La domestication de la révolution : du viol des principes doctrinaux à la patrimonialisation de l’identité anarchiste en passant par l’intégration

dimanche 30 mars 2008
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Article de François GODICHEAU dans REGARDS N°9. Deuxième partie

La discipline au service de l’intégration politique : 1) la Nouvelle structuration de la FAI

La nouvelle structuration de la FAI que le groupe dirigeant Nervio tenta en vain d’imposer aux militants catalans visait à transformer cette organisation plus ou moins fantôme, dont la présence institutionnelle n’avait cessé d’augmenter depuis l’arrivée de Diego Abad de Santillán en 1934 et surtout depuis le début de la guerre civile, en parti politique de masse. Les changements qui étaient proposés tentaient d’adapter la FAI aux nouvelles conditions politiques de l’Espagne, c’est à dire, on va le voir, non seulement de centraliser son fonctionnement dans la logique des innovations évoquées précédemment, mais surtout d’en faire un instrument de participation efficace à une politique gouvernementale où il s’agissait de conquérir et défendre des lieux de pouvoir, en concurrence avec d’autres partis, dans le cadre de l’État républicain.
L’idée d’une adaptation du mode d’organisation de la FAI aux nouvelles conditions nées de la guerre et de la révolution ne datait pas du printemps 1937. L’arrivée de nombreux nouveaux adhérents et la situation de concurrence forte avec un parti nouveau comme le PSUC et même avec le POUM dont les effectifs avaient considérablement progressé, obligeait, selon certains, dès la fin de 1936, à une évolution : la structuration à base de groupes affinitaires réunis dans des Fédérations locales autonomes, n’était semblait-il plus adaptée aux circonstances.
La première véritable apparition de l’idée d’une nouvelle structuration date du Plénum des groupes catalans du 6 décembre 1936, alors que le reflux du mouvement révolutionnaire commençait à être clairement perçu par tous. Une discussion s’engagea sur la meilleure manière d’encadrer les nouveaux sympathisants de la FAI. Le délégué de Lérida proposa la création d’une fédération parallèle de sympathisants, la FISA ; d’autres voulaient que les Jeunesses Libertaires les accueillent ou que les comités de quartiers s’en occupent en les intégrant dans les Athénées et les centres culturels. Finalement, sur une proposition d’un groupe de Sant Feliu de Guixols, l’assemblée vota la résolution suivante : « Les groupes d’affinité subsisteront [...] en formant au sein de chaque quartier [barriada] des regroupements [agrupaciones] anarchistes où pourront être contrôlés tous les sympathisants de nos idées et les orienter suivant les directions générales que nous définissons. »[1]
Ce processus n’était pas propre à la Catalogne. A Valence, devant les difficultés de la « nouvelle économie » collectivisée et de la gestion des entreprises par les syndicats, dont les échecs furent mis sur le compte des trop grandes concessions à l’ancien système et aux conceptions « réformistes » des syndicats, un Plénum anarchiste du mois de mars élabora des propositions semblables. Les axes de la transformation envisagée étaient un contrôle rigoureux des groupes, la subordination de « tous les camarades appartenant à la FAI » aux mandats de l’organisation et la conversion de l’organisation en un mouvement de masse, « sans abandon de ses principes de base ». La résolution soulignait l’absence d’organes techniques à certains niveaux de l’Organisation, le manque d’adaptation des instances, le manque de souplesse en général du corps de l’organisation, pour réagir aux changements de situation, la très grande difficulté à faire circuler les consignes. Les délégués à cette assemblée se plaignaient eux aussi qu’ils allaient « à la remorque des organisations syndicales ». Ils proposèrent alors d’organiser les militants par sections de quartiers ou de districts (par exemple en se basant sur la carte des athénées populaires), à partir de quoi seraient formées les Fédérations Locales Anarchistes.[2]
C’est à peu près ce schéma que reprit le groupe Nervio, qui réunissait les membres dirigeants de la FAI catalane, après quoi il fut transmis par le CP de la FAI à toutes les régions le premier juin 1937. Les considérations politiques du préambule indiquent clairement qu’il ne s’agissait pas d’une réorganisation technique destinée seulement à accueillir les nouveaux militants, mais d’une véritable transformation de la FAI. Selon ce texte : « la situation créée par la victoire du 19 juillet a placé notre Organisation face à des tâches qui ne sont plus vraiment celle de la lutte audacieuse contre l’exploitation capitaliste et contre l’oppression de l’État, mais celles de la construction d’un nouvel ordre des choses basé sur la plus grande justice et la plus grande liberté pour tous.  »[3] 
Ces lignes valant tout un programme passaient complètement au-dessus de la situation concrète du mouvement et des « conquêtes révolutionnaires », alors que pour les militants, les deux étaient gravement remises en question et la répression consécutive aux journées de mai, la destruction de collectivités agricoles et l’échec des projets de socialisation dans les usines montraient une toute autre situation. La guerre était, elle aussi, oubliée, au profit d’une lecture irénique de la révolution de juillet. La réalité quotidienne et les circonstances concrètes du présent semblaient secondaires alors qu’il s’agissait précisément de les prendre en compte. A propos de l’afflux de nouveaux sympathisants, les raisons liées à la guerre n’étaient pas évoquées. L’emploi de l’expression « les nécessités de l’heure » relevait d’une rhétorique abstraite plus que d’une référence réelle au conflit.
Le troisième point du préambule livrait la motivation principale de la nouvelle structuration, sans en détailler les raisons : la FAI devait peser de façon beaucoup plus décisive sur les événements. Mais dans la description en vingt et un points qui suivait, pas une seule fois la guerre n’était évoquée, pas plus que les difficultés rencontrées depuis le 19 juillet ou même le printemps 1937, les relations avec la CNT, la lutte contre les adversaires communistes ou la question fondamentale de la participation et l’intervention au sein des instances étatiques. Les apparences étaient pourtant à peu près sauves dans la mesure où l’abandon de l’objectif premier du mouvement libertaire, la révolution -considérée comme faite-, ne s’accompagnait pas d’une déclaration de caducité des principes doctrinaux, à l’inverse des textes et propositions d’Horacio Prieto.
La nouvelle organisation devait reposer sur des « noyaux » d’entreprise, c’est à dire des « cellules », regroupées par quartiers ou districts [agrupaciones] -à l’image des « rayons » communistes- puis par fédérations locales. Il était même question d’un « Comité Central de l’Organisation ». Le modèle communiste était très prégnant : l’organisation exemplaire du PCE, d’où découlait apparemment son efficacité, obsédait les leaders anarchistes. Les yeux rivés sur le parti du centralisme démocratique, les rédacteurs du projet déclaraient : « Les accords des assemblées pris à la majorité des voix, doivent être obligatoirement appliqués, tant qu’ils sont en vigueur, et les Comités de l’Organisation ont faculté de déterminer les modalités de leur application. ».
Le système d’élection des responsables changeait : les militants devaient désigner des individus et non plus des groupes à la direction des fédérations locales et régionales, et du Comité Central. Le projet faisait aussi une place pour un bureau de Propagande Politique, devant être nommé par les comités administratifs des districts, et chargé de préparer les projets de ligne politique dont l’application devenait obligatoire une fois acquise l’approbation de l’organisation, c’est à dire à une CAP ou Bureau politique spécifique. Toute une échelle de sanctions était prévue pour punir le défaut d’application des résolutions prises par la majorité de l’Organisation, mais aussi pour punir une mauvaise conduite personnelle ou « la diffamation de camarades », en conformité avec l’orientation disciplinaire constatée ailleurs. Les tâches immédiates de l’organisation étaient ensuite définies, en trois points : sélectionner des responsables dirigeants la FAI, influencer l’orientation des syndicats, et élaborer une analyse politique permettant d’orienter la collaboration gouvernementale. Pour terminer, il était prévu d’éditer des cartes de la FAI, comme n’importe quel parti.
Ce projet de nouvelle structuration, proposé par la direction nationale et une partie du Comité Régional, à l’approbation de toute l’organisation, fut acceptée partout sauf en Catalogne, où il fut massivement rejeté par les militants, groupes et fédérations locales. Il partait des ébauches de décembre 1936, mais ignorait la situation politique réelle dans laquelle se trouvaient la majorité des groupes anarchistes, qui ne sentaient pas vivre dans un post-capitalisme édenique. Il fixa alors la crispation née de la répression policière contre les militants et offrit une cible à l’opposition violente à la politique de la direction anarchiste. Cette dernière était taxée de conciliatrice, et, pire que tout, de politique, qualificatif qui fut appliqué au nouveau schéma d’organisation, dont les promoteurs n’avaient pas encore commencé à s’ériger en champions de l’orthodoxie. Ce projet fut rejeté, car, présenté par la direction nationale et par les militants les plus « collaborationnistes », il fut perçu comme un pas supplémentaire vers la transformation de la FAI en parti de gouvernement, en organisation « réformiste » et « sans personnalité ».
La direction tarda un peu avant de soumettre le projet à la discussion, et, dans l’assemblée déjà citée du 1er juillet à Barcelone il n’en fut pas directement question. Un point de l’ordre du jour abordait pourtant implicitement la question : la FAI devait-elle être légalisée ? Répondre de manière positive impliquait de rédiger des statuts et d’apparaître publiquement comme une organisation politique parmi les autres. Cette question, même repoussée à la fin de l’ordre du jour, suscita déjà bien des oppositions : depuis les groupes qui déclaraient ne pas comprendre la nécessité d’une telle mesure jusqu’à ceux qui faisaient vite le lien entre la légalisation et la collaboration politique dans les instances gouvernementales. Très vite, l’accusation suprême était portée : le groupe Dinamo « informait » que quelques heures auparavant, une « réunion secrète » de responsables avait pris la décision de transformer la FAI en parti politique.[4] La réaction outrée de Federica Montseny, directement visée, fit monter le ton de la discussion. Un autre groupe résumait le sentiment général en affirmant que la légalisation signifiait à terme la transformation en organisation marxiste. Le vote fut sans appel contre la proposition, en dépit du fait que durant toute la réunion, tous avaient déploré des déficiences organisationnelles.[5]
En octobre 1937, soit près de quatre mois après l’adoption de la nouvelle structuration, à la majorité, par toutes les régions sauf la Catalogne, le secrétaire régional de la FAI, Gilabert, dans une lettre à son homologue de la CNT, Domenech, offrait une vision d’ensemble de l’état de la Fédération Locale des Groupes Anarchistes de Barcelone. Il se plaignait de ne pas avoir réussi à réformer l’organisation selon le schéma prévu par la nouvelle structuration, peignant un tableau « avec une majorité de camarades désorganisés, laissant les groupes à la merci de certains camarades, quelques-uns sans doute de bonne volonté, mais en décalage absolu par rapport à la réalité ambiante et qui ont un point de vue primitif sur les choses. Parmi les groupes de Barcelone, prédomine aujourd’hui la tendance jacobine, le totalitarisme, l’action occulte et irresponsable, libérant l’instinct de destruction, avec une théorie inaltérable que l’on veut appliquer à toutes les situations, presque toujours au préjudice des intérêts généraux du mouvement anarchiste. [...] Les groupes réfractaires à la nouvelle structuration organique de la FAI neutralisent considérablement l’influence du peu de camarades qui luttons au sein de la FAI pour faire de celle-ci une organisation dotée d’une crédibilité et d’un caractère suffisant pour qu’elle puisse prétendre représenter l’anarchisme. »[6]
Enfin, en demandant de l’aide à la direction régionale de la CNT (sa lettre fut envoyée à une centaine de cadres confédéraux), il avouait que la nouvelle structuration était clairement destinée à désarticuler la tendance adverse : « C’est seulement avec la constitution des Agrupaciones que nous parviendrons à donner un nouveau cours à la FAI, à fortifier notre organisation, à élargir la base de notre mouvement anarchiste et à neutraliser complètement les influences négatives qui actuellement dominent parmi les groupes de Barcelone. »
Cette situation de quasi-scission se prolongea au-delà de l’hiver, opposant toujours un secteur majoritaire qui rejetait à la fois le bilan de la CNT-FAI depuis le début de la guerre, la nouvelle structuration et la collaboration politique, et quelques personnalités dirigeantes déconnectées de la base militante de la ville. En mars 1938, un assemblée de la FLGA votait même, à une large majorité, une résolution statuant que seuls les groupes affinitaires représenteraient les militants de la ville à la prochaine réunion nationale, les Agrupaciones n’étant pas reconnues :[7] la rupture était complète avec le Comité Péninsulaire qui, soutenu cette fois par toutes les autres régions, avertit qu’à cette future assemblée, seuls les Agrupaciones auraient droit de vote, les groupes n’étant admis à la rigueur que comme observateurs, sans droit à participer aux débats.
Pourtant, il fallut attendre le 17 mars 1938 pour que quelques partisans de la nouvelle structuration missent leurs discours en pratique et se constituassent formellement en Agrupación, après que les groupes du faubourg de Armonía de Palomar (Sant Andreu de Palomar), l’eussent eux-mêmes fait. Ils se dotèrent de statuts propres, de leur propre tampon encreur, papier à en tête, fichier de militants, et envisagèrent d’avoir leur propre local. Ils prirent leurs dispositions pour une reconnaissance légale, prévoyant la signature du livre d’actes par les fonctionnaires du Ministère de l’Économie et du ministère de l’Intérieur (mesure obligatoire pour toute association politique). Cette Agrupación rassemblait 36 personnes, parmi lesquelles on trouvait essentiellement des membres de la direction nationale, des journalistes liés à celle-ci, et des militants argentins proches du CP.
En septembre 1938, lors d’une assemblée régionale, on ne comptait que trois Agrupaciones : les groupes affinitaires dominaient toujours, et apparemment de façon définitive. Dans la documentation, il n’était plus question nulle part de la nouvelle structuration. Comme l’exprimait un membre du Comité Régional dans une lettre datée du 31 août 1938, « C’est seulement devant la preuve palpable de la scission que l’on a pu arriver à admettre la coexistence de groupes et de Agrupaciones anarchistes comme unités de l’organisation. » Enfin, une lettre de l’Agrupación de Barcelone basée sur le groupe Nervio et datée du 8 octobre 1938 se plaignait toujours du fait que ses membres étaient maintenus à l’écart de la vie de l’organisation dans la ville et réclamait l’intervention officielle du CP dans son ensemble pour faire cesser cette « situation anormale ».

La discipline au service de l’intégration politique 2) le Comité Exécutif du Mouvement Libertaire.

Dans le cas du Comité Exécutif du Mouvement Libertaire, mis en place au printemps 1938 en Catalogne, on trouve le même lien entre la préoccupation disciplinaire et l’entrée dans une Union nationale présentée comme le seul horizon politique. A la fin de l’hiver 1938, la situation très difficile sur les fronts (chute du front d’Aragon, coupure de la zone républicaine en deux, crise politique et constitution d’un deuxième gouvernement Negrín, d’union républicaine) et la nécessité toujours plus urgente de centraliser l’organisation des trois branches du mouvement libertaire, firent franchir au CR de la CNT un pas de plus : la CAP et le Comité de Liaison furent dépassées par la création, le 3 avril, du Comité Exécutif du Mouvement Libertaire (CEML). Le texte de sa constitution commençait ainsi :
« Les représentants des trois organisations libertaires, réunis [ce jour], s’accordent sur la nécessité de constituer, tant que durent les circonstances créées par la guerre, un Comité à caractère exécutif qui régule les fonctions du mouvement libertaire.  »
Le CEML était constitué de trois représentants du CR de la CNT, deux de la Fédération Locale de Barcelone de la CNT, deux du CR de la FAI, un de la FL de la FAI, un du CR des JJLL et un de la FL des JJLL. Il avait faculté de désigner librement des militants pour occuper des responsabilités dans d’autres organismes annexes ou sous-sections.[8]
Avec cet organisme, la réunion des trois branches du mouvement devenait une réalité : il ne s’agissait plus d’assurer une certaine harmonie, mais de marcher d’un même pas. Il était précisé que « tous les organismes locaux et cantonaux des trois mouvements favoriseront et appliqueront les résolutions de ce Comité » Le CEML absorbait ainsi les fonctions et l’autorité des directions des trois branches. Ses attributions couvraient les domaines les plus importants du moment : la politique et la guerre. Les CR n’avaient même pas un rôle de conseil auprès du CE. Celui-ci maintenait une CAP avec une fonction réduite à celle d’un bureau d’études, et une Commission Militaire pour les questions touchant à la guerre. Les CR n’avaient plus qu’une seule mission importante : « veiller à l’accomplissement de ce qu’il [le CE] dispose  ». Finalement, il leur restait peu de choses à décider, ce que reflètent les procès verbaux des réunions du CR de la CNT après le 3 mai : il y était surtout question d’affaires syndicales, d’administration interne, ou de thèmes qui déjà tranchés par le CE.
Autre aspect important : le CEML prenait ses décisions à la majorité simple, entérinant une évolution capitale dans la pratique du mouvement depuis le début de la guerre : cela en était bien fini de l’unanimisme requis dans les réunions : après une discussion où se manifestaient des désaccords, on n’attendait plus qu’une commission se charge de rédiger une résolution tentant « d’harmoniser » des positions inconciliables comme cela se passait précédemment dans chaque assemblée anarchiste. Non seulement, le principe de l’unanimité était abandonné, mais surtout, les décisions devenaient exécutoires par tous, y compris par la minorité.
La volonté de changer et de renforcer le mouvement libertaire allait beaucoup plus loin sur le plan disciplinaire : « Les attributions exécutives de ce Comité iront jusqu’à l’expulsion fulgurante de tous les individus, groupes, syndicats, fédérations locales ou de cantons, ou Comités qui n’appliqueront pas les résolutions générales du mouvement et qui par leurs agissements lui porteront préjudice. » L’acte de naissance du CEML précisait aussi que tous ceux qui aideraient les expulsés seraient sanctionnés à leur tour : la difficulté à soumettre les « Amis de Durruti », quand les syndicats refusaient de mettre à exécution d’ordre d’expulsion pris par le Comité Régional de la CNT, avait laissé des traces.
Mais la nouveauté ne résidait pas dans cette accentuation du centralisme et de la discipline. Le Comité Exécutif s’octroyait surtout une grande capacité d’interprétation pour juger des écarts de conduite qui dépendaient en réalité de l’adhésion ou du rejet de son programme politique ; le contenu de celui-ci est éclairant sur le sens de ces transformations organisationnelles.
Ce programme était reproduit dans la déclaration de constitution du Comité Exécutif, comme une charte de fondation : « Conclusions fondamentales auxquelles arrive le mouvement libertaire et dont le CE surveillera l’application ». Il subordonnait tout à la guerre et ne parlait que de militarisation, de production, et d’ordre. Son préambule était le suivant : « La nécessité de gagner la guerre et de répondre de façon fulgurante à l’agression dont est l’objet le peuple espagnol de la part des armées d’Hitler et de Mussolini qui ont envahi notre pays, a décidé le Mouvement libertaire de Catalogne à concentrer toutes ses énergies et son énorme influence populaire dans une seule instance : le Comité Exécutif ; et pour un seul but : gagner la guerre, étroitement unis aux autres organisations antifascistes, en aidant fermement à l’application de toutes les dispositions des Gouvernements de la République et de la Généralité de Catalogne.  »
La direction libertaire ne pouvait pas signifier plus clairement qu’elle avait complètement assimilé la ligne du gouvernement Negrín et de la direction du PCE et du PSOE : la guerre était une guerre de libération nationale du peuple espagnol et il n’était pas question de se préoccuper d’autre chose. Elle mettait à la disposition du gouvernement « son énorme influence populaire  » pour faire appliquer toutes ses décisions, c’est à dire qu’elle se transformait en courroie de transmission de l’Union nationale. La mise en discipline du mouvement s’intégrait à celle de la société toute entière sous la direction du gouvernement : la contestation politique dans les rangs de la CNT et de la FAI devait disparaître, de même que dans le camp républicain en général, on assistait à la disparition complète du débat politique et à l’érection de l’unanimisme en obligation légale.[9]
À cette intégration, il était logique que corresponde alors la continuité entre la « disciplinarisation » interne du mouvement et celle à laquelle était soumise la société ; la centralisation et la création d’un organisme exécutif comme le CEML était un outil pour l’édification de l’ordre à l’arrière. De la même façon que la répression d’un secteur et d’un faisceau d’attitudes radicales dans l’anarchisme de la part de l’État et des adversaires de la CNT-FAI, facilitait à l’intérieur de celle ci la soumission des contestataires et l’imposition d’une politique de collaboration, le CEML évoquait clairement la mise en ordre des rangs anarchistes comme moyen pour rendre possible l’établissement de l’ordre à l’arrière.
Sur les dix points du programme, quatre faisaient référence à la discipline sous une forme ambiguë, laissant entendre que la rigueur disciplinaire s’appliquerait partout, et pour commencer dans les organisations libertaires. Chaque militant devait veiller à respecter ces nouvelles « normes » érigées en principes sacrés (la sanction en cas d’écart, la « expulsión fulminante » avait quelque chose de la vengeance divine). Le mouvement libertaire et ses hommes et femmes s’engageaient à :
« 1) Soutenir la guerre contre le fascisme tant qu’il restera un mètre carré de terre au pouvoir de l’ennemi.
2) Accepter la militarisation avec toutes ses conséquences.
3) Ne pas couvrir les déserteurs et les insoumis et les obliger à se présenter au recrutement de l’Armée populaire.
4) et 6) Intensifier la production dans tous les domaines et ne pas couvrir les saboteurs.
5) Paralyser toutes les branches de la production considérées comme superflues, faire travailler leurs personnels aux tâches réclamées par la guerre et faire accéder les femmes à tous les aspects de la production.
7) Ne pas couvrir ni protéger les perturbateurs de l’ordre antifasciste.
8) Défendre uniquement les camarades qui, suite à une erreur ou à une incompréhension des autorités, seraient mis en prison.
9) Participation de la CNT aux gouvernements de la République et de la Généralité, dans toutes les municipalités et dans tous les organes administratifs et décisionnels du pays.
10) Entrée de la CNT et de la FAI dans le Front populaire de Catalogne.  »
 
Ce huitième point était cohérent avec le retour de la CNT au gouvernement, qui était censé rendre « les autorités » incapables d’exercer la moindre répression consciente contre les rangs libertaires. Comme si l’entrée de la CNT au gouvernement suffisait à en changer la nature et que « l’organisation » était devenue un talisman : les autorités ne représentaient plus un adversaire, mais un partenaire capable d’erreurs. N’était-ce pas déjà la teneur des propos de Solidaridad Obrera au lendemain de l’entrée dans le gouvernement de Largo Caballero ? On y lisait : « L’entrée de la CNT au gouvernement central est l’un des faits les plus transcendantsqu’ait enregistrél’histoire politique de notre pays. Depuis toujours, par principe et par conviction, la CNT a été anti-étatiste et hostile à toute forme de gouvernement. Mais les circonstances, presque toujours plus fortes que la volonté humaine, quoique déterminées par elle, ont changé la nature du gouvernement et de l’État espagnols. A l’heure actuelle, le gouvernement [...] a cessé d’être une force d’oppression contre la classe ouvrière, de même que l’État n’est plus l’organisme qui divise la société en classes (sic). Tous deux cesseront, à plus forte raison, d’opprimer le peuple avec l’intervention de la CNT dans leurs organes. »[10]
Une nouvelle fois, un texte d’orientation de la CNT faisait l’impasse sur le programme politique d’un gouvernement dans lequel elle entrait, comme si la simple présence du sigle anarcho-syndicaliste aux côté des autres suffisait à opérer une « transsubstantiation » de « l’État oppresseur » en institution permettant de gagner la guerre et la révolution. 
Le CEML voyait une continuité entre les perturbateurs de l’arrière antifasciste et les perturbateurs de l’Organisation anarchiste. La continuité entre la répression et l’ordre à l’arrière et la discipline et l’ordre dans le mouvement libertaire reposait sur une continuité politique, sur un programme commun aux partisans de l’ordre, qu’ils soient l’État, les communistes, ou le CN de la CNT et au CEML. Cette politique commune était clairement exposée dans les dix points du programme, qui évoquait l’incorporation de la CNT à une nouvelle version du Front populaire, le Front Populaire Antifasciste. La CNT, qu’elle soit catalane ou nationale, avait en effet opéré un rapprochement politique important avec le PCE, sur la base de la lutte contre tout signe de défaitisme, et en particulier contre le ministre de la guerre, le socialiste Indalecio Prieto.
Un des premiers actes du CEML fut de rendre compte aux syndicats de Barcelone de la constitution le 5 avril, du nouveau gouvernement Negrín, où siégeait un ministre de la CNT, Segundo Blanco, à l’éducation. Ce gouvernement était présenté comme une réaction salutaire du « secteur antifasciste » face aux « liquidationistes » et aux défaitistes Indalecio Prieto et Martínez Barrio. Ensuite, il était annoncé que les organisations syndicales travailleraient à la chasse aux embusqués dans les usines, leur mission commune étant de discipliner l’arrière.
Le CEML se lança dès le mois d’avril dans un travail de réorganisation et de connaissance des syndicats de toute la Catalogne : des congrès furent tenus dans les cantons, et à chaque fois, il y fut débattu des meilleurs moyens de faire parvenir jusqu’aux plus petits villages les circulaires du CE.
Ce nouvel organisme fut très mal accueilli par le CN de la CNT, qui refusa de s’adresser à lui et déclara de traiter qu’avec le Comité Régional de la CNT catalane. Non pas que l’autoritarisme et la recherche de la discipline manifestés par le CEML choquent le CN de la CNT, bien au contraire. On observe dans les pratiques des deux organismes une grande similitude sur ce plan, même si elle ne fait pas l’objet d’une déclaration de principes en bonne et due forme par le CN. Même s’il pouvait porter sur des appréciations différentes sur des points secondaires, comme la question de la nationalisation des industries de guerre au printemps 1938, le désaccord entre les deux instances dirigeantes était beaucoup plus lié à des luttes de clans, et au fait que les « puristes » de la FAI, partie prenante du CEML (Esgleas était responsable « politique, presse et propagande »), étaient engagés dans une sérieuse bataille, à travers le Comité Péninsulaire FAI, contre le Comité National de la CNT, et en particulier Mariano Vázquez et Horacio Prieto.
 
On l’a vu, les « puristes » comptaient dans leurs rangs des ministres, étaient prêts à transformer la FAI en parti politique, étaient capables de signer le programme du CEML, mais ils occupèrent dès le départ le terrain de la mauvaise conscience anarchiste et leur utilisation patrimoniale des principes doctrinaux anarchistes pour lancer des foudres sur leurs adversaires étaient une des choses qui agaçaient le plus ceux qui comme Horacio Prieto avaient choisis d’être pragmatiques jusqu’au bout. La crise et le désaccord entre Comité National de la CNT et CEML et entre ce même Comité National et Comité Péninsulaire de la FAI, s’expliquent aussi par l’incompréhension réciproque des castillans et des catalans, comme le montre le malaise en Catalogne suite au rejet du CEML. Francisco Isgleas l’exprimait ainsi : « l’Organisation Nationale s’est trompée au sujet de la Catalogne, car elle n’a pas tenu compte du fait que dans cette région, l’idée raciale du peuple réside dans le régionalisme »[11] La mise en place du CEML n’était pas seulement un pas supplémentaire dans la centralisation du mouvement libertaire catalan, c’était aussi une manœuvre destinée à renforcer l’homogénéité de la région face à l’autoritarisme du CN. C’est d’ailleurs explicitement de cette façon que l’entendit le CN, qui condamna la constitution du CE et refusa par la suite de maintenir une quelconque relation organique avec lui. Il lui mena la vie dure jusqu’au congrès du Mouvement Libertaire d’octobre 1938, où les tensions atteignent un nouveau degré d’intensité, après quoi le CEML ne réapparaît plus.
 
Au cours de la guerre, le faux débat opposant les partisans de l’adaptation circonstancielle aux gardiens de la « pureté » doctrinale anarchiste n’empêcha pas les tenants des deux options de participer à la transformation du mouvement libertaire en instrument de la mobilisation étatique pour une guerre qui n’avait plus rien de révolutionnaire. L’aliénation complète de la CNT ne passa pas seulement par le franchissement du rubicon de la participation gouvernementale, les principes doctrinaux n’étant qu’un des éléments de l’identité des organisations libertaires, et en particulier de la CNT. La transformation de celle ci fut réalisée quand à l’abandon des objectifs révolutionnaires, se joignit l’adaptation de son fonctionnement à celui, militarisé, de l’État et de ses adversaires communistes. La transformation de la CNT en un rouage de l’État de Front populaire en guerre fut combattue par de nombreux militants, mais la focalisation du débat autour des questions doctrinales et l’exclusion des opposants dotés d’un programme, les « Amis de Durruti », permit de noyer ces critiques et de sauver la direction : aux moments décisifs, l’urgence de la situation militaire et la rhétorique de l’union dans la tempête permettait de serrer suffisamment les rangs, du moins de manière provisoire.
On sait qu’une fois la guerre civile officiellement conclue, les passions se déchaînèrent à l’intérieur du mouvement libertaire : beaucoup de tensions s’étaient accumulées, beaucoup de dents avaient grincé, trop longtemps, en appliquant les consignes. Les larmes des cadres de défense en mai 1937 sur les barricades de Barcelone, n’avaient sans doute pas été sans écho. Mais, on le sait aussi, les tempêtes qui agitèrent le mouvement n’empêchèrent pas le clan dirigeant, lié au CP de la FAI pendant la guerre, de tenir bon la barre jusqu’à la fin de la dictature, juchés sur des principes doctrinaux dont ils avaient fait un patrimoine, un graal dont ils étaient les seuls gardiens, un pactole symbolique qu’ils avaient fait fructifier. Toute cette histoire eut un impact réel jusqu’en décembre 1979, lors de la scission de la CNT en Espagne, d’une CNT qu’avaient rejointe des dizaines de milliers de personnes et où les questions patrimoniales furent parmi les pommes de discorde les plus amères.
 
François Godicheau
 
que nous remercions chaleureusement ainsi que Marie-Claude Chaput


[1] Archives Historiques de la Guerre Civile, Salamanque, PSB 531.
[2] « Acta del pleno de la Federacion local de Valencia », c.a. 03/37. IISH, FAI-CP, 17 C.
[3] « Proyecto de nueva estructuración organica de la Federación Anarquista Ibérica », FAI, Grupo Nervio, Archives Historiques de la Guerre Civile, Salamanque, PSB 1307.
[4] « Acta del pleno regional de grupos anarquistas de Cataluña. Primero de julio de 1937 y sucesivos », Archives Historiques de la Guerre Civile, PSB 531.
[5] La question de la légalisation de la FAI avait surgi suite à la volonté des autorités supérieures de la justice d’exclure ses délégués des jurys des tribunaux populaires sous prétexte qu’elle n’avait pas d’existence légale. On peut remarquer cependant que même avec les délégués d’une FAI légale, les libertaires étaient minoritaires dans ces jurys et ajouter que la défense des prisonniers ne semblait pas faire partie, par ailleurs, des priorités du groupe Nervio, dont les militants, en tant que membres de la direction libertaire durent se défendre en permanence contre l’accusation d’abandon des prisonniers, lors de plusieurs Plénums locaux et régionaux, ainsi que dans les lettres collectives des prisonniers.
[6] « Carta-circular del Comité regional de la FAI », 6 octobre 1937, IISH, CNT, 95 A
[7] « Acta de la reunión de delegados de GGAA de Barcelona », 09/03/38, Archives Historiques de la Guerre Civile, PSB 1307.
[8] Le 24 mai 1938, la composition du CEML était la suivante. Domenech, au nom du Comité régional de la CNT, était chargé de la « section redistribution du travail » ; García Oliver, lui aussi délégué du CRT, de la « section défense nationale » ; Isgleas, lui aussi délégué du CRT, était le délégué du CEML au CN de la CNT. Enrique Guardaminos, pour la Federation locale de Barcelone des Syndicats Uniques, était adjoint de Domenech ; Aurelio Fernández, lui aussi délégué de la FLSU de Barcelone, était chargé de la « section juridique » et de l’ordre public ; José Xéna, délégué du CR de la FAI, était chargé du lien avec les cantons catalans, tandis que Esgleas, lui aussi délégué du CR de la FAI, s’occupait de la section « Politique, presse et propagande ». Enfin, Merino, pour la Federation locale des groupes anarchistes de Barcelone, s’occupait de la « section défense » de la région, et Fidel Miró, pour les Jeunesses libertaires, occupait le poste de secrétaire.
 
[9] Dans les instructions données à la censure en septembre 1937, on cherche à protéger le gouvernement des questions politiques : il est interdit de faire référence au chef du gouvernement dans des articles de polémique ou de mentionner le Président de la République. Aucun article tendant à diminuer le prestige du gouvernement de la Généralité ou de son Président n’est autorisé. Il faut signaler aussi la prohibition de toute attaque contre les gouvernements et représentations des pays étrangers démocratiques amis de l’Espagne républicaine, « et spécialement en ce qui concerne la Russie et le Mexique » Mieux, les instructions expliquent que « les polémiques entre les partis politiques et les centrales syndicales seront supprimées si elles sont de caractère violent et seront uniquement autorisées dans le cas où elles se référeraient à des questions doctrinales [Le censeur] doit veiller à ce que le Front antifasciste ne s’affaiblisse pas. [Aucun article contenant] quelque critique que ce soit entre les partis antifascistes [n’est autorisé]. » Le mémoire du 1er novembre 1937 rédigé par le Commissariat à l’ordre public va plus loin, recommandant de supprimer « toutes les nouvelles qui, directement ou indirectement, laissent entrevoir à nos ennemis qu’il existe des problèmes à l’arrière, en ce qui concerne l’Ordre public [...] tout ce qui signifierait une diminution de l’autorité de la part du Gouvernement. » Archives Militaires d’Avila, Section II, liasse 556. Les tribunaux d’opinions comme le Tribunal Spécial d’Espionnage et de Haute Trahison et ses Tribunaux Spéciaux de Garde condamnaient à tour de bras tous les individus qui même dans leurs propos privés sortaient de ce cadre. Cf. ma thèse, « Répression et ordre public en Catalogne pendant la guerre civile », chap. 5.
[10] Traduction de César Lorenzo. Cité par lui à la p. 318 de Le mouvement anarchiste en Espagne (op. cit.). Il estime que malgré l’attribution de ce texte à Diego Abad de Santillán, il s’agit de la plume de Jacinto Toryho.
[11] L’ambiance est tellement dégradée que les délégués catalans aux assemblées nationales se plaignent au CR d’être boycottés par les autres régions, « au point de ne pas pouvoir s’exprimer librement » La célébration d’un meeting d’unité avec l’UGT, suite à la signature du pacte entre les deux centrales, aiguise les tensions entre le CEML et le CN : il semble que la Fédération locale de la CNT de Barcelone refuse de participer puisqu’elle n’a pas eu son mot à dire dans la rédaction du pacte. Le CN déclare que la participation est obligatoire (et les Catalans finissent par se soumettre), faisant preuve d’une rigidité que l’UGT elle-même ne connaît pas : au même moment, celle-ci soumet les termes du pacte à l’approbation de sa Fédération locale de Barcelone et des Fédérations d’industries.

Brèves

7 juin - « Sortir du capitalisme »

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