Présentations de l’édition intégrale espagnole

samedi 20 juin 2009
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COMPTE-RENDU DE LA TOURNEE EN ARAGON QUI A EU LIEU COURANT MAI 2009

Il faut dire pour commencer qu’au cours de ce deuxième voyage en ces terres nous avons appris de la bouche d’amis aragonais qui ont parcouru quantités de villages pour « recuperar la memoria histórica y oral de… » que « los ancianos » parlent tant et plus maintenant, et qu’il faudrait être plus nombreux pour les enregistrer, recueillir les documents écrits, prendre des photos…
Un gros travail de publication est en cours ; les auteurs se sont démenés pour rencontrer en Espagne et dans leur exil les protagonistes ou leurs descendants. Ils ont déjà travaillé en particulier avec les natifs de Gurrea de Gállego y la Paúl (Huesca), d’Almudévar et de Zuera :

Asociación Casa Libertad Gurrea de Gállego a édité en 2003 « Entre las raíces » et « Mis memorias » d’Alejandro Soteras

Raúl Mateo Otal, Ana Oliva Garín et Luis Antonio Palacio Pilacés, « De hombres y sueños », Almudévar, Asociación para la recuperación de la memoria histórica en Aragón, 2006

Raúl Mateo Otal et Luis Antonio Palacio Pilacés, « Rueda, rueda, palomera », deux volumes publiés en 2009

Allocution de Durruti fin juillet 1936 depuis le balcon de la place de Bujaraloz
Allocution de Durruti fin juillet 1936 depuis le balcon de la place de Bujaraloz

La place centrale de Bujaraloz aujourd'hui, avec au fond le balcon et la maison où logeait le QG de la colonne Durruti
La place centrale de Bujaraloz aujourd’hui, avec au fond le balcon et la maison où logeait le QG de la colonne Durruti

De notre côté, nous avons pu constater en passant par Bujaraloz que les petites « ancianas » rencontrées dans la rue, toujours de noir vêtues, et qui avaient 6, 10 ou 14 ans lors de la guerre civile sont tout à fait ravies de nous parler de Durruti, de l’endroit où se trouvait le QG de la colonne, etc. Des contacts sont pris, nous y reviendrons.

Notre objectif ce jour-là, avant de présenter l’édition espagnole à Pina de Ebro, était de retrouver Jean Boyon, le neveu de Suzanne Hans, dont nous avons déjà parlé dans un article placé sur notre site.
Auparavant, Jean nous avait informés du fait que Suzanne avait aussi été inscrite dans les milices antifascistes sous le nom de Girbe (nom du mari de sa mère) [1]. Cela nous permet d’identifier la quatrième femme se trouvant sur les listes des tués à Perdiguera [2]. Et contrairement à ce que nous avions écrit sur la foi de l’article de « l’Espagne Antifasciste » [3], nous pensons que Suzanne et son compagnon Louis Recoule sont sans doute morts à Perdiguera le 16 octobre 1936, et non pas à Farlete, et que par ailleurs Suzanne est peut-être la « Marthe » dont parlait Antoine.

Nous visitâmes ensemble Farlete comme prévu et eûmes la chance de pouvoir parler avec une personne qui pouvait évoquer la bataille du 8 octobre 1936. Ce monsieur qui avait 6 ans en 1936 se souvient bien de cette époque car son père est mort pendant les bombardements de l’été 37. Nous nous présentâmes à lui et son visage très fermé se détendit quand il sut que nous n’étions pas des journalistes. Il nous raconta qu’il avait croisé beaucoup de miliciens italiens du groupe international ; qu’ils étaient cantonnés dans les nombreuses granges qui entouraient le village.

Les granges tout autour de Farlete où logeaient les miliciens de la colonne Durruti
Les granges tout autour de Farlete où logeaient les miliciens de la colonne Durruti

Il nous indiqua l’endroit où s’était déroulée la bataille de Farlete du 8 octobre 1936, sur une éminence tout près du village, là où se trouve le sanctuaire de nuestra Señora de la Sabina.
Cf. le récit d’Antoine, FLN, p. 76 :
« À l’aube nous arrivâmes à Farlete (…) nous traversâmes le village pour prendre position 2 kilomètres plus loin, dans le secteur nord-ouest de l’agglomération (…) nous attendions l’ennemi couchés sur les sommets des petites collines »
On peut aussi se reporter au récit de Manuel Ramos qui raconte comment deux centuries de la colonne Durruti tinrent tête avec leurs mitrailleuses ; et puis, grâce à l’intervention du Groupe International, « à 7 heures du soir l’ennemi s’était retiré sur Saragosse » [4].

Grâce à des télégrammes militaires franquistes trouvés aux archives d’Avila (AGMA), nous nous représentons un peu mieux l’offensive menée par la cinquième Division de l’armée du Nord dont « l’objectif est de dégager le front de Zaragoza dans la zone des villages de Monegrillos, Osera et Pina, où sont en train de s’infiltrer lentement des éléments de la colonne Durruti ». Il est question d’engager tous les éléments disponibles de la région, c’est-à-dire 2600 hommes. Le général de Division qui écrit le rapport au général de l’Armée du Nord se plaint du manque de détonateurs, de batteries et d’avions de chasse.

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Télégramme franquiste du 3 octobre 1936. Source : AGMA VZNC 1299Cp65

L’attaque commence le 8 octobre au matin depuis Villamayor et vise Farlete : aux premières heures du 9 octobre, il est écrit : « L’opération commandée par le lieutenant-colonel Urrutia s’est déroulée normalement atteignant ses objectifs jusqu’à 11 heures du matin ; dans sa retraite désordonnée, l’ennemi abandonna ses tranchées [laissant 26 morts dont le lieutenant Angel Escalante] jusqu’à ce qu’apparaisse l’aviation ennemie qui a frappé les troupes de 11 heures jusqu’à 17 heures [faisant 18 morts] (…) Notre aviation n’a pu contrer cette action (…) ce qui nous a empêchés d’atteindre l’objectif initial. »

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Télégramme franquiste du 9 octobre 1936. Source : AGMA.

Nous noterons qu’il n’est pas question de l’hécatombe concernant les cavaliers maures tombés dans la plaine de Farlete, évoquée par plusieurs récits du côté républicain. Au vu des carences en matériel de guerre, il faut croire que les fournitures allemandes et italiennes ont été utilisées sur d’autres fronts par Franco à ce moment-là.

Un autre télégramme du même général de la cinquième Division, en date du 11 octobre 36, à 19h55, nous informe de la suite de l’offensive franquiste :

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« Avec le même objectif de désarticuler les attaques ennemies sur Zaragoza, nous avons aujourd’hui réalisé avec succès une opération sur Leciñena : nos troupes ont occupé les tranchées ennemies et l’ermitage de la Virgen de Magallon qui domine le village (…) L’opération continue. »
Cet assaut nocturne fut cité comme modèle du genre dans une revue de l’armée publiée en 1947

Ici, c’est la colonne du POUM qui a subi un revers : l’attaque est racontée par Manuel Grossi dans son journal, pour la première fois publié [5]. Depuis la fin juillet 1936, Grossi est un des principaux organisateurs des milices du POUM. Voici un extrait de son journal (pp. 77-78), traduit par nos soins :

« L’opération commence par une attaque surprise sur le flanc droit, depuis Perdiguera en direction de la partie haute de la loma de Alcubierre, c’est-à-dire au niveau de la maison de cantonniers qui marque la limite territoriale entre Huesca et Zaragoza. L’attaque s’effectue de nuit. Les assaillants sont des Maures et quelques forces régulières. Avec prudence et stratégie, ils arrivent au point indiqué et prennent d’assaut la maison, font prisonniers les camarades de Sitges sans résistance de leur part du fait de la surprise ; cela restera quelque chose de terrible dans les annales du crime. Ils les tuèrent à coups de couteaux. Ils leur coupèrent les membres et après les avoir arrosés d’essence, ils mirent le feu à leurs corps. Les deux anciens qui vivaient dans ladite maison reçurent le même châtiment.
Ainsi sont morts ces fils de Sitges (…) ils étaient 14 parmi les fondateurs du BOC [Bloc Ouvrier et paysan]. (…) Ces miliciens étaient du POUM. »
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Les « nacionales » auront donc en partie atteint les objectifs de cette offensive et renforceront leur position sur Leciñena, tandis que Durruti concentre ses troupes sur Farlete et contre-attaque le 15 octobre sur la route qui va de Leciñena à Saragosse.

A suivre dans le prochain article

Les Giménologues 17 juin 2009.


[1La mère de Suzanne est née Suzanne Camus, et épousera Monsieur Girbe, qu’elle quittera quand elle tombera enceinte de Suzanne, laquelle naîtra en 1914 à Epinal. Le père de notre milicienne s’appelait Henri Hans. Sa soeur Simonne, la mère de Jean, naîtra en 1916.

[2Les Fils de la nuit, p. 535.

[3LFN, p. 276

[4LFN, note 25, pp.274-276

[5Cartas de Grossi, Sariñena Editorial, 2009 (aux bons soins de Salvador Trallero). Militant révolutionnaire, ce mineur asturien était secrétaire de la « Alianza Obrera » de Mieres le 4 octobre de 1934 quand éclata l’insurrection des Asturies. Son livre sur la commune des Asturies, publié en français, est une référence incontournable.