Les leçons de l’histoire – De la Commune de Paris à la révolution espagnole
d’André Prudhommeaux juillet 1937

Nous saluons la mise à disposition par les Archives Autonomie d’une série d’articles du journal L’Espagne nouvelle jusqu’au dernier intitulé L’Espagne indomptée (n°67-69).
La série d’articles commence au numéro 1 du 1er février 1937. Voir les sommaires : https://archivesautonomies.org/spip.php?article4537)

Un an après le début du processus révolutionnaire en Espagne, André Prudhommeaux adressait à qui voulait bien l’entendre des "leçons de l’histoire" , qui résonnaient comme une "dernière heure pour comprendre", au vu du désastre en cours.
Peu après, d’autres tels García Oliver ou Mariano Vázquéz dresseront sans vergogne un bilan auto-satisfait de leur politique menée lors de l’année écoulée. Leur piètre tentative pour masquer leur renoncement à une révolution de type libertaire s’exprima en des termes alambiqués qui, eux aussi, sont restés dans l’histoire :
"Le destin de l’Espagne se décidait en Catalogne, entre le communisme libertaire, qui signifiait la dictature anarchiste, et la démocratie, qui signifiait la collaboration. La CNT et la FAI se décidèrent pour la collaboration et la démocratie, renonçant au totalitarisme révolutionnaire qui devait conduire à l’étranglement de la Révolution".
(García Oliver, De julio a julio, CNT, 1938*)

Les leçons de l’histoire De la Commune de Paris à la révolution espagnole

« En proclamant la Commune libre, le peuple de Paris proclamait un principe essentiellement anarchiste ; mais, comme à cette époque l’idée anarchiste n’avait que faiblement pénétré dans les esprits, il s’arrêta à moitié chemin et, au sein de la Commune, il se prononça encore pour le vieux principe autoritaire, en se donnant un Conseil de la Commune, copié sur les Conseils municipaux. Si nous admettons, en effet, qu’un gouvernement central est absolument inutile pour régler les rapports des Communes entre elles, pourquoi en admettrions-nous la nécessité pour régler les rapports mutuels des groupes qui constituent la Commune ? Et si nous abandonnons à la libre initiative des Communes le soin de s’entendre entre elles pour les entreprises qui concernent plusieurs cités à la fois, pourquoi refuser cette même initiative aux groupes dont se compose une Commune ? Un gouvernement dans la commune n’a pas plus de raison d’être qu’un gouvernement au-dessus de la Commune. […]
Mais, en 1871, le peuple de Paris, qui a renversé tant de gouvernements, n’était qu’à son premier essai de révolte contre le système gouvernemental lui-même : il se laissa donc aller au fétichisme gouvernemental et se donna un gouvernement.
On en connaît les conséquences. Il envoya ses enfants dévoués à l’Hôtel-de-Ville. Là, immobilisés, au milieu de paperasses, forcés de gouverner lorsque leurs instincts leur commandaient d’être et de marcher avec le peuple ; forcés de discuter, quand il fallait agir, et perdant l’inspiration qui vient du contact continuel avec les masses, ils se virent réduits à l’impuissance. Paralysés par leur éloignement du foyer des révolutions, le peuple, ils paralysaient eux-mêmes l’initiative populaire. »
P. Kropotkine, 1881 in « La Commune de Paris ». In Le Monde libertaire - n°80 mai 1962 Fédération anarchiste.

Comme on le sait les internationalistes Kropotkine, Élisée Reclus, Errico Malatesta, Carlo Cafiero, François Dumartheray et bien d’autres tireront leurs leçons de l’expérience de la Commune de Paris. Ils furent à l’origine à la fin des années 1870 du concept même de Communisme libertaire : http://gimenologues.org/spip.php?article727
Le premier à employer le terme de « communisme anarchiste » fut l’ex-communard lyonnais François Dumartheray dans son pamphlet de février 1876 intitulé « Aux travailleurs manuels, partisans de l’action politique » . Il y appelait à la suppression totale du salariat et du commerce, et à ce que tout le monde travaille pour les besoins de tous. L’expérience de la Commune l’avait conduit à conclure que l’appareil étatique ne pouvait en aucun cas être mis au service de son propre démantèlement" **

André Prudhommeaux met en regard les commentaires de Kropotkine de 1881 avec l’expérimentation révolutionnaire espagnole qui s’était donné les moyens de durer plus de deux mois  :

Le peuple ibérique, fort de ses traditions libertaires et syndicalistes, semblait avoir pris un chemin différent. Et voilà qu’à leur tour, les hommes de la révolution espagnole se sont laissés infecter par la fréquentation des représentants de l’impuissance bourgeoise dans leur propre camp ! Une fois de plus, « des lions commandés par des ânes », se laissent conduire au suprême sacrifice sous le signe de l’antifascisme le plus stérile et de l’union sacrée patriotique. Les anarchistes espagnols ont refusé de vaincre comme anarchistes, et acceptent de mourir comme gouvernementaux, comme défenseurs de la légitimité de l’État !

Et il engage une polémique sur "la tactique ministérialiste : dite aussi "circonstancialiste" :

La tactique « ministérialiste » est radicalement, absolument, définitivement antianarchiste. (Comme le furent, d’ailleurs, le cours Pestagniste [allusion aux positions possibilistes d’Ángel Pestaña] de 1931-1933, la participation aux élections contre Gil Roblès [le 16 février 1936], et la tolérance accordée en juillet 1936 aux partis et politiciens bourgeois).
Dès lors, de deux choses l’une : ou bien la tactique ministérialiste était nécessaire, utile, efficace, imposée par les circonstances et l’anarchisme doit être révisé de fond en comble. Ou bien, la tactique ministérialiste est une erreur, une faute, une trahison devant le peuple et la révolution, dont la défense et les destinées matérielles et morales continuent à être inséparablement liées à l’application des moyens et méthodes spécifiquement anarchistes.

La question nous semble ainsi parfaitement posée, […]. Mais elle n’est pas résolue en ce sens que la valeur pratique de deux méthodes — ministérialiste et anarchiste — n’est pas discutée à la lumière des événements espagnols et de l’histoire, c’est-à-dire de l’expérience acquise par notre mouvement. C’est en ce sens que nous voudrions jeter quelques points de repère.

Les camarades ministérialistes d’Espagne et d’ailleurs s’évertuent à nous faire croire que leur position se légitime par les circonstances exceptionnelles, l’état de guerre, l’invasion étrangère, l’alliance russe, etc.
D’après eux, le programme de la Révolution Sociale devrait être réservé pour les circonstances ordinaires de la vie — lorsqu’il n’existe ni crise économique, ni dualité de pouvoir, ni risque d’intervention extérieure, ni lutte armée contre le fascisme. Par contre, le seul fait de ces « circonstances exceptionnelles » obligerait les anarchistes à renoncer à tous leurs principes et à recourir, pour leur propre défense, aux méthodes préconisées par les militaires et les politiciens professionnels, seuls techniciens autorisés (!?) de la lutte armée et de la conduite des destinées humaines !
Pourtant aux yeux des pionniers de la pensée anarchiste, comme aux yeux de tous les véritables révolutionnaires, c’est précisément dans les situations extraordinaires, désastreuses et désespérées que se manifeste l’éclatante supériorité des méthodes insurrectionnelles sur les routines militaires et gouvernementales.

[On peut lire l’entièreté de l’article en PDF ci-dessous]

Extraits sélectionnés de L’Espagne nouvelle - Nouvelle série - N°14-15 – 31 Juillet 1937. Article mis en ligne le 31 janvier 2021 :
https://archivesautonomies.org/spip.php?article4563

Les Giménologues 24 mars 2021

SOURCES des documents cités :
* De julio a julio texto de los trabajos contenidos en el extraordinario de Fragua social Valencia del 19 julio 1937
Version française : Dans la tourmente. Un an de guerre en Espagne. Éditions du Bureau d’Information et de Presse, Paris 1938. Avec un "Prologue du CN de la CNT. Section de Presse et de Propagande").
Ce document écrit et diffusé en plein déploiement de la contre-révolution dans tous les secteurs de la société espagnole par une CNT-FAI très critiquée par les anarchistes sur le plan international, tentait de justifier la ligne adoptée depuis le 20 juillet 1936.
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Le même García Oliver adressait ce langage aux entrants de son École militaire "populaire" : "Vous, officiers de l’armée populaire, devez observer une discipline de fer et l’imposer à vos hommes, lesquels, une fois dans les rangs, doivent cesser d’être vos camarades et former l’engrenage de la machine militaire de notre armée."

** Myrtille, Giménologue, Les Chemins du communisme libertaire en Espagne 1868-1937, vol 1, ed. Divergences, 2017, p. 52