les foudres des autorités de la République, et ceci pratiquement quinze jours avant le coup de filet contre les libertaires espagnols prévu sur tout le territoire national, et déclenché le 21 septembre 1963.

Selon un échange de bons procédés entre les polices franquistes et celles de la République française, il était convenu que l’Espagne se chargerait d’admonester les trublions de l’OAS, et que la France musellerait les anarchistes espagnols devenus trop remuants. Ce coup de filet du 21 septembre, qui aboutit à l’arrestation de 21 copains, fut au niveau "butin" on ne peut plus décevant pour la police au niveau informations, documents ou preuves. Les arrestations au niveau local, les interpellations de copains plus ou moins proches, les perquisitions domiciliaires, et finalement, l’hébergement à titre gracieux que nous offrait l’administration pénitentiaire, avaient fait des vagues au niveau local, ce qui mit la puce à l’oreille à pas ma1 de copains et suscita l’impérieux besoin de faire du “classement.”

La responsabilité de ce “flop” on ne peut plus retentissant incomba en partie à deux inspecteurs de police quelque peu ripoux, et qui manifestaient une propension à écluser d’importance. Ils furent le petit grain de sable qui perturba (en partie, ne soyons pas présomptueux) le bon fonctionnement du plan pourtant soigneusement cogité par les différents services de police de France et de Navarre. Ce soir du 23 août, nos deux fins limiers avaient jeté leur dévolu sur un des nombreux bistrots qui jalonnent l’avenue de la Gare. Ce fût également ce secteur qui échut à l’équipe chargée de tapisser les murs d’affiches dénonçant l’exécution de Granados et Delgado. Selon la loi des probabilités, il n’y avait pas une chance sur un million pour que l’impensable rencontre entre deux policiers de seconde zone et deux pistolets (qui n’auraient jamais dû se trouver dans le coffre de la voiture) puisse avoir lieu.

En cette mi-août, une grande partie du groupe était en vacances. Le 17, nous apprîmes l’exécution de nos deux copains. En catastrophe, nous organisâmes une réunion qui décida de faire dans l’immédiat un affichage monstre en ville. Un copain de Quillan, qui gérait une petite imprimerie confectionna de toute urgence les affiches, et aussitôt nous organisâmes plusieurs équipes. Des copains de Paris qui étaient de passage via le Perthus, où ils devaient contacter des copains de l’autre versant et leur remettre entre autres choses une paire de pistolets (le rendez-vous prévu ne put avoir lieu) proposèrent de nous aider. L’un deux fit équipe avec un gars du coin et ils investirent le quartier de la Gare. Leur activité ne passa pas inaperçue, car différemment des autres fois, nous ne prîmes pas de précautions, tout en sachant qu’en tant qu’étrangers nous nous exposions à des emmerdes.
Nos deux représentants de l’ordre, accoudés au comptoir, voulurent épater la galerie : vérification d’identité, fouille au corps, fouille de la voiture, ce qui était une avant-première en matière de délit d’affichage, même illégal. Face aux deux pistolets trouvés, nos deux fins limiers crurent avoir débusqué l’affaire du siècle ; interrogatoires un peu musclés, intimidations, mise en détention furent le point de départ d’un tas de problèmes, et (en compensation) la mise en route du grain de sable qui en quelque sorte minimisa les dégâts.

Par précaution nous nous étions mis d’accord au cours de la réunion préparatoire sur ce qu’il fallait dire en cas de pépin : la participation à l’affichage était un geste de protestation contre 1’exécution ainsi qu’un geste de solidarité envers les prisonniers politiques en Espagne, et en cas de pression de la part des policiers, dire que c’était untel qui était à l’origine de cette initiative. Nous voulions ainsi en cas de problème le circonscrire au maximum, focaliser l’attention des policiers sur une seule personne ; en réalité nous nous rendîmes compte plus tard avec les perquisitions qui suivirent au domicile des copains qui n’avaient pas participé à l’affichage, ou qui n’avaient pas été interpellés au cours de celui-ci, que nous étions déjà sur la liste des libertaires à embastiller le 21 septembre. En fait, l’excès de zèle de nos deux Vidocq n’avait fait que précipiter au niveau local la rafle prévue à l’échelon national.

Le lendemain matin, le copain de Paris, en vacances et le “responsable de service” furent convoqués à la P.J. Au cours des interrogatoires il devenait évident que ce qui les intéressait n’était pas l’affichage ni l’activité anti-franquiste classique, mais bien les liens que nous étions supposés avoir avec le CIL (Comité Ibérique de Libération). La façon dont se déroulèrent les interrogatoires et les confrontations mit en évidence le fait que si les inspecteurs des renseignements qui s’occupaient de nous faisaient leur travail, ils le faisaient sans trop de zèle. Ils se contentaient d’enregistrer nos explications sans nous mettre la pression, de vérifier si sur les passeports de ceux ou celles qui pouvaient se rendre tras los montes, les dates de leur séjour coïncidaient avec celles pendant lesquelles eurent lieu les "actions délictueuses".

Par contre, l’équipe d’inspecteurs détachés de l’antenne de Montpellier qui procédaient aux perquisitions domiciliaires étaient autrement plus pugnaces ; ils relevaient la moindre contradiction dans nos déclarations, la montaient en épingle et cherchaient à nous faire dire ce qu’ils voulaient entendre, n’hésitant pas à faire l’amalgame entre le CIL, la SIA et la FIJL… Il était évident que notre arrestation tombait mal pour nous mais aussi pour les autorités, parce qu’elle perturbait le bon fonctionnement (effet de surprise) du plan peaufiné pour le 21 septembre, date qui devait laisser au temps le soin de calmer l’indignation que l’assassinat de Granados et Delgado avait engendrée.

Un autre aspect, dans une certaine mesure, désolait le pouvoir : les libertaires qui étaient une force organisée, vivace au sein de la colonie espagnole, avaient à ses yeux une qualité appréciable , celle de ne pas être communistes et de par leur présence freiner d’une certaine manière l’influence de ces derniers dans le milieu exilé espagnol, ce qui avait son importance à cette époque.
En fait un mouvement libertaire “raisonnable” quant à son activité anti-franquiste convenait parfaitement bien au pouvoir ; au-delà de ce “raisonnable”, le mouvement libertaire devenait gênant, donc le 21 septembre se voulait un coup de semonce spectaculaire sans trop de frais, escomptant la mise au pas des jeunes exaltés par les “sages” du mouvement.

L’involontaire “avant-première” perpignanaise du 23 août aboutit néanmoins à quatre arrestations. Par contre les autres copains qui avaient été entendus en garde à vue furent relâchés sans autre problème, ce qui laisse supposer de la part des autorités la volonté de minimiser l’événement, d’autant plus que les enquêteurs n’avaient pas trouvé ce qu’ils cherchaient. Les deux parisiens, plus celui qui était en vacances et le responsable local de service furent présentés au juge d’instruction qui ne trouva rien de mieux que de les écrouer sous le chef d’inculpation d’association de malfaiteurs à laquelle s’ajouta l’infraction sur la loi des associations politiques étrangères. Excepté les premières heures suivant les arrestations, durant lesquelles nous craignions une expulsion manu militari vers l’Espagne, le moral était assez bon. Nous savions que cette histoire ne pouvait guère durer, nous savions aussi que les copains se chargeaient de “bouger” les syndicats, les associations et les partis politiques, et surtout que les familles n’étaient pas dans le besoin.

De notre passage à la rue Derroja [3] , nous gardons un souvenir assez particulier. A cette époque (1963), la fin de la guerre d’Algérie était toute récente ; quelques jeunes Algériens embastillés pour des délits mineurs se voulaient assez proches de nous, “les politiques”. Nous discutions avec eux de la révolution algérienne, du devenir de l’Algérie et d’autogestion, pas moins…
Outre le rôle de “pédagogue”, nous exercions également celui d’écrivain public, nous fournissions papier, timbres et enveloppes à qui en avait besoin ; c’est sans doute en raison de tous ces services que nous rendions à tout un chacun que nos placards qui n’étaient pas cadenassés ne furent jamais visités, pratique pourtant assez courante. Un mois et demi après notre incarcération, M. Simon, le juge d’instruction qui chapeautait toute l’affaire depuis Paris, exprima le souhait d’avoir un entretien avec nous et nous offrit un séjour à la capitale, le gîte et le couvert à la Santé, où nous eûmes le plaisir de rencontrer les copains détenus lors de la grande razzia du 21 septembre.

La surpopulation en milieu carcéral est un grave problème de nos jours ; il l’était tout autant sinon plus à cette époque. La cellule A104 était une pièce d’environ 14 m2, meublée de deux fois deux lits superposés, de quatre paillasses et d’autant de placards muraux. Le mur de façade était percé d’une fenêtre vasistas munie d’un point d’eau, et d’un WC on ne peut plus rudimentaire. Pour les huit bonshommes qui ne se connaissaient ni d’Eve ni d’Adam, que seuls les aléas de l’existence avaient fait se rencontrer, le seul moyen de ne pas perdre pied dans ce huis clos de 23 heures sur 24 était l’évasion ; l’évasion dans la tête, le réflexe d’élever de temps à autre un mur imaginaire derrière lequel s’isoler du regard des autres. On pouvait s’estimer heureux d’être tombé dans une “bonne” cellule, dont les occupants pouvaient être considérés comme normaux ; dans le cas contraire, c’était l’enfer en bout de couloir.

Une note comique, enfin si l’on veut bien le considérer ainsi : après notre entretien avec le juge et un séjour de quelques heures dans les cellules du palais de justice, nous fîmes une entrée assez remarquée à la Santé. Parmi les nouveaux entrants nous fûmes conviés à mettre toutes nos affaires personnelles dans une couverture étendue au sol, de nous déshabiller et de mettre nos vêtements sur la couverture, d’en faire un baluchon et en tenue d’Adam aller vers une pièce tout au fond. Le spectacle était humiliant, à tel point que nous refusâmes de bouger sans avoir enfilé au moins un slip. Menacés de mitard, promis aux pires sévices, les hurlements cessèrent quand vint un chef qui nous autorisa à mettre le slip (sans doute que notre “qualité” de réfugiés politiques, et la raison pour laquelle nous étions détenus, a joué en notre faveur).
Nous fûmes ensuite séparés et répartis dans différentes cellules ; au bout de quelques jours nous écrivîmes au directeur de prison pour lui demander de nous mettre dans la même cellule. La direction répondit qu’il n’en était pas question, car il est de norme dans les prisons en France de séparer les prévenus détenus pour la même affaire. De notre plus belle plume nous lui fîmes gentiment remarquer qu’à Perpignan nous étions ensemble pendant un mois et demi, et que si nous avions voulu échafauder quoi que ce soit, nous avions eu largement le temps de le faire. Quelques jours après, José intégra la communauté de la cellule A104 ; une fois encore nous eûmes droit à une faveur, ce fut la dernière.

Nos avocats avaient déposé une demande de liberté provisoire ainsi qu’une demande pour bénéficier du statut de détenu politique, ce qui nous aurait permis de bénéficier des avantages que ce statut recèle, ne serait-ce que d’être tous ensemble. Nous étions encore une vingtaine emprisonnés à la Santé. Les plus chanceux furent libérés au bout d’un mois, d’autres malgré l’opposition du procureur, le furent au bout de trois ; par contre le dernier carré dut au bout de presque sept mois d’emprisonnement faire la grève de la faim pour accélérer le processus.

Durant notre détention et dans le but d’égayer notre séjour, les autorités avaient peaufiné à notre intention toute une série de “pensums” à distribuer à la sortie. Par ordre d’importance : expulsion du territoire national, commuée en une assignation à résidence dans le coin le plus perdu de l’hexagone. Finalement et grâce au forcing des avocats, seule l’assignation à résidence au domicile habituel fut retenue.
Donc au bout de quelques mois, nous fûmes tous en liberté provisoire, et comme il est bien connu que le provisoire a la fâcheuse tendance à durer, il devint définitif et dure depuis 40 ans, car à notre connaissance il n’y a pas eu de procès ni de jugement ni de condamnation, et encore moins de non-lieu (si tel avait été le cas, nous l’aurions su).

Nous avions été arrêtés, embastillés et libérés, comme on dit communément, sans autre forme de procès, ce qui prouve que la lettre de cachet tant utilisée sous l’ancien régime n’était pas encore lettre morte, même dans une société de Droit. Les charges qui pesaient sur nous et justifiaient officiellement notre détention ne tenaient pas la route. La FIJL fut interdite officiellement le 13 octobre 1963, avant cette date, elle était donc tolérée. Les arrestations avaient eu lieu respectivement les 23 août et le 21 septembre, donc faire partie de cette organisation n’était pas du tout une infraction à la loi sur les associations politiques étrangères.
L’accusation d’association de malfaiteurs, malgré l’ambiguïté qui permettait de ratisser large, prenait l’eau ; aucun de nous n’avait de casier judiciaire, chacun avait un travail régulier, justifiait d’un domicile, avait une vie sociale on ne peut plus normale, le résultat des enquêtes de voisinage le confirmait.

En fin de compte, ce fut une expérience désagréable certes mais néanmoins enrichissante, une parenthèse qui sur le fond ne changea en rien notre vie militante ; dans la forme bien sûr nous dûmes concilier discrétion et efficacité.
Le groupe local, au début perturbé par ces événements, se stabilisa. Les étudiants étant partis vers d’autres cieux universitaires, certains jeunes émigrés économiques sympathisants mirent de la distance entre eux et nous ; par contre d’autres jeunes tout autant émigrés mais plus radicaux apportèrent au groupe une nouvelle dynamique.

À suivre

Perpignan, mai 2002


[1Se reporter au récit précédent « Itinéraires non choisis ».

[2l’intérieur

[3où se trouvait la prison de Perpignan


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